The Drip, Michael Gullo · Français

The Drip by Michael Gullo, in Français. The whole translation on one page.

English

Chapitre 1 – jeudi 2 novembre 2023

« Je peux pas. »

« Tu peux pas quoi ? »

« Michael, je refuse, c'est tout. Je vais pas passer d'un chantier où je vis à un autre chantier où je vivrai. Je le ferai pas. »

« Stef, on n'a pas l'argent pour ta vision : déménager à Sevierville, poser ta brosse à dents dans le verre et filer chez O.P. Jenkins pour le canapé. »

« C'est pas une vision, Michael. C'est pas chez moi, ici. On a fait une erreur en venant ici, et je veux rentrer à la maison. »

« Je sais, mais c'est pas si simple --- On y arrivera. Je te le promets. »

« Ça fait dix ans qu'on est ici, et ça fait presque dix ans que tu me promets qu'on va repartir. »

« C'est l'argent, Stef. »

« Michael, c'est pas ça, et tu le sais très bien. Il t'a fallu un an pour creuser et finir des fondations qui sont terminées depuis encore une autre année. Deux ans que je vis avec des fondations devant la fenêtre de ma salle à manger. Je pense peindre un gros H rouge dessus et dire à tout le monde que c'est l'héliport. »

« Oh putain, ouais ! Toi tu prends les pinceaux, moi je fonce chez Sherwin Williams. »

« Michael. »

« Je sais, chérie. Mais je reste pas les bras croisés. Patrick nous trouve un terrain pas cher, le type dit qu'on peut aller le voir, le prix est bon, mais on n'a pas l'argent pour construire une maison entière et finir celle-ci en même temps. Tout est passé là-dedans. »

« Et c'est bien ça le problème. T'as dépensé chaque centime qu'on avait depuis dix ans à greffer des trucs sur cette maison, et maintenant elle a coûté plus que ce qu'on en tirera jamais. »

« Elle était invendable. »

« Quel marché, au juste ? »

« Le marché immobilier. Elle a traîné 430 jours avant qu'on l'achète – parce que personne ne cherche une maison de trois chambres sur quatre niveaux. On l'a payée presque moitié prix parce qu'elle était invendable. »

« Sauf pour toi. »

« Tu te souviens pas des premiers visiteurs, ces premiers mois ? James, Karen, tout le monde avait la trouille de descendre jusqu'au lac en voiture de peur de rester coincé ? »

« D'accord, répare la fosse septique. Coule une allée – mais c'était l'idée de qui, de transformer trois chambres en six ? L'idée de qui, d'arracher la cuisine pour mettre un sanctuaire de chef toscan ? Et bon sang, qu'est-ce qui t'a pris de mettre tout ça hors réseau ? »

« Pas encore les panneaux solaires. Écoute, on a acheté cet endroit en rêvant de toute la famille sur le ponton, les jet-skis, les bouées, les barbecues, et le fait est que c'est trop loin pour tout ça. »

« D'accord, alors on la vend. »

« D'où le chantier. »

« Non, Michael. Le chantier, ça fait huit ans. »

« Sept. »

« Et demi. »

« C'est pas que mon idée. L'économie de Hardin Valley a changé. Ils ont mis l'école et les milliers de maisons, et cet endroit est passé d'un cabanon au bord du lac à une propriété multigénérationnelle de quatre hectares et demi avec six chambres. »

« Mais c'en est pas une. Elle a six chambres, d'accord, mais les lits sont vieux, la déco est dépareillée, et 1990 veut récupérer son carrelage de salle de bain. »

« T'es en train de rallonger ma liste de rénovations, là ? »

« Non, Michael. Je peux pas vivre comme ça. Six chambres, Michael. Six. On les décore même pas. De la vieille camelote dans tous les coins. Et le canapé ; oui, je veux un nouveau canapé. Enfin, les griffes du chat et les pattes du chien. Les coussins sont crasseux. Il y a dedans la poussière de placo de quatre-vingt-seize projets. J'en peux plus. »

« Attends, je vais toujours chercher la peinture ? »

« Et le sous-sol. Qui, littéralement, creuse un trou à côté de la maison avec un tracteur de jardin – un tracteur de jardin, Michael. Qui creuse un trou contre les fondations, en excavant chaque centimètre sur toute la longueur de la maison, semelles comprises, et ensuite découpe un trou dans le mur de fondation en béton pour mettre une porte juste parce que le comté ne voulait pas compter cette chambre sans une deuxième issue ? »

« Mais j'avais déjà agrandi la fosse septique pour six chambres. Il fallait le faire, c'est tout ce que je dis. »

« Ouais, va chercher la peinture. Je pourrai m'en servir pour tracer ta silhouette à la craie. »

« D'accord, alors on met la maison en vente. »

« Et puis elle se vend, et on vit où ? »

« Je suppose qu'on pourrait prendre un appart pour quelques mois. »

« Quelques m--- tu te fous de moi ? »

« Stef, t'es toute remontée. »

« Remontée ? T'as acheté quatre voitures l'année dernière, en les reprenant toutes à l'échange parce qu'elles étaient jamais tout à fait comme il faut, »

« Sois réglo. »

« Je suis réglo – avec moi-même. T'as acheté quatre voitures en un an. L'Audi était trop petite. Puis le Rivian trop inconfortable, et retour à une Audi mais une autre, et maintenant je peux même plus traverser le garage jusqu'à ma propre voiture parce que ton Hummer de gros connard est littéralement collé à plat contre le mur pour que tu puisses fermer la porte du garage. »

« Allez. C'est pas juste. Il me faut un électrique. On a l'énergie solaire. L'essence est gratuite. »

« T'es impossible ! T'es le wabi-sabi avec l'accent de Brooklyn, et des fois faut juste que les choses soient faites, putain. »

Chapitre 2 – samedi 4 novembre 2023

Première semaine de novembre 2023. Dripping Springs Road, Seymour, Tennessee. Un GMC Hummer EV 2024 vert mat, Three-X, avance très lentement devant les mobil-homes et les fermes en brique de plain-pied façon ranch du début des années soixante-dix, qui avaient commencé avec une jeune famille il y a toutes ces années, mais qu'habitaient désormais les arrière-grands-parents vieillissants de la classe moyenne aisée de Knoxville. Devant les petites fermes familiales privées d'Angus noirs. Il glisse devant la casse du vieux Teague avec ses pick-up rouillés jusqu'à l'os et ses engins de chantier. Il y a même un bus scolaire sur des parpaings et un mobil-home pourri ou deux dans un état encore pire que le trou à rats délabré, autrefois bordeaux et délavé par le soleil, d'où Lonnie, assis, regarde le mastodonte ridicule gratter la chaussée. Ce putain d'engin sonnait comme un nid de guêpes jaunes qui bourdonnait jusque dans ses cauchemars. Le conducteur est invisible derrière les vitres teintées, mais Lonnie le voit. Lonnie connaît le genre. Il s'y attendait depuis qu'on a planté le panneau.

Il n'y a pas deux semaines, il les avait regardés creuser les trous pour les poteaux de l'énorme panneau imprimé, grand comme une plaque de contreplaqué : Terrain à vendre – Dwight Price. Encore un mec de la ville qui se prend pour quelqu'un. Du terrain, disait le panneau. Du terrain, ça voulait dire une seule chose. Du terrain, ça voulait dire des lotissements et du monde et de la circulation et du bruit et des étrangers avec leur fric et leurs gosses et leurs changements. Dans sa tête, Lonnie voyait l'homme dans le vaisseau spatial qui passait devant lui. Il voyait sa montre en or posée sur le volant. Il voyait sa chemise repassée. Il voyait ses chaussures débiles toutes brillantes à semelle lisse. Il le voyait. Encore un grand ponte qui roule sur les petites routes paisibles de l'Amérique à reluquer les collines et les vallons, en calculant comment couper tous ces foutus arbres dans toutes ces forêts pour y fourrer autant de maisons que ses dollars lui permettront. Lonnie le voyait, ça oui.

Le problème, c'est que certains de ces octogénaires étaient partis avant leurs quatre-vingts ans vers la récompense pour laquelle ils avaient prié pendant toutes ces années de dimanches à la Dupont Baptist. Et maintenant leurs gosses de la haute, avec qui Lonnie était allé à l'école, ils avaient mieux, et ils n'avaient que faire des six hectares de la vieille maman ici dans le trou du cul du monde quand elle passait l'arme à gauche. Mais Lonnie s'était pas barré. Il était resté. Il avait son propre fils ici, aussi bon à rien qu'il soit. Et son fils avait un bébé ici aussi, une belle petite fille de neuf mois qui est la lumière de toute la vie de Lonnie. Du matin à minuit, ce bébé est le rayon de soleil de toutes ses journées. Tout ce dont il rêve, c'est de crapahuter dans ces collines et ces vallons avec elle, chasser, pêcher, nourrir la famille comme il l'avait toujours fait. Comme Cody aurait dû le faire avec lui.

Mais voilà que s'amène Dwight Price avec toutes ses idées lumineuses. Faut qu'il se plante un grand panneau qui dit Terrain à vendre. Ça dit pas propriété ou maison ou ferme, ça dit terrain. Et ça veut dire une seule chose. Aussi sûr que la merde, voilà les lotissements qui s'amènent. Ouais, au fil des années les matriarches et les patriarches étaient morts les uns après les autres, et ils avaient laissé leur bout aux gosses, et les gosses s'y étaient installés ou l'avaient vendu à des familles qui collaient au paysage. Et de temps en temps un gros semi tout neuf en convoi exceptionnel remontait la vallée et des nouveaux venus s'installaient dans un mobil-home bien propre. Une fois ou deux, surtout vers Ellijoy, une maison neuve avait été construite sur place, mais rien qui détonne avec le reste d'entre nous. Mais ce putain de truc, il colle avec rien du tout par ici. Et le gars dedans, il va pas monter un Clayton Homes double largeur, non plus.

Perdu dans ses pensées, il avait laissé passer le Hummer. Et même s'il entendait encore ces pneus débiles, il est monté dans le pick-up qu'il avait emprunté à Jed après qu'on lui a enfin retiré son permis l'an dernier pour sa troisième conduite en état d'ivresse, en espérant rattraper ce putain d'engin à l'Exxon du Wye. C'est là qu'il va. Il va s'arrêter au Wye. Il va s'asseoir là avec son téléphone et appeler le vieux Dwight, l'air de rien, sans laisser voir qu'il veut acheter toute la rue. Et Dwight va jouer le jeu aussi, parce qu'il sait que ce type vient juste de finir là-bas à Hardin Valley, et qu'il lui faut du terrain pour monter le prochain, que le robinet à fric s'assèche pas.

Il a démarré au quart de tour, en plus. Bon, y a une petite fumée et un cliquetis dans cette soupape, mais ça, c'est un pick-up. Ça fait un vrai bruit. C'est pas ce bourdonnement débile, non plus. Vous imaginez qu'ils ont fait ça exprès ? Son esprit s'est encore emballé. Les voilà, une paire de ces bureaucrates qui pissent le fric et leurs toutous corporatistes lèche-bottes, assis à déjeuner aux frais du contribuable, à inventer des problèmes pour chaque solution. « Et si un aveugle veut traverser la rue ? » demande celui du gouvernement. « Je pige pas », répond le malade. « Et s'il entend pas le moteur ? » Et voilà, la naissance de la connerie. Ils font bourdonner et vrombir et biper ces trucs, et toutes sortes de bruits à la con, juste pour qu'un abruti en ville se fasse pas écraser parce qu'il a pas assez de jugeote pour rester sur le trottoir jusqu'à ce qu'il ait regardé des deux côtés.

« Oh merde ! » aboya-t-il en arrivant trop vite dans ce virage. Il a failli emboutir direct l'arrière de ce Hummer de merde, pile à l'angle mort qui monte dans ces bois profonds qui cachent le coin de pêche de Lonnie. Pile chez le pédophile. Ça, c'est une histoire. Sans déconner, ce type, il est fiché comme délinquant sexuel. Comme tous ceux qui devaient absolument se tirer de l'Amérique des petites villes. Faut qu'ils se barrent de ce vieux bled chiant pour se brancher sur la vie de la ville, celui-là il s'est perdu en route. Et ce type s'est pas juste perdu en route. Ce mec a trouvé une barrière ouverte entre la réalité et un pays imaginaire que nous autres, on a pas l'imagination pour. Il a pris goût aux gamins. Qui sait – peut-être qu'il est tombé sur un de ces sites porno, et ce qu'il a vu lui a plu. Ou peut-être que l'oncle Harry pouvait pas garder ses mains pour lui, et que le gamin l'a eu de famille. De toute façon il y a pris goût, et il est allé essayer aussi, mais c'était un piège, et il s'est fait choper en essayant de mettre la main sur un gamin. En 2008, c'était. Et nous voilà, fin 23, et non seulement il est déjà dehors depuis dix ans. Il est propriétaire. Et l'histoire s'arrête pas là, non plus. C'est la façon dont il est devenu propriétaire du terrain qui donne sa troisième dimension à tout ça.

2022, ça fait un moment qu'il est sorti. Il bosse pour son papa. Il vit chez sa maman. Ces deux-là ont divorcé. Et figurez-vous, ce type a une femme. J'ai aucune idée de comment il se dégote une femme avec un casier pareil, public comme il est. C'est pas les sites qui manquent, et les sites d'alerte et les écrans d'ordi avec leurs petits points rouges partout sur la carte qui montrent où vivent ces pédophiles. Ils doivent s'enregistrer auprès de l'État, du comté, de la ville. Ils doivent voir un agent de temps en temps et prouver qu'ils vont pas tripoter des gamins. Comment diable une brave femme rencontre un homme pareil, avec un casier comme un panneau d'avertissement au néon, ne pas approcher ! Et elle tombe amoureuse. Et elle est pas juste amoureuse. Ils ont un bébé. Et ils ont deux de ces chiens Rottweiler aussi. C'est là que l'histoire devient intéressante, et que ça explique comment il est devenu propriétaire de ce terrain. Comme je disais, c'est maman qui l'a acheté. Il vit chez maman. Une grande famille heureuse. Le tripoteur de gosses, maman, la femme immigrée, la petite fille bébé, et ces deux chiens. Eh ben, un jour, c'est maman qui garde le bébé dans le transat, et ces chiens l'attaquent et lui arrachent la gorge, et elle est morte. Et on sait tout ça parce que c'est comme ça que la police les a trouvés. Le bébé dodu et content dans son siège sauteur à roulettes et ces deux chiens, les babines couvertes de sang. Et c'est une histoire vraie, en plus. Il a tout lu dans les archives en ligne l'an dernier quand il a vu cette Mitsubishi rouge dans l'allée et qu'il a regardé le cadastre. Il a trouvé que la propriété venait de changer de mains.

Eh ben ce Hummer s'engageait dans cette même allée du tripoteur quand il a failli garer son pick-up sur sa banquette arrière. Mais pas Lonnie. Non, Lonnie est un sacré bon conducteur. Il a à peine eu besoin de toucher les freins et d'effleurer le volant vers la gauche. Il a même presque pas mordu sur la double ligne jaune – lisse comme de la glace. Ce connard l'a sûrement même pas vu arriver – sûrement sur son téléphone ou en train de compter son fric ou une connerie du genre. Lonnie a continué tranquille. Il a fait demi-tour au Community Center et il est repassé devant en roulant peinard. Qu'est-ce que ce type foutait par ici ? Il vient acheter du terrain, et le voilà qui monte la colline envahir le coin de pêche de toute la vie de Lonnie.

Chapitre 3 – samedi 4 novembre 2023

« Salut, Michael. Quoi d'neuf ? »

« Salut Phil. Stef est occupée ou quoi ? »

« Je suis là. T'es sur le haut-parleur de la voiture. »

« Donc, pas de gros mots, compris. »

« T'es où ? »

« Le GPS dit que je suis à une minute. »

« C'est comment ? »

« On est loin du réseau de recharge maintenant, Toto. Mais le téléphone marche bien. »

« La rue est comment ? »

« C'est, euh… Un vieux tracteur rouillé planté au milieu du champ depuis que la ferme est en friche. C'est un cimetière familial clôturé au milieu d'un pré à vaches. »

« On peut sauter la version poétique ? »

« Non. C'est une clôture en fer rouillée jusqu'à la dentelle. Le bout que je passe là, c'est une casse des deux côtés de la route qui coupe visiblement en plein milieu de sa propriété. Mais la ferraille, elle est carrément jusqu'au bord de la route, genre trente centimètres ou soixante en retrait. C'est presque comme une ligne tracée à la craie, d'un côté un insigne de capot de camion mille-neuf-cent-je-sais-pas-quoi qui dit White et puis Super Power en dessous – je te jure. »

« Mais de quoi tu parles ? »

« C'est une vieille marque de camions – ce que je veux dire, c'est que les roues et tout le reste, elles sont genre sur une ligne imaginaire parfaite tout le long de la façade des deux côtés. Il y a une girouette et l'inévitable boîte aux lettres cabossée à la batte, un congélateur coffre. Il y a une carcasse de cabine téléphonique à qui il manque la moitié des vitres, et l'annuaire est dedans, sur sa chaîne. »

« Genre, toute la rue ? »

« Non, juste ce bout-là. Je veux dire, ce type a une barque à fond plat sur la ligne – à l'endroit, pleine d'eau de pluie et de nénuphars. Il y a une cheminée en pierre… »

« Je comprends pas. C'est toute la route ? »

« J'y venais. Non, donc je suis venu par derrière comme on avait dit, genre par le comté de Blount et tout ça… »

« C'était comment, Pellissippi ? »

« Je vais te dire un truc, ce Super Cruise, c'est génial. Je l'ai enclenché, et j'ai juste laissé la voiture conduire… »

« Je parlais de la circulation. »

« Je sais ce que tu voulais dire. Il y avait du monde, mais j'ai enclenché le Super Cruise, et je regardais autour de moi et je voyais la tête de tous les conducteurs qui jetaient un premier coup d'œil à ce truc en liberté. »

« Ouais, t'aimes ta voiture. Mais le quartier ? »

« Eh ben, il y a beaucoup de Tyvek délavé et de travaux pas finis. »

« Ah, donc c'est comme notre maison. »

« Aïe ! »

« Ta gueule, Phil. »

« On n'a pas de Tyvek, chérie. C'est comme tous les quartiers pauvres depuis des générations loin de la grand-route. Des porches à moitié commencés avec ce côté j'ai-fait-à-ma-façon, des cours pleines de mauvaises herbes – pas des mauvaises herbes dans la pelouse. C'est comme si, le jour où ils mettraient du désherbant, tout le terrain ressemblerait à celui-là où le chien est attaché à un piquet et où il ne reste que de la boue. Mais il y a aussi de la fierté de propriétaire – par-ci par-là. »

« Donc comme à la maison. »

Soupir. « Tu aurais dû venir. »

« Je pouvais pas. On tient cette bonne femme, et c'était le seul jour où on pouvait faire signer le mandat. »

« Je sais, mais tu aurais dû, c'est tout ce que je dis. »

« Ça t'a pris combien de temps ? »

« J'aurais pu venir une heure plus tard, et tu aurais vu de tes propres yeux. »

« …Dans la voiture… Haut-parleur. »

« C'est une scène de ménage ? »

« Ta gueule, Phil. »

« Ça a pris une heure, plus ou moins. »

« Tu aurais dû venir. »

« Tu aurais dû attendre demain. »

« Pas question. Et si ce type change d'avis ? »

« Si… »

« Peu importe. Je suis là maintenant. »

« C'est comment ? »

« Exactement comme sur Street View. C'est un chemin de terre, complètement envahi. Il y a un petit panneau Propriété privée en fer, piqué de rouille. Il y a un terrain de voisins depuis des générations juste à côté. Deux mobil-homes, un neuf plus en retrait de la route, bien entretenu avec un porche moustiquaire. Il y a une borne de géomètre avec un ruban rose très délavé, le nœud qui pourrit au soleil. Je suis sorti, là. »

« D'accord, appelle-moi quand tu repars. »

« Ça fait longtemps que personne n'est monté ici en voiture. Le portail vient de s'effondrer pendant que je l'ouvrais. »

« Il y a un portail ? »

« Pas comme notre portail. Clairement pas d'interphone qui va jusqu'à la maison. C'était genre une barrière à bétail ou je sais pas quoi – chaîne et cadenas soudés par la rouille. Le poteau est juste tombé quand j'ai essayé de la faire pivoter. »

« Je commence les cartons. »

« Hein ? »

« Qui casse paie. Plus le choix maintenant, faut emménager. »

« Emménager dans quoi ? J'essaie de monter l'allée, mais elle grimpe une colline jusqu'à un virage à droite, et c'est que de la boue avec un à-pic de cinq mètres sur un ruisseau qui gazouille. »

« Il y a un ruisseau ?!? »

« T'emballe pas trop. C'est la partie servitude, et la route – si on peut appeler ça une route – est ravinée profond. Même ce truc-là peut pas passer. »

« Donc, ça veut dire quoi ? »

« Ça veut dire que je dois ressortir en marche arrière et me garer au bord de la route pour monter à pied. »

« Donc on n'abandonne pas ? »

« Non, chérie, on abandonne pas, on l'achète toujours, mais la servitude a besoin de beaucoup de boulot. Si j'avais pas de caméra de recul là-dedans, je serais tombé de la colline depuis…. Jésus !... »

« Depuis Jésus ? »

« Il y a un virage sur la route juste avant l'allée, et ce mec a failli garer un pick-up, on aurait dit qu'il sortait tout droit de cette casse, direct sur ma banquette arrière ! Il a pilé, il a donné un grand coup de volant. Je le regardais à la caméra. Il a laissé un demi-kilo de gomme sur la route, et il a failli emporter la boîte aux lettres de l'autre côté de la rue. Ça aussi, je l'ai remarqué. Toutes les boîtes aux lettres sont du même côté de la rue. Faudra traverser la route pour aller chercher nos prospectus. »

« C'est ça, le côté rural de la tournée rurale. Les voisins qui s'entraident – ils décorent leur façade avec des boîtes aux lettres. »

« Hé. »

« Hé. »

« T'as fait vite. Tu peux plus te dégonfler maintenant. T'as cassé le portail du monsieur. »

« Ouais, qui casse paie. J'avais compris la première fois. »

« T'as pu tout voir ? »

« Non, je suis monté jusqu'à cet embranchement dans la servitude, et le chemin de gauche avait pas l'air d'être le bon, alors je suis allé à droite, dans la forêt. »

« T'es juste parti comme ça dans la forêt au hasard ? »

« Non, il y avait un embranchement dans la servitude. Côté gauche, des ronces, côté droit, la forêt. »

« La forêt, c'est bien. »

« Justement non, parce que je crois que je suis parti du mauvais côté, et j'ai marché genre quarante-cinq minutes. Après j'ai dû faire demi-tour. Et le bon côté, qui est le côté gauche, a pas l'air d'être le bon. »

« Qu'est-ce qui va pas avec ? »

« Eh ben, déjà j'arrive pas à passer. C'est que des ronces de mûres, et ça monte tout droit. J'arrive pas à voir où serait l'étang. »

« J'adore les mûres ! »

« Comme tout le monde, et les ours aussi, qui d'ailleurs font bel et bien leurs besoins dans les bois. »

« T'en as vu ? »

« Des crottes, oui. Des ours, non. Mais il y en a plein par ici, ça je peux te le dire. »

« Bienvenue dans les Smokies. »

Ce que je veux vraiment voir, c'est l'étang, mais j'arriverai pas à passer aujourd'hui. Il est tard, après ma marche d'une heure et demie. »

« Tu as dit quarante-cinq minutes. »

« Quarante-cinq à l'aller, et puis le retour, puis les ronces. Je redescends la servitude, là. »

« On dirait que tu marches. »

« Il fera déjà nuit quand je rentrerai. »

« Ça a l'air d'être une marche difficile. »

« Pas trop. C'est envahi. Faut beaucoup se baisser et se faufiler entre. »

« T'es sûr que c'est tout ? Ça a l'air d'être un peu plus. »

« Commence pas. Oui, je fume, et non, je me suis pas abîmé le poumon. »

« C'est pas un truc avec lequel on rigole. Si cette bulle éclate pendant que t'es là-haut au fond des bois comme un idiot tout seul… »

« Stef. Je vais bien. »

« Et tu fumes, en plus. »

« Donc quand tu entres dans l'allée, le voisin est juste là. Je veux dire, genre un mètre sépare les allées. »

« Joli changement de sujet. On dirait que t'as du mal. »

« Les allées sont proches, mais il y a ce ravin entre les propriétés ; une pente bien raide à un endroit. »

« On devrait appeler Brittany demain, juste pour qu'elle t'ausculte ? »

« Stefanie, je vais bien. »

« T'as pas l'air d'aller bien. »

« Tu montes ici demain, tu m'aides à trouver cet étang, et entre les piqûres d'insectes et les ronces, et ce putain de Twister de branches d'arbres en travers du chemin, si t'es pas lessivée, j'appelle Brittany pour une visite sur place ici même dans le chemin de boue, et je soulève ma chemise, et elle pourra me dire que je respire fort et que j'ai le cœur qui bat vite à cause de l'effort, et tu me lâcheras la grappe pour que je puisse te parler de ce panneau Mûres à vendre. »

« Mais qu'est-ce que tu racontes ? »

« Il y a ce panneau en contreplaqué. Genre une demi-plaque. Il est vieux, genre usé par les intempéries… »

« Je t'entends pas. »

« Il est vieux et gris foncé. Il est appuyé contre la deuxième maison… »

« Je t'entends pas. »

« Je peux pas parler fort. Je suis juste à l'endroit serré entre les propriétés, et je veux déranger personne. Ils ont clairement pas l'habitude de voir quelqu'un par ici, et un mec avec ma voix. »

« Ouais, ils vont sortir en tirant. »

« Très drôle. J'ai deux voix. Fort, et tout le monde m'entend. »

« Fort comme c'est pas permis, et marmonner, plutôt. »

« Ça s'est passé comment avec le juge ? »

« Phil et moi, on est allés jusqu'au comté de Jefferson, et on est ressortis en cinq minutes. Jurez-vous que tout ceci est vrai, en toute…. Bla bla bla. On a eu notre mandat, et on cueille cette bonne femme lundi à la première heure. »

« T'es une grande malade. »

« C'est une criminelle. Je culpabilise pas. »

« Et tu devrais pas culpabiliser, mais ça te fait kiffer. »

« On passe une année entière sur ces dossiers, et on bosse jour après jour pour monter le dossier… »

« J'ai un pneu à plat. »

« Comment ça, ton pneu est à plat ? »

« Je suis monté dans le pick-up et le petit dessin sur l'écran dit que j'ai 3 pneus dans les 60 et un à 29. À plat. »

« Il est à plat ? »

« Je sais pas. J'avais besoin de souffler. Le dessin dit qu'il est à plat. J'ai bougé les rétros dans tous les sens, et ils ont l'air bien. Mais le pneu arrière côté passager indique vingt-neuf livres. »

« Ben va vérifier. »

« J'y suis. Et il est clairement bas. On dirait que j'ai roulé sur un truc, genre un éclat de métal ou un truc comme ça, mais c'est dans le flanc juste au-dessus des sculptures. Ça dépasse comme un surin de taulard qu'on aurait enfoncé à fond et tourné plein de fois jusqu'à ce qu'il casse… Ça a comme une forme de tire-bouchon, mais c'est du métal plat – c'était du métal plat. »

« C'est ridicule, qui irait planter ton pneu ? »

« Aucune idée, mais je peux pas le changer ici. Je suis garé à moitié dans le fossé et les grandes herbes pile dans le virage. Quelqu'un l'a déjà pris comme si c'était une course de petites voitures sur circuit, et la lumière baisse. »

« Il y a la station-service au Wye. Tu peux aller jusque-là ? »

« Je sais pas c'est à quelle distance. Je suis venu par derrière, rappelle-toi. »

« Ben, c'est pas loin. »

« Je vais y aller en boitant et on verra si j'y arrive. Ça descend presque tout le long, de toute façon. Laisse-moi raccrocher pour me concentrer. »

« Appelle-moi quand t'y es. »

« La roue de secours est facile à trouver, mais j'ai aucune idée d'où est le cric. »

« T'es plus à Knoxville, t'es dans le comté de Sevier maintenant. Tu pourras toujours convaincre quelqu'un de t'en prêter un. »

« Ce truc pèse quatre tonnes et demie. Je suis pas sûr que beaucoup de gens aient le cric qu'il faut pour soulever ça – et si je demande au mec qui m'a planté en premier lieu ? »

« Personne t'a planté ton pneu. Tu passes la moitié de ton temps à rouler sur le bas-côté avec ce truc. T'as sûrement ramassé un clou. »

« C'est pas un clou. Laisse-moi raccrocher pour que je me concentre. »

« Essaie de rester entre les lignes. Dommage que t'aies pas pris l'offre deux pour un quand tu m'as acheté ce gonfleur de pneus pour mon anniversaire. »

« Il y a ce Community Center magnifique par ici, juste en face d'une vieille église d'antan genre chapelle… Tu vas adorer cet endroit. »

« Appelle-moi quand t'y es. »

« J'ai trop hâte de te montrer ça demain. Montons par ici et allons déjeuner sur Chapman. »

« OK, va réparer ton pneu. »

Chapitre 4 – samedi 4 novembre 2023

En haut de la route se dresse une église baptiste. De l'autre côté du chemin, sous les branches entrelacées des arbres séculaires, se dresse le Community Center. L'église est née là-dedans. C'était comme ça avec les petits troupeaux de fidèles à l'époque. Ils commencent comme une jeune congrégation qui se réunit dans l'école ou un endroit pratique, et ils grandissent et ils rassemblent les fonds, et ils construisent une église. Ces deux bâtiments centenaires sont en quelque sorte de la même famille, l'un né de l'autre, aucun n'oubliant ses racines. Au milieu d'eux, sur le porche, appuyée sur un balai en paille de sorgho Kear's, Mernie Newell, qui a tout l'air d'avoir surgi de terre avec le porche en 1907. Âgée, burinée, ses mains ayant usé le vernis de bien des balais, pas un nom sur un manche, toute une industrie disparue avec l'époque où fabriquer une chose était la manière dont toute une région vivait. Avec elle, sa jeunesse s'était écaillée comme la peinture sur les murs en planches à clin, et pourtant elle gardait sa beauté à elle, celle qui existe en unité complémentaire avec ce qui l'entoure, la beauté qui ne naît pas de la symétrie mais de la similitude des poids posés sur la terre qui à la fois les a élevés et a porté la charge de leurs vies. Un peu voûtée, un médecin le diagnostiquerait, c'est sûr, mais le terme ne lui rendrait guère justice, car c'est une seule chose qui la nomme le mieux. Le temps transforme les choses, d'une vie de lentes défaillances accumulées et des arrangements qu'on a faits avec elles, en l'intemporalité des leçons apprises.

« Qui c'est, Emma ? »

« Qui c'est quoi, Mamaw ? »

Emma, plus jeune. Adore ses moments avec Mernie, perplexe devant le bâtiment, dressant dans sa tête le catalogue des gens qu'elle pourrait solliciter pour gratter et repeindre bénévolement les planches à clin du Community Center, comme elle l'avait fait pour l'église l'an dernier. Il y a Connie et Rose, et même le vieux Joad avait payé la peinture. Elle se demande si elle peut trouver quelqu'un pour remplacer ces portes d'entrée. Elle détourne les yeux de la porte en acier peinte en sous-couche dont elle se disait qu'elle n'avait vraiment rien à faire là.

« C'est le pick-up de Jed, mais c'est pas lui qui conduit. »

« C'est Lonnie. Jed lui a prêté quand on lui a pris son permis. »

« Lonnie, ça va. Mais j'aime pas ce gamin qu'il a – il a la sale manie de trouver les affaires des autres avant même qu'ils sachent qu'elles manquent. »

« Je crois qu'il fait juste demi-tour. »

« Tant que c'est pas ce garçon-là. »

Ce sont deux portes différentes, pas d'époques différentes ; toutes les deux sont blanches. Toutes les deux en acier, sans fenêtre. Mais l'une est venue avec son cadre, et l'autre a clairement été accrochée sur les gonds déjà en place. Ce n'étaient pas les mêmes portes, et curieusement elles n'étaient même pas dans la même ouverture comme devrait l'être une porte double. Ce sont deux portes complètement différentes dans deux ouvertures complètement différentes, côte à côte comme elles l'avaient toujours été, soixante centimètres de planches à clin entre elles. Et pourtant elles donnent sur la même pièce unique au même endroit. L'effort que ça a demandé trahit une autre époque. Elles sont de la même couleur, mais pas au même stade de décoloration au soleil. Et elles ont le même usage, mais pas la même présence. Il y a une raison. Il y a toujours une raison. Est-ce qu'elles ont été posées le même jour ? Qui a fait le travail ? Et surtout, qui a organisé le travail ? Voilà le vrai coupable. Si elle avait été là ce jour-là, elles seraient différentes. Elles seraient assorties, déjà. Et pas question qu'elles soient en acier comme les toilettes extérieures d'une station-service. Elles n'ont rien à faire là. Peut-être qu'elle pourrait trouver quelqu'un pour faire don de vraies portes.

Et c'est ainsi que la journée passa, Mernie balayant partout, Emma s'inquiétant du travail à faire. Mernie balayant l'intérieur, Emma cochant les services à faire donner. Les ombres des branches se déplaçaient sur le parking, pointant tantôt ici, tantôt là. Les voisins passaient devant dans un sens et dans l'autre, et de temps en temps un cerf ou une dinde sauvage donnait l'alerte ou appelait depuis les bois derrière. Les oiseaux pépiaient dans la canopée au-dessus, et un ours noir passa en douce dans la cour latérale sans que personne ne le remarque. C'est ainsi que ça se passait depuis des générations. Depuis l'époque lointaine où ces deux portes avaient été encadrées pour la première fois. Et Emma a raison. Il y a toujours une raison, et la raison pour celles-ci était simple. Les temps étaient différents quand ce bâtiment avait poussé là, même le nom de la ville était différent, elle n'est devenue Seymour qu'en 1909 quand on a changé le nom de la gare en l'honneur de Charles Seymour, ingénieur en chef de la Knoxville, Sevierville Eastern Railway. Avant ça, c'était Newell's Station, et ce Community Center, c'était la Pickens School House, et ces portes étaient les portes séparées des garçons et des filles, et Emma avait bien raison, elle aurait remué ciel et terre pour changer ça si elle avait été là quand le travail a été fait. Les changements arrivaient. Ils arrivaient toujours. Ils arrivaient avec le temps. Et les heures passaient, comme elles avaient toujours passé. Le bâtiment construit pour séparer garçons et filles sur le seuil est maintenant l'endroit où tout le vallon défile pour être compté comme un seul.

« C'est quoi, ça ? » lança Mernie depuis le porche où elle repassait un deuxième coup. Elle voulait vraiment faire les marches.

« C'est quoi quoi ? » Et puis elle l'entendit. Le bruit de lourdes roues de charrette qui roulaient sur la route. Elle se retourna. « C'est un camion, je suppose. »

« Il est en panne ? »

« Je sais pas. »

« J'ai pas entendu le moteur. Il est juste apparu là, à rouler doucement. »

« On dirait un peu qu'il est calé, c'est vrai, et il avance comme si c'était la pente qui le descendait. »

« Les vitres, c'est comme des miroirs ou un truc comme ça. On voit pas qui conduit. »

Et entre ses dents : parie qu'il pourrait quand même se payer deux portes assorties.

Chapitre 5 – dimanche 5 novembre 2023

« Et le v'là, juste là. Comme s'il avait surgi de derrière chez le vieux Teague, sorti en rampant de cette remorque de semi. J'ai rien entendu jusqu'à ce que j'entende ces pneus. Je l'ai suivi quand même. Il s'est engagé sur le chemin du coin de pêche avec ce truc. Il a démoli la clôture et il est entré comme si c'était chez lui. « Cody, t'écoutes ? »

« Ouais, P'pa, des gros extraterrestres verts sont sortis de la remorque du vieux Teague. »

« T'as encore tiré sur ta pipe, mon gars ? » Bon sang de gamin, il écoute rien, jamais. Il s'en fout de la tradition ou de l'histoire ou de la culture. Les racines du gamin, elles s'enfoncent profond comme le fil de terre d'une clôture à bétail, et le v'là, à répondre tant qu'il peut. »

« Deddy, il fait nuit et il est tard, et t'es là dehors à brailler. Et y a pas de fil de terre dans une clôture à bétail, P'pa. J'écoute, c'est juste toi qu'as aucun sens. »

« J'ai aucun sens ? » C'est comme ça qu'il est, assis là dans ma maison, maison que je paie…

« Tu la paies pas, Deddy. T'as pas payé le loyer depuis deux ans qu'on a emménagé, moi et Meghan. C'est nous qui le payons maintenant. »

« Tu paies que dalle. C'est sa mère qui le paie parce que tu l'as mise en cloque. » Bon sang de gamin, toujours à répondre. Il se trouve une journée de boulot, il s'achète de l'herbe, et maintenant il fume et il me répond. « Pourquoi tu t'occupes pas de tes oignons ? »

« Deddy, c'est toi qui débarques en boitant avec une ronce dans le cul. »

Peut pas s'occuper de ses oignons. Voilà ce qui va pas. Peut pas écouter quand j'essaie de lui dire un truc, mais autant que j'aille dehors le dire aux arbres…

Ouh là, et les v'là ! juste comme je l'avais dit depuis le haut du vallon ce matin. « Cody, t'as pas vu ces kakis là dehors sur la terrasse ? Tu les écrabouilles avec tes bottes à semelle lisse. » Bon sang de gamin, il s'est payé des bottes, elles ont le drapeau dessus, et il se croit Américain. Y a pas une botte avec un drapeau dessus qui te rend Américain. C'est tes racines qui décident ça, et je lui ai donné ses racines, au gamin, et il court partout avec son jean crade fourré dans ces bottes pour que tout le monde voie qu'il a un drapeau. Il ferait mieux de montrer son compte courant à la place, laisser le relevé là sur le comptoir que tout le monde voie qu'il est à découvert, et ces bottes bonnes à rien, elles étaient censées coûter quatre-vingt-dix dollars chez Tecova's, mais elles finissent par coûter cent cinquante-cinq parce qu'il était à découvert quand il les a payées, et en plus il est en retard pour rembourser, alors on lui compte trente-cinq et encore trente-cinq de plus. « Cody, t'es sourd ? »

« Non, j'suis pas sourd, mais je t'écoute pas non plus. Tout ce que tu fais ces temps-ci, c'est causer. Tu devrais t'occuper de tes affaires au lieu de causer de moi qui m'occupe des miennes. »

Toujours à répondre. « J'essaie de lui dire ce que j'ai trouvé là-haut dans le vallon, et il écoute pas. « Apporte-moi un couteau que j'en coupe un de ces bébés-là. Tu veux pas savoir ? »

« Deddy, j'en ai déjà coupé un quand on a ramené la petite de chez le docteur. Impossible de dire si c'est un couteau ou une fourchette ou une cuillère ou rien du tout dans ces foutus pépins. C'est un fruit. Y a un pépin. Ça ressemble pas à des couverts. »

« Donne-moi ce couteau. Tu sais pas les choisir, c'est tout. T'as sûrement pris un de ceux qui sont par terre sous le banc depuis toute la semaine. Je les ai vus aussi, mais c'est pas ceux-là. C'est hier soir qu'a été la première gelée, et c'est tous ces foncés par ici que t'as écrabouillés en gelée avant qu'on puisse les mettre dans le bol, c'est eux qui disent le temps. La première gelée arrive, et la chaleur du soleil arrive l'après-midi d'après, et les v'là, tous tombés par terre d'un coup. Les acides, ils ont pas encore vu la gelée, ceux-là, ils montrent rien. » Bon sang de bon à rien qu'arrive pas à piger pourquoi ils sont sous le banc. Sont là depuis toute la semaine. S'ils étaient bons à quoi que ce soit, les souris en auraient chopé un et l'auraient traîné dans la maison par ce trou là que je lui ai dit de s'en occuper.

« Cody ! Tu veux bien revenir là dehors ? Je vois la lumière de la cuisine à travers ce jour dans cette porte tellement il est grand maintenant. Regarde-moi ça, y a écrit Phillips là sur l'ampoule. Le jour est si grand que je peux lire l'ampoule, Cody ! » Et hier soir la première vraie gelée, et il a un petit bébé dans la maison, et au lieu d'acheter du bois de finition et des moulures, « tu vas t'acheter des bottes Tecova's que tu peux pas payer. » Et c'est pas une fourchette non plus. Le pépin, c'est une cuillère. « Tu sais que ça veut dire de la neige, mon gars, et un trou dans la maison qu'on peut lire une ampoule à travers. Des chaussures lisses, ça dit tout. Juste comme là-haut dans ce vallon. L'homme a des semelles lisses juste comme je dis, Cody. « T'écoutes ? » Juste comme ce costard-cravate au Hummer là-haut, avec son gros 4x4 méchant tout brillant. Tu sais que j'ai regardé ça sur l'internet. Censé grogner et rugir et grimper sur n'importe quoi. A des roues derrière qui braquent et un blindage dessous en je sais pas quel alliage de luxe. A pas pu passer ce ravinement, quand même, et monter jusqu'à notre putain de coin de pêche.

« Cody, t'écoutes ? J'essaie de te dire toute la soirée ce que j'ai vu là-haut ce matin.

« Deddy, j'm'en fous de ce que t'as vu là-haut. T'as dit que ce mec était descendu de Knoxville pour acheter le terrain qu'est à vendre du côté d'Ellijoy. Il est parti de l'autre côté, il avait sûrement envie de pisser, c'est tout. En plus de tout ça, il peut pas approcher de cet étang, le vieux Wiggins il soigne sa récolte de mûres comme c'est pas permis. Chaque automne il monte là-haut abattre toutes ces ronces, le printemps d'après, la récolte double. Ça devient que je peux même plus monter là-haut pêcher. »

« C'est bon pour la chasse, par contre. Il monte, il abat toutes ces ronces, et moi je grimpe la colline tranquille comme tout. Pas besoin de me tordre dans tous les sens à travers tous les jeunes arbres étouffés par le chèvrefeuille. Je passe juste à travers les ronces abattues. »

« Ouais, ça j'aime bien. »

« Pourquoi tu peux pas réparer cette porte ? »

« Faut toujours que tu commences. J'suis pas charpentier. Pourquoi tu demandes pas à ton ami Kerry King de réparer cette porte ? »

« J'ai payé le loyer à Mrs. King ici depuis que t'étais pas plus vieux que Layla là-dedans, et c'est elle qui nous a nourris à la porte de derrière de l'église toutes ces fois aussi. Elle a payé l'électricité plus de fois que je peux compter. »

Ce gamin a pas de racines. Il croit que juste parce que la mère de la fille paie le loyer pour qu'ils vivent ici et qu'ils aient pas à vivre chez elle dans le lotissement, elle a le droit de vivre dans la crasse. Elle a le droit de dire à ce brave vieux Kerry King de s'amener ici avec un marteau et des planches et de réparer cette porte qu'il a laissé pourrir dans son cadre en premier lieu. Juste comme ces ronces, le vieux Harry Wiggins soixante-dix-neuf ans, et il a un bon petit commerce qui tourne avec ces mûres. Il sort le panneau chaque année, il grimpe la colline, il cueille les mûres, il sort les barquettes qu'il a gardées toute l'année, et il vend ses mûres si vite qu'il arrive pas à en cueillir assez. Et v'là ce petit insolent grande gueule qui se trouve une journée de boulot et qui va s'acheter des bottes à découvert, et il crache sur les gens qui travaillent pour gagner leur vie.

« Cody, écoute bien. C'est cette partie-là qui compte. La preuve qu'il avait pas besoin de pisser. Je pars ce matin avant que le soleil se lève parce que je dois marcher, je peux pas me garer là dans l'allée. Je dois marcher… »

« Ouais, cette partie-là tu l'as dite, Deddy. »

« Bon sang de gamin, toujours à répondre. Et je veux pas rouler partout sur les traces non plus. On en dit long sur un homme quand on peut lire tous les changements de poids dans sa démarche. Et j'ai raison, en plus. Il a des chaussures à semelle lisse. T'écoutes, Cody ? »

« Si j'écoute ? Comment je pourrais pas écouter ? Jed t'entend depuis son mobil-home au fond de la cour. Il doit monter sa télé pour l'entendre par-dessus tes braillements. On t'entend de l'autre côté de la vallée. Qu'est-ce que t'en as à foutre du dessous de ses chaussures ? »

« Jed, c'est pas grave. Le problème, Jed là-haut sur sa colline, il se prend pour le roi. S'en fout que cette télé réveille Layla. On en dit long sur un homme à ce qu'il porte aux pieds. Cet homme a pas de crampons. Il monte dans les bois, et il porte des chaussures à semelle lisse faites pour la moquette de bureau, pas pour ces collines. Elles sont faites pour la frime, pas pour le boulot. »

« T'as des crampons sur tes chaussures, Deddy, et t'as pas de boulot. »

« Espèce de petit fils de… Tu pousses trop ! Le jour se lève, et me v'là au boulot à la première heure à garder cette vallée en sécurité, et v'là ces empreintes ; une lourde, une un peu plus légère. Signe sûr qu'il boite, et il s'arrête souvent aussi. »

« Il regardait sûrement juste autour. Première fois là-bas, première fois qu'il l'a senti. »

« Ouais, je suppose que ça se tient. Je me rappelle la première fois que je l'ai senti. »

« C'est flippant comme pas possible, cette première fois. »

« L'histoire, c'est comme ça quand elle est dans ces endroits comme c'est là-haut. Mais ça explique pas tout. C'était différent de s'arrêter pour le frisson. Cet arrêt-là, il est différent. Il s'arrête parce qu'il est à bout de souffle, surtout au retour. Mais le meilleur, c'est que le vieux Wiggins est en retard pour débroussailler les ronces cette année. »

« Il a le temps, ça a pas encore gelé. »

« Je viens de te dire qu'hier soir c'était la première gelée ! »

« Il a le temps. Même pas près des vraies gelées encore. »

« Le vieux Wiggins est en retard, c'est ça l'idée, et ces ronces elles sont encore plus méchantes sans leurs feuilles. Les épines brunes, durcies. Personne veut marcher là-dedans. »

« Donc il fait demi-tour et il redescend. »

« Non, mon gars, laisse-moi raconter. »

« D'accord, vas-y. »

« Gamin grande gueule. C'est pour ça qu'il sait rien, à interrompre à chaque tournant. Donc, il peut pas aller à gauche, et il dévie à droite à cause de ces ronces, et il monte la colline à l'embranchement, et il est crevé. Je le sais parce qu'il s'assoit sur ce cèdre tombé en travers du chemin. Il reste assis là et il donne des coups de pied et balance ses pieds plus qu'un peu, et il repart dans ces bois de l'autre côté de la plaine du fond, complètement à l'opposé de notre étang. »

« Donc tout ton souci et le mec est même jamais arrivé à l'étang ? C'est toi qui pousses trop. »

« Mon gars, je devrais. Non, il est jamais arrivé à l'étang, mais il pissait pas non plus. Il a fait tout le chemin du retour, et pas un signe qu'il se soit arrêté pisser contre un arbre. »

Chapitre 6 – vendredi 15 décembre 2023

« Cody ? »

« Ouais. »

« C'est Tanner. »

« Pourquoi t'appelles comme si t'étais un recouvreur de dettes ? Tu sais que c'est moi, comme je savais que c'était toi. »

« Ouais. »

« Et alors ? »

« Je me disais. Euh. Donc je bosse pour un gars pas loin de chez toi. C'est un gros chantier. Euh. Donc on… »

« Putain, c'est pas vrai ! C'est le mec qu'a le Hummer électrique vert ? Me dis pas que c'est lui. »

« Ouais, pourquoi ? »

« Mon Pap a les yeux grands ouverts depuis tout le mois à cause de ce mec. Je commence quand ? »

« Tu veux pas savoir c'est quoi le boulot ? »

« Non. P'pa tord les planches du porche depuis tout l'hiver depuis qu'il a vu ce truc remonter la vallée. si je commence à bosser pour le mec au Hummer, ça va faire passer son cul de cinglé direct par-dessus la rambarde. »

« Ouais, c'est pour ça que j'ai appelé, te donner du boulot et mettre du venin dans cette guerre débile que t'as avec ton père. »

« …Déjà qu'il a acheté le coin de pêche, déjà qu'il est pas d'ici. Déjà que Deddy est sûr comme de la merde qu'ils construisent je sais pas quel aéroport là-haut… Il surveille les demandes de permis au comté. Il est allé jusque là-bas…. Si je vais me faire embaucher par le mec, il va (péter un putain de câble.). »

« Lonnie, c'est pas un mauvais gars. Pourquoi t'es toujours sur son dos comme ça ? »

« Il est allé jusqu'au tribunal, tellement il crève de savoir. »

« Bon, d'accord. Donc, euh, t'as fait du bon boulot avec moi chez ma grand-mère, et t'habites juste en bas de la rue, et il a plein de terrassement à faire. »

« Du terrassement ? Oh, putain ouais, j'en suis ! »

« Ben, euh. Donc il a pas dit que tu ferais du terrassement. Il m'a demandé si je connaissais quelqu'un… »

« Et le vieux Cody t'est venu à l'esprit ? J'suis touché. »

« Touché, hein ? Disons plutôt que je voulais pas être celui qui coupe les arbres, qui tronçonne les branches, qui glisse la chaîne dessous et qui lève le pouce pendant qu'il est assis dans la cabine chauffée à fumer.

« Juste comme disait Deddy, il est fainéant. Dis-moi un truc, ce mec, il porte des chaussures à semelle lisse ? »

« Mais qu'est-ce que tu racontes avec tes chaussures à semelle lisse ? »

« Ah, rien, je déconne, t'es le seul mec qu'il a embauché ? »

« Il est là dans l'engin, mais il a ce truc avec son poumon. »

« Il est malade ? »

« C'est bizarre. Il parle de ce truc sur son poumon qui pourrait éclater ou un truc comme ça, mais il fume comme s'il devait les griller avant que le chameau se tire avec le paquet. »

« Le chameau se tire avec le paquet ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? »

« Aucune idée. Il parle bizarre aussi. Ça doit déteindre. »

« Donc il te met sur le boulot dur, à étrangler la chaîne, et lui il traîne le bois ? »

« C'est à peu près ça. »

« Et tu crois que le vieux Cody veut être là-bas à soulever un tronc pendant que toi tu fais la chaîne pour qu'il puisse partir avec et empiler les troncs pour les débiter en bois de charpente ? »

« On les broie. »

« Les broyer ? Tu déconnes ? »

« Ouaip, il a un broyeur forestier Fae tout neuf là-haut, et on broie le bois. »

« Vous l'avez quand même pas laissé broyer tous ces tulipiers et ces chênes blancs et tout ce bon bois de construction et de chauffage ? »

« C'est pas mon bois. Je fais ce qu'on me dit. »

« Lèche-cul. »

« Non. Employé. Il dit empile les troncs et entasse les branchages, j'empile les troncs comme il dit, et j'entasse les branchages dans le même sens pour qu'il puisse passer le broyeur sur les tas. »

« Je savais bien que j'entendais un broyeur tourner, mais ces collines, elles font que le bruit a l'air de venir du côté d'Ellijoy, pas d'ici. »

« Il paie bien. Il paie correct. Et il joue pas avec le fric. Il a payé le petit-déj ou le déjeuner ou les deux au moins quatre fois cette semaine. »

« Mais il gaspille tout le bois ? »

« Ben… il s'en sert pas, si c'est ce que tu veux dire. »

« Tu crois qu'il me laisserait prendre le bois de chauffage ? »

« Sais pas. »

« Et il a tout ce tulipier et ce chêne là-haut, parfait pour le bois de maison et les finitions, et il le broie, comme ça ? »

« Il coupe pas le chêne. Vraiment, il protège à mort les feuillus et les gros arbres. Je peux pas te dire combien de virages et de passages étroits il a mis dans la route juste pour garder un plus gros arbre ou un truc spécial. »

« Y a une route ? »

« En quelque sorte. On étale du gravier et on tire un cordeau jusqu'en haut de la colline là où la digue est ravinée. »

« Je le savais. Je l'ai dit à Deddy pas plus tard qu'en octobre, faudrait trouver un moyen de réparer ce déversoir, sinon on aura plus de coin de pêche l'été prochain. »

« Ouaip, c'est juste là où le déversoir ressort à l'arrière au milieu de la colline. J'ai pas pêché ici depuis quelques années, mais je voyais bien que le déversoir rongeait l'arrière de cette digue. »

« C'est ce que j'ai dit à Deddy. Donc t'es là-haut, là ? »

« Ouaip. La journée est presque finie, et je voulais caler ça avec toi avant de partir pour le week-end. »

« Tu pêches ? »

« On est littéralement à la mi-décembre, Cody. »

« L'étang a encore de l'eau dedans, quand même ? »

« L'étang est encore presque plein, mais il compte faire un tout nouveau déversoir sur le côté là où ça rejoint la colline plutôt qu'au milieu, pour que ça ravine plus le milieu. »

« Je croyais que t'avais dit qu'il était malade ? »

« Quoi ? »

« T'as dit qu'il était malade. Y a pas un homme malade qui peut faire un boulot de terre comme ça. »

« Je sais pas, Cody. Il m'a demandé si je connaissais quelqu'un, et il prend encore des messages sur Facebook sur l'annonce que sa femme a mise. »

« Y a un intitulé ? »

« Non, mais elle est là-dessus, dans Seymour Speaks Out. »

« On est le 15. Je cracherais pas sur un peu de fric pour Noël. »

« Tu peux venir lundi ? »

« Par contre je peux pas bosser le week-end avec Layla. Meghan fait le service. »

« Il a pas demandé les week-ends. »

« Ils demandent tous les week-ends. »

« Ce mec est un peu différent. »

« Il se tient à carreau, c'est tout. »

« Euh, je suis pas sûr. »

« Donc il a un broyeur tout neuf, ou – genre plus récent ? »

« Non, je veux dire tout neuf – la chargeuse compacte aussi, et une pelleteuse. » « Je savais pour la chargeuse et la pelleteuse. Deddy était là quand on les a livrées. »

« Je parie que tu sais tout. »

« Ça veut dire quoi, ça ? »

« Je sais que vous deux, les rats du vallon, vous êtes montés là-haut le soir quand les engins s'arrêtent. »

« Des rats ? Pourquoi on pourrait pas être des ratons laveurs ou un rongeur qu'a un peu de classe ? »

« D'accord, des rats c'est dur, mais vous deux, vous êtes pas des ratons laveurs. »

« Pourquoi pas ? On se faufile plutôt bien, et on grimpe aux arbres, enfin Deddy plus maintenant, et on se fond dans le décor, on traverse pas juste le milieu du champ comme un putain de rat débile pour quatre-hou. »

« C'est quoi un quatre-hou, putain ? »

« Une de ces grosses chouettes, la chouette rayée. »

« T'as dit rat. »

« Le rat, c'est ce que mange la chouette. »

« Il a des caméras de chasse là-haut. »

« Des caméras de chasse. T'as bien regardé ces caméras ? Je sais pas comment, leurs piles se sont retrouvées montées à l'envers. »

« Cody, je cherche pas les emmerdes là-haut. »

« C'est pas moi, c'est Deddy. Il voulait aller pêcher une dernière fois, alors il est monté là-haut et il me dit qu'il a retourné les piles. »

« On est en décembre, Cody. »

« Il va pas bien. Je te l'ai dit, l'homme a l'esprit en feu à cause de ce Yankee. »

« Viens pas foutre la merde ici, Cody. Tu fumes plus, hein ? »

« Merde, non. »

« T'as intérêt, sa femme est flic. Et ce mec, il est pas --- normal. »

« Comment ça, pas normal ? »

« Il pige des trucs, genre des trucs compliqués. Il s'assoit et il regarde un moment, il fait les cent pas, il fume, assis dans le siège de cette chargeuse avec le chauffage. Il a pas juste un coup d'avance, il est déjà en train de construire toute l'église rien qu'en fixant une carte postale. »

« C'est comme ça qu'ils font, les riches. Ils font toujours semblant d'avoir l'assaisonnement secret qui va faire passer les conneries tout en douceur. »

« C'est pas ça. »

« Ils font toujours semblant que l'argent c'est la partie facile et que t'es fauché à bosser pour eux juste parce que personne t'a encore dit le secret. Et te v'là à écouter, et ils le disent comme si c'était magique, dépense moins que ce que tu gagnes. »

« Ben, Cody, ça c'est vrai. »

« Comment je vais dépenser moins que ce que je gagne, le fric est déjà dépensé avant même que je le gagne ? »

« Ça, c'est un problème à toi. »

« Un problème à moi ? C'est un problème à tout le monde. Personne gagne ce qu'il faudrait gagner pour s'en sortir dans ce monde. »

« Cody, j'ai pensé à toi parce que t'es juste en haut de la rue. Tu sais conduire un engin. T'as plutôt bien bossé chez ma grand-mère avec moi, et je sais que t'as besoin de fric. »

« Ça, c'est vrai. »

« C'est du bon fric. Genre, vraiment bon. »

« Ça paie combien ? »

« Il m'a commencé à dix-huit, mais il m'a monté à dix-neuf la deuxième semaine. Et cette semaine, je roule partout pour trouver une cuve à diesel et une remorque pour la mettre et une pompe, et je roule partout... »

« Avec ton pick-up ? »

« Ouaip, mais il m'a monté à dix-neuf cinquante pour couvrir l'essence et l'usure. »

« Putain, ce pick-up est déjà bien usé. »

« Là, t'as raison. »

« Quand même, la ferraille a encore de l'usage dedans. Faut juste y mettre le temps. »

« c'est pas si grave. C'est pas cette ferraille à côté de chez toi. »

« Ouais, le vieux Teague, il les aime en ruine. Je sais pas comment il fait, mais il arrive à faire tourner ses trucs quand même. »

« Ouais, juste assez longtemps pour trouver quelqu'un qui le paie. »

« Et ce Hummer ? Il t'a déjà laissé le conduire ? »

« Bien sûr, il y tient pas. Il est plein de boue de chantier et de paquets de Camel. Le mec fume beaucoup. Il me le fait conduire jusqu'au Harley Davidson de Kodak pour le recharger et le recharger encore. »

« Attends, le grand ponte te laisse aller poser ton cul sur le parking toute la journée à recharger ce truc ? »

« C'est un mythe. »

« Qu'est-ce qui est un mythe ? »

« Ça prend vingt minutes, et s'il le veut plein à ras bord, c'est genre quarante-cinq. Ça prend pas toute la journée. C'est les derniers vingt pour cent qui prennent le plus longtemps. »

« Donc, lundi ? »

« Ouais, lundi. Et rappelle-toi, tu bosses pour moi. C'est lui le patron, mais c'est moi qui signe les chèques de paie. »

« Des chèques ? Il paie pas en liquide ? »

« Non, c'est pas du liquide. Il m'a envoyé au comté chercher une licence de rénovation, Il m'a envoyé chez son avocat et m'a fait ouvrir deux comptes chez Truist, et la banque s'occupe de toutes les charges sociales et des prélèvements à la source et… »

« Des prélèvements ? Je paie pas d'impôts, moi. »

« Pas étonnant que tu le dépenses avant de le toucher. »

« J'ai juste pas besoin de prélèvements, et ce feeco ou je sais pas quoi, y aura plus de Sécurité sociale dans quarante ans quand je pourrai la toucher. »

« C'est un chèque ou rien. Tu le veux toujours ? »

« Je prends. Lundi. Quelle heure ? »

« Je commence à huit heures. Il arrive avant moi tous les jours. Aucune idée de comment il fait. Il fait une heure de route depuis Hardin Valley tous les matins et il est là à fumer et à siroter sa tasse de café avant moi à chaque fois. J'arrivais de plus en plus tôt chaque jour, et le v'là, à attendre. »

Chapitre 7 – vendredi 15 décembre 2023

Emma n'a pas encore trouvé la combinaison, ce code secret où sa tête et l'instant vécu s'assemblent dans le bon ordre pour résoudre l'énigme du Community Center. Comment le faire repeindre, comment faire remplacer ces portes. Mais la voilà, garée devant, Mernie sur le siège passager. Réfléchis-y assez longtemps, et quelque chose finira par céder. Sur la banquette arrière, l'arrière-petite-fille de Mernie, Bernice, qu'on appelle Bernie pour bébé Mernie. Et comme tous les gamins de son âge, elle est sur son téléphone. Mais elle n'est pas comme tous les gamins de son âge. C'est Mernie avec une peau lisse. Si ce n'est pas un sosie, c'est l'incarnation vivante et respirante de ce à quoi un sosie aspirerait à être. Elle est sage et volontaire et curieuse ; une curiosité non seulement pour la réponse du moment, mais en quête de la question suivante et de tout le réseau de questions et de réponses qui naissent de l'exploration. Elle n'a pas l'omniscience du temps passé à la tâche, c'est une intelligence artificielle sans tous les compliments de façade. C'est Claude et Copilot et Gemini réunis en une seule, avec une conscience morale et une conscience tout court.

Elle a eu son bac en avance à quinze ans, et elle a choisi de ne pas aller à la fac, optant plutôt pour l'autodidaxie. Sans aucune connotation négative, mais par la simple prise de conscience qu'elle s'instruirait mieux sur place (allusion au confinement sur place – il faut un panneau indicateur quelque part) sans tous les entonnoirs à bière et les examens qui, plus qu'ils ne testent les connaissances de l'étudiant, sont conçus pour tester si l'institution a instruit l'étudiant et lui a offert les bonnes expériences. Bernice, ces expériences-là, ce n'est pas son truc. Tout ce dont elle a besoin, c'est Mernie et Emma. Pas besoin d'entonnoir à bière.

« Alors je décroche, » disait Emma, « et c'est Lonnie Norman ! Me voilà en train de boucler le budget de l'église, à essayer de trouver quelques dollars, de quoi lancer une tombola ou une vente de gâteaux pour donner le coup d'envoi d'un on-s'y-met sur ce Community Center. Et en regardant ces comptes, je demande un signe au Seigneur. Et voilà mon téléphone qui sonne, et c'est Lonnie Norman, lui entre tous. »

« Les voies du Seigneur sont impénétrables », renchérit Mernie.

« Ça, on peut le dire. Bon, tu sais comment je fais. J'en ai un au bout de la ligne, et je ferre. J'y pense même pas, que ce soit une belle grosse truite ou une anguille. Je ferre et je le sors. Et ce pauvre Lonnie qui se débat sur la berge à ouvrir grand ses ouïes en essayant de comprendre comment il a appelé pour avoir des ragots sur le Yankee en haut du vieux vallon de la Piste, et c'est moi qui l'ai eu.

Bernice intervint : « J'ai jamais demandé, Pourquoi on l'appelle le Vieux Vallon de la Piste ? »

Mernie prit la question de l'élève : « On l'appelle comme ça par ici que chez ceux qui connaissent l'histoire. »

« Donc, c'est du folklore. »

« Bien sûr, c'est le savoir des gens, mais c'est plus que ça aussi. C'est de la vraie histoire qui est passée dans la lessive de l'homme et du temps qui l'a façonné. L'histoire ressort sèche de la corde à linge avec un parfum frais de printemps, plus qu'il y en avait sur l'histoire quand elle est entrée dans la lessive. Des fois c'est moins, et y a des taches qui partent jamais, comme l'essence sur un chiffon. Ça, c'est pas seulement une tache pour toujours, c'est une puanteur en plus. »

« D'accord, mais les mots du nom, c'est l'anagramme de quelque chose de plus grand »

« C'est plus grand, ça oui. C'est pas toujours le cas ? »

« Le voilà. »

Mernie fronça le nez : « Ce vieux pick-up, il enfume toute la vallée. »

Emma enchaîna sur le sous-entendu : « C'était pas comme ça quand Jed l'avait. »

« Il arrive à fond. On s'attend presque à ce que ce tacot s'arrête pas avant d'être dans le bâtiment. »

« Lonnie, c'est pas un très bon conducteur. T'as déjà roulé derrière lui ? Il déborde des lignes plus que Bernie ici avec son premier cahier de coloriage. »

Bernie leur lança un regard en coin théâtral : « C'est vous deux qui dites ça. Je monte à l'arrière parce qu'à l'avant j'ai le nez trop près de la route. »

Les huit pieds touchèrent le bitume du parking à peu près en même temps ; Lonnie avec le pas sec d'un homme qui a un but, Bernie avec l'aisance de la jeunesse, Mernie calculant où se poser comme Emma esquisse ses prochaines étapes avec Lonnie. Elle l'avait fait venir ici, et maintenant qu'il était sorti de l'eau, l'homme en forme rivalisait avec la réalité de ce qu'il était et l'envie de se décrocher de son propre hameçon à elle.

« Miss Mernie. » Lonnie inclina la tête.

« Lonnie. Ça fait longtemps que je t'ai pas vu. »

« Oui, m'dame, mais je me sens guéri de l'absence avec vous ici et maintenant. »

« Lonnie, tu parles avec des grands mots quand t'es avec les dames », intervint Emma.

« Mr. Norman », salua Bernie d'un signe de tête.

« Pas de manières, petite Bernie. Comment tu vas, ces derniers mois ? »

« J'ai encore besoin d'un tabouret pour atteindre l'étagère du haut dans le placard, mais à part ça, tout va bien. »

Ils rirent tous doucement

« Bon, Emma, je suppose que tu te demandes pourquoi j'ai appelé. »

« Ça, c'est un fait… »

« Eh ben, je savais que si quelqu'un avait les infos sur ce Yankee là-haut… »

« Attends, avant qu'on ait droit à ton interruption complète sur ce sujet, je t'ai donné rendez-vous ici pour une raison. »

« On dirait que vous avez tous les deux vos raisons », dit Mernie. « Mais la pluie commence, et je préfère pas me mouiller pendant que vous vous noyez tous les deux dans vos motifs. »

« Oui, m'dame, mettons-vous à l'abri sous le toit de ce porche. » proposa Lonnie avec empressement.

« Lonnie, regarde ces planches à clin là-haut. Tu les vois ? »

« Oui, m'dame. J'y pense depuis que vous m'avez demandé de vous retrouver ici. Je me suis dit, c'est sûr, tu recrutes une équipe pour nettoyer quelque chose, comme quand t'as invité Cody cette fois-là pour le nettoyage du bord de la route. »

« Eh ben, Lonnie, et t'es venu tout de suite quand j'ai proposé qu'on se voie ?. C'est tellement gentil de ta part. Le pauvre chou. » l'enjôla Emma, mais au fond d'elle, elle savait exactement de quel nettoyage de bord de route Lonnie parlait, parce que ça avait bel et bien été son idée, elle avait appelé le shérif Hodges et organisé ça elle-même. Ce n'était pas elle qui avait eu Cody, c'était le juge, et voilà Lonnie qui croyait l'histoire du garçon expliquant comment il s'était porté volontaire.

« Ouaip, je savais que t'avais une idée derrière la tête, et j'étais à la Co-op hier soir à prendre du propane pour le chauffage, et je suis passé devant, et ça m'a sauté aux yeux. Et ça a pas manqué, Emma propose qu'on se voie ici le lendemain au lieu de juste causer au téléphone de ce Yankee pour pouvoir remplir sa liste de volontaires. Elle veut sûrement gratter et repeindre le Community Center.

« Et t'es venu tout de suite. T'es un amour. »

« Eh ben, je suis venu, mais faut que je dise, les échelles c'est plus trop mon truc ces temps-ci. Mais Cody. Ce garçon, il sait peindre. »

Et le voilà, ce regret qui la titillait en sortant de la voiture, maintenant rentré et débarqué sur le ponton, à empester tout l'endroit de poisson.

« Eh ben, c'est merveilleux ! Regarde, Maman, t'as ta première recrue. » lança Bernice. « Et dès le premier appel, en plus. Si tu fouilles dans tes carnets d'adresses, c'est sûr que t'auras retapé cet endroit en un rien de temps. » Elle leva les yeux vers Lonnie : « Mr. Norman, pourquoi vous me donneriez pas le numéro de Cody pour que je le note ici dans les notes du projet ? »

Lonnie se dandina : « À vrai dire, petite Bernie, Cody, il suit pas trop bien avec les téléphones. On sait jamais s'il a payé la facture ou s'il a perdu ce fichu machin. Et si tu prenais plutôt le mien pour les notes ? »

Mernie marmonna : « Oh misère. »

« Pardon, m'dame ? »

Elle pointa du doigt, et comme une autre prière exaucée, celle-ci sonnait juste. « Cet ours assis là-bas sur le côté comme s'il écoutait aux portes. » Et le sujet Cody tomba à l'eau.

Emma combla vite le blanc : « Donc t'es curieux de la famille qui a acheté le vallon de la Piste. »

« C'est une famille ? »

« Ouais, le vallon de la Piste, revenons à ça. Pourquoi on l'appelle comme ça ? » relança Bernice.

Emma sauta dessus : « Ouh là, rebondissement, en fait c'était mon tour. »

« Saute pas les cinématiques, Maman, le lore c'est important, C'est pas ce que tu dis toujours ? »

Bon, vous deux. C'est la Piste des Larmes, ma chérie. Tu vois, toutes ces histoires à l'école et les plaques historiques, elles parlent de la bataille de Boyd's Creek et de la vraie marche des Cherokees – et de tous les autres – et de la déportation, mais elles pensent pas à ce qui les a tous mis dans ces colonnes vers l'ouest ou à comment tous ces Indiens ont été rassemblés en premier lieu. Tu trouveras pas le vallon de la Piste dans ton téléphone à IA non plus. »

« Ouaip, » Lonnie prit la vedette, « Faut être d'ici pour connaître l'histoire de ce vallon. »

« Le vallon tient son nom des gens qui se sont échappés », continua Emma. « C'était leur terrain de chasse. Ils savaient que ce vallon était une forteresse naturelle, cachée et facile à défendre. » Elle se tourna vers Lonnie.

« Ouaip, ils gardaient les femmes et les petits en bas dans la vallée sains et saufs, et ils mettaient les combattants là-haut sur les crêtes pour guetter les soldats de Boyd's Creek de John Sevier. »

« Et c'est comme ça qu'ils sont restés, et le folklore dit que c'est eux qui possèdent toute la zone là-haut près de la quatre-zéro-sept aujourd'hui », conclut Emma.

Pour Lonnie, l'histoire avait besoin de plus. « C'est une ironie de fantôme qu'un homme du nom de Boyd, le portrait du mal en personne, soit l'homme qui possède le terrain qui marque la seule entrée de l'endroit de nos jours. »

« Bon, Lonnie, la pluie s'est arrêtée », dit Mernie, « et faut que je rentre à la maison commencer le souper. »

« Attends, juste un truc. Tu dis qu'y a une famille qui va s'installer là-haut ? »

« Eh ben, Lonnie, j'ai pas exactement dit ça. Je résumais et j'allais vite sur le sujet. J'en sais pas vraiment plus que toi, sauf que tous ces camions-bennes vont et viennent et qu'on a livré des tuyaux de drainage que j'ai dû attendre derrière dans les bouchons parce qu'ils avaient mis personne sur la route pour me dire que le virage sans visibilité était dégagé. »

Et comme ça, c'était fini, huit pieds de moins sur le bitume, et les voitures parties aussi, et la terre se remit à porter sa charge.

Dans la voiture, Emma, Mernie et Bernie portaient aussi leur fardeau.

« Mamaw Mernie, tu connais Lonnie depuis longtemps, hein ? »

« Ça, je dirais. On vit dans cette vallée depuis longtemps, lui et moi, depuis l'époque où ta grand-mère venait de se marier, avant que ta grand-mère ait ta maman ici. Lonnie travaillait à la scierie avec ton grand-père, le papa de ta maman. Lonnie était plus jeune que lui, et Lonnie était un brave homme à l'époque. Je le connais depuis longtemps. Mais y a une vingtaine d'années, sa femme est morte d'un cancer et l'a laissé tout seul avec le bébé, et la scierie a fermé, et il s'est mis à boire et il galère depuis. Il a été un brave homme pendant longtemps, et puis il a juste changé. »

« Le téléphone dit que la plus ancienne trace connue de peuples paléolithiques dans la région remonte à 10 000 ans et a été trouvée sur Buckingham Island sur Boyd's Creek, qui tient lui-même son nom d'un marchand virginien tué par une bande de Cherokees. »

« Qui a besoin de la fac ? Notre petite a un Samsung. »

Mernie rit : « Elle a plus que ça, elle a 10 000 ans d'humains qui se répètent. »

« Alors parle-moi de Cody »

« Cody, c'est le monstre sous son propre lit », commença Mernie.

Emma haussa un sourcil : « Cody, c'est ce gamin qu'a jamais laissé un truc comme la peur ou le bon sens l'empêcher de prendre une mauvaise décision. Tu te souviens pas de lui ? »

« Si, je me souviens de lui, mais il a jamais vraiment été dans la fenêtre de contexte active. J'étais en première année, et lui il était en – en dernière année. Je me souviens qu'il a pas eu son diplôme. »

« Eh ben, moi je me souviens de lui », dit Emma. « Je me souviens du monde autour de lui. J'ai jamais connu le garçon, mais il a été le sujet de conversation plus de fois que je pourrais compter. Et cette histoire de diplôme. C'était à prévoir, mais je me souviens de Cody en particulier parce que Mrs. Wiggins était sa conseillère d'orientation. Et elle y a mis tout son cœur, avec ce garçon. Elle disait toujours qu'il était intelligent, mais elle avait beau essayer, elle a jamais réussi à l'atteindre. Un jour on parlait de vous les jeunes, vous tous, et comme elle le faisait si souvent elle a remis le sujet Cody Norman sur la table. Et c'est comme ça que je le connais. Je l'ai croisé, bien sûr, mais à part échanger les politesses, j'ai jamais dit un mot à Cody. »

« Eh ben, voilà ta grande chance. » coupa Mernie.

« Je sais, Maman, mais ces équipes, faut les composer comme il faut. Tu choisis la mauvaise pomme, et la minute d'après, t'as un bâtiment à moitié peint et le bois va pourrir là où la peinture a été grattée à nu. »

« Une pomme, hein ? »

« Ouais, il gâte – »

« Je savais ce que tu voulais dire. »

« Bref, Mrs. Wiggins, cette fois-là, elle est au Club des Dames, et elle se fait du souci pour les jeunes, comme d'habitude – vous les jeunes, c'était notre sujet préféré – mais la voilà repartie sur le sujet Cody. Le garçon avait un sujet rien qu'à lui. Bref, elle se fait du souci parce qu'elle sait maintenant qui va pas avoir son diplôme cette année, et Cody est sur la liste. Et je sais pas comment, ça lui brise le cœur. Elle connaît pas le garçon ; aucun lien spécial avec la famille ou leur histoire. Elle a même pas un reflet dans sa propre famille qu'aurait les mêmes problèmes que sa famille à lui, et ça c'est rare de nos jours. Tout le monde a de la drogue et de la prison quelque part dans l'arbre généalogique. Mais pas Betty. Je sais pas comment, ce seul garçon lui donne des boutons qu'elle arrive pas à gratter. Elle a travaillé sur lui pendant les quatre ans, et elle essaie ce programme et cette technique, et elle nous raconte tout pendant tout ce temps. Et ce jour-là, le jour où la liste est sortie, elle l'a décrit en une phrase, ce garçon, il prend pas juste des mauvaises décisions, il les collectionne comme des trophées. Et quand il s'agit de se défiler devant les conséquences, il a plus de tours dans son sac qu'un clown dans sa poche – mais pas cette fois. Et c'est comme ça qu'elle l'a décrit. »

Chapitre 8 – lundi 18 décembre 2023

Aujourd'hui, c'est différent. Il s'approche de l'allée comme il l'a fait mille fois. Mais c'est différent cette fois. Le bas-côté de la Chicorée bleue a disparu, mais c'est normal. Il ne reste que la plante tombée et les têtes de graines de chardon de l'an prochain. « Ce sera une bonne récolte l'an prochain », mais quelque chose comme de la peur le frappa.

Toutes les dix de ces centaines de fois où il avait fait ce trajet à pied, ces fleurs avaient toujours marqué la limite, la première sensation de l'endroit. Leur floraison du matin, dont seuls quelques privilégiés avaient jamais été témoins. Ouvertes pour le matin — la chicorée ferme ses fleurs dès l'après-midi, si bien que le bleu qui borde la route à l'aube a disparu à l'heure où la plupart des gens rentrent chez eux, et la moitié du vallon ne l'a jamais vue fleurir parce qu'ils passent sur ce tronçon à la mauvaise heure. Un bord de route plein de fleurs qui se cachent de quiconque a des horaires réguliers. Cette chose est belle sur le même bas-côté depuis cent ans et seuls les lève-tôt et les insomniaques et les hommes qui rentrent d'une sale nuit savent qu'elle est là. La beauté selon un horaire que personne n'a fixé, qui garde ses secrets, qui ferme boutique avant que le monde soit assez réveillé pour regarder.

Il est là à l'heure, mais les fleurs ont disparu depuis longtemps, et avec elles le baume qu'elles sont pour sa gêne. Pendant toutes les années écoulées, les innombrables jours de pêche en haut du vallon de la Piste, ces fleurs avaient été une sorte de remède. Une dernière taffe sur la pipe pour tenir ce dernier tronçon. Le tronçon qui contraste le plus avec le vallon lui-même. Le tronçon des Wiggins.

Et il tourna pour entamer la montée. Il la sentait là, à ses fenêtres, aujourd'hui pas différent des autres jours, derrière tous ces stores et ces ombres – à le regarder – à le juger – et cette vieille phrase : « Tu peux pas juste espérer, faut te démener aussi. »

« Ça montre ce qu'elle en sait. Y a pas de démerde comme nourrir le manque. »

Là-haut dans ce vallon, Cody n'est pas le gamin à retaper d'en bas de la route. Là-haut, ils ne peuvent pas lui dire ce qu'il est. C'est lui qui le leur montre.

« Deddy, c'est pas un pisteur. Il sait que c'est moi qui ramène le cerf chaque année. Il sait que c'est moi qui prends le plus de poissons. Il sait que c'est pas ma faute, moi. C'est la sienne.

En haut de ce vallon, l'endroit où cette couture invisible oublie pour lui les humiliations qui le jugent d'un seul regard et le façonnent dans la conséquence complètement séparée qui en découle, l'interminable rengaine d'être pesé et mesuré et jugé insuffisant. Juste après la vieille maison des Wiggins, tout ça s'efface. Mais pas avant. C'est comme si la famille montait la garde à l'entrée. Chaque fois qu'il passe ce point, à chaque fois, le soulagement est là. C'est comme une cascade à traverser, et elle le lave de ce qui reste derrière.

Même avec les branches élaguées, même avec la route de gravier qui s'étire maintenant dans le tunnel de , rien ne le regarde maintenant. Pas encore.

Et tout n'est pas parti non plus, le calcul, la combine, les plans et les manigances, tout le train de marchandises grondant des griefs et la machination pour équilibrer les comptes.

« En haut de ce vallon elle se cache derrière ses stores, peut pas se faire prendre à me voir grimper au-dessus d'elle. Elle est là en bas dans son mobil-home – à me parler toutes ces années comme si elle avait réussi, et que moi je réussirai pas non plus si je l'écoute pas – et la v'là, dans un mobil-home juste comme moi.

Et Deddy aussi. Ils sont tous pareils. Je vais leur montrer.

Et le plan se développa comme ils le font toujours quand on grimpe vers l'idée par le dessous de l'échelle.

« Ce vieux schnock croit qu'il sait lire les traces. Il sait lire les poids, les pauses. Il fait comme s'il pouvait compter les respirations qu'un homme a prises pendant que l'empreinte se posait. Il croit que c'est lui qui ramène le cerf qui nous nourrit un mois. Il croit que c'est lui qui ramène les topinambours et les noix et la salade de phytolaque. C'est moi qui ramène ces ails des bois qu'il aime tant avec la viande.

Il croit que c'est lui qui entre dans ces vieux bâtiments chercher le fil, dénuder le fil, vendre le fil. C'est moi qui le fais tenir debout.

C'est moi qui ramène la ferraille, et c'est moi qui ramène les noix du vallon aussi, et c'est moi qui ramène le ginseng. Et ça, c'est tout moi. Pas lui.

Et il fait comme s'il savait lire les traces. Je vais les lire moi-même, ces traces, en tirer une lecture plus juste ici presque deux mois plus tard que celle qu'il a jamais eue ce matin d'après quand il me l'a lue dans le livre imaginaire de sa tête. »

Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui il gravirait cette colline, chaque pas un pas plus près. Un pas plus près du pire suivant. Un jour plus près de bâtir le chantier qui lui enlèvera le seul endroit où il peut tout décompresser. Aujourd'hui il repensera dans sa tête à la Chicorée bleue et se demandera s'il la verra jamais de la même façon, comme il la voyait l'été dernier avant que tout ça commence. Il se demandera s'il la verra même jamais comme il l'a vue pas plus tard que ce matin, la fleur partie depuis longtemps mais la promesse dans la graine. Tout ce labeur, tout ce fardeau qui ne pèse pas assez de son propre poids ; mais chaque pas est un pas plus près du travail d'un homme nouveau. Et quand le pick-up de Tanner apparut là où le roncier de mûres du vieux Wiggins devrait être, l'effroi apparut lui aussi en pleine vue.

« C'est ça, le mec ? Sérieux ? Ce mec dans le manteau de sa femme et… c'est des baskets, ça. » Il se tourne vers Cody : « Sérieux, mon pote. C'est une blague ? » Puis vers Tanner : « Ce mec est pas à deux nuits de sa dernière bonne taffe. » Vers Cody : « Dis la vérité, t'as une pipe ébréchée dans ta poche, hein ? »

Tanner penche la tête : « Je t'avais dit qu'il était différent. »

Le sourire de Michael perça, et il tendit la main : « Bienvenue à bord. Tu crois que tu peux rester hors de taule assez longtemps pour qu'on construise cet endroit ? »

Un rire nerveux, et il réfléchit : « Je crois, ouais. Ça va prendre combien de temps ? »

« À ma façon ? Ça, c'est du temps. Beaucoup de temps. »

Il repéra les chaussures Dansko de Michael. « J'ai du temps. » Elles sont pas à semelle lisse. Je les vois là sur ses putains de pieds.

« Ouais, t'en as tiré combien, de temps ? »

Elles ont des crampons. Je savais que Deddy racontait des conneries.

« Hein ? »

« Rien, mec, des fois les blagues c'est juste pour moi. »

« Je vois ça. »

« Qu'est-ce que tu sais faire ? »

« Je connais cette 35p là-bas, et la chargeuse. »

« Ouais, elles ont l'air bien au chaud, hein ? À part poser ton cul et jouer du joystick, qu'est-ce que tu sais faire ? »

« J'ai bossé pour Ball Homes. »

« Donc tu sais changer de question. Et le boulot à la pelle ? Tu manies la pelle ? »

« Ouais. »

« Tu sais de quel côté du marteau on se tape le pouce ? »

« J'ai deux trois idées, ouais. »

« Super ! Bon, alors écoute, Tanner, j'ai pris du bois ce week-end, et j'ai traîné une remorque jusqu'à l'étang. Aujourd'hui on commence à construire un abri, pour se mettre hors du froid et se réchauffer. Prends ma carte et vous deux, vous descendez chez Tractor Supply. J'ai monté un pick-up plein d'outils, mais j'ai oublié l'équerre de charpentier. Prenez une équerre et un manteau et des bottes pour ce gars. Je peux pas l'avoir ici fringué comme ça si l'inspecteur passe. »

« T'es pas obligé de faire tout ça. »

« C'est la responsabilité qui vient avec le fait d'être humain, Cody. Je peux pas charger mes meilleures insultes et te les tirer par la fenêtre de la bagnole si t'es en train de te geler le cul pendant que moi je suis bien au chaud. »

« Comment tu sais que c'est le manteau de ma femme ? »

« Mon gars, le manteau est rouge, et t'as pas une tête d'électricien. »

Chapitre 9 – lundi 18 décembre 2023

« Salut. T'es parti tôt aujourd'hui. »

« On a commencé cet abri aujourd'hui. »

« Le nouveau est venu ? »

« Je suis tellement content que tu demandes. »

« À ce point-là ? »

« Je suis encore arrivé avant Tanner, donc ça c'était un plus, mais ce nouveau, c'est inimaginable. »

« Bon début. Ça va être génial. Tu minimises toujours quand tu t'apprêtes à en rajouter une couche, inimaginable. ».

« La seule couche épaisse chez celui-là, c'est le noir sur ses vingt-deux dents – je veux dire ses dents de vingt-deux ans… C'est qu'un gamin, et ses dents seront dans un verre sur la table de chevet avant ses trente ans. »

« Beurk ! »

« Je suis là-haut à trier des trucs à l'arrière du pick-up, à paniquer parce que je trouve pas l'équerre, et je sais que je l'ai apportée, et j'entends des voix en bas près du pick-up de Tanner, et je lève les yeux, et ils marchent vers moi, et trop près pour tomber à la renverse de stupeur. »

« Prometteur. »

« Oh ouais, prometteur, vraiment. Donc voilà qu'arrive ce personnage de dessin animé avec des cheveux d'Einstein crasseux, mais rajoute une brochette de lapins et un canard jetés sur l'épaule et une bouteille de gnôle qui dépasse de sa poche arrière. »

« Qu'est-ce que… »

« Attends, c'est pas tout. Tout ça et puis imagine une aura d'hologramme de bas-fonds dans tous ses détails qui flotte autour de lui comme le nuage de poussière de Pig Pen. Ses articulations sont toutes relâchées par la meth et ont l'air fragiles. J'ai peur de lui passer une échelle de crainte qu'il fonde direct dessus. »

« T'as bien pris l'assurance accident du travail pour Tanner ? »

« Ouais, il l'a. Mais l'assurance invalidité, elle fait pas le poids face à ce mec. »

« Donc retour à l'annonce Facebook ? »

« Non. Je l'ai embauché. »

« Mais qu'est-ce que… ? »

« Faut que tu le voies, chérie. C'est comme Einstein, oui, mais avec les yeux de Manson. Je lui parle, et il part dans un pays lointain pendant une seconde, puis il revient, et il repart. Et je fais ce truc que je fais, genre l'insulter à mort. »

« Ouais, tout le monde adore ça. »

« Donc, je fais le numéro, tu le connais. »

« Ouais, je le connais. »

« Donc, je fais genre, dis la vérité, t'as une pipe à meth dans ta poche, et ce mec est complètement parti, je veux dire un dialogue imaginaire complet avec lui-même, et puis, claquement de doigts, il est de retour. C'était bizarre. »

« Il sait que t'es armé ? »

« Armé de quoi ? Y a pas une arme qu'a la solution pour ce mec. C'est un débrouillard comme les autres. Dix coups d'avance mais au deuxième coup il a déjà déraillé. »

« Tu le ramènes pas à la maison, celui-là, hein ? »

« C'est que l'intro, chérie, ça devient mieux. »

« Le problème c'est que t'embauches ces gens-là, et j'ai pas le temps de passer un interrogatoire quand ils trouveront ton corps dans une tombe peu profonde. »

« Peu profonde, ce mec dit qu'il connaît cette 35p là-bas. »

« Oh Seigneur ! Donc quand il t'aura mis six pieds sous terre, il volera le matériel, et je devrai embaucher Blalock's pour finir le terrassement. »

« C'est sûr, mais y a aussi un humain qui a une trouille bleue là-dedans sous tout ce déguisement. Je te jure, ce mec remonte l'allée, et il porte le manteau d'hiver de sa femme. »

« C'est triste. »

« C'est le comté, chérie, et c'est la communauté de Dupont. Capitale de la meth d'une géographie bien plus grande que l'État. On a payé, maintenant faut casser, On peut pas fuir cette merde. Faut l'affronter de face, »

« Et te voilà, à la moitié du script du prochain nouvel épisode de mille façons de mourir, et il le sait même pas. »

« Oh, je le sais »

« T'as creusé un petit trou avec un tracteur de jardin une fois, et maintenant tu crois que tu peux transformer quinze hectares de colline jamais touchée en Shangri-La

« C'était douze cents pieds cubes de déblais, Stefanie, et j'ai dû les déplacer un godet à la fois en les éparpillant sur toute la propriété pour que ça fasse pas un tas aussi grand que toute la maison et aussi haut en plus. Ça fait quatre-vingt-quinze camions-bennes éparpillés un petit godet de tracteur vert à la fois, et invisibles à l'œil nu une fois que l'herbe a poussé – parce que j'ai eu assez de bon sens pour stocker la terre végétale dans un tas pendant que j'étalais d'abord la terre anaérobie. »

« Oublie pas les traces de boue de Dansko partout dans la maison pendant cinq mois pendant que tu faisais ça. »

« Stef, tu me rends pas assez justice, Oui, c'est un petit trou avec un tracteur vert, mais t'oublies que j'ai creusé à côté du mur de fondation porteur de la maison où on vivait, en plein hiver, que j'ai dégagé 150 pieds d'une ligne de 500 pieds de câble trois conducteurs en 2/0, 240 volts, 100 ampères jusqu'au ponton, une conduite d'eau d'un pouce et de la fibre optique en enfouissement direct – tout ça laissé suspendu en l'air pendant trois mois pendant que je le faisais et sans couper une seule minute l'élévateur à bateau. »

« Et puis autre chose, qui c'est qui se dit, bordel, qu'il faut une douche en plein air sur un ponton en plein hiver ? »

« Tu passes à côté du miracle à force de regarder le pratique. J'ai fait tout ça avec un tracteur de jardin. C'est comme dévisser une boîte à secret en or avec un couteau à beurre, et quand même récupérer le trésor dedans. »

« Le trésor, une douche sur le ponton. »

« T'es impossible. »

« Donc, t'as creusé un petit trou une fois, et maintenant te voilà là-haut dans une forêt que les temps géologiques ont oubliée depuis le glissement de terrain qui a créé cet étang, jamais une pelle n'a touché ce terrain, et voilà que t'arrives, toi, prêt à t'acheter une flotte d'engins de chantier et à dompter le toxico au bout de la rue. »

« Et regarde ce trou aujourd'hui. C'est un bunker entièrement fonctionnel coulé dans le béton avec un toit en béton, tout le matos solaire et sa propre salle de bains complète avec l'eau chaude… »

« N'oublie pas le mini-frigo, Pat Robertson. »

« Ce que je veux dire… »

« Ce que je veux dire, c'est que t'as déjà assez d'emmerdes là-haut, et un sac à outils, ça fait pas l'affaire – dans plus d'un sens, et tu peux pas juste ranger dans un sac un mec qu'a de vrais problèmes, et presque à coup sûr un vrai passé… Donne-moi son nom. Je vais le passer au fichier. »

« Euh, j'ai pas eu son nom. Cody, mais… »

« Tu te fous de ma gueule ? »

« Ça change presque rien, mais t'as raison. Je vais le récupérer. »

« Je vais le récupérer. Que Dieu nous vienne en aide. »

« C'est pas entièrement ma faute, Stef. C'est le boulot. On l'a acheté. Maintenant faut le casser. On a l'argent pour le construire nous-mêmes… »

« Pas question… »

« Patience. Je voulais dire construire la route et le barrage et le drainage et le solaire et l'infrastructure. J'ai déjà dit oui pour l'entrepreneur. On va pas refaire tout ce débat. Mais sache juste que j'ai le je-te-l'avais-bien-dit chargé et prêt à tirer de sous le lit plus tard, quand tu croiras m'avoir dans les cordes. »

« Mon pote, j'ai pas besoin de cordes. J'ai juste besoin du filet à papillons. T'es complètement barré. »

« Moi ? Tu devrais voir ces deux-là essayer de retourner le châssis de base de l'abri. Faut que j'y aille. Ils vont écraser quelqu'un. »

« Salut les enfants. On dirait qu'il y a un petit souci, là. »

Tanner parla le premier : « Un p'tit peu. »

« Cody, fais gaffe au bord du châssis. Tu vas abîmer l'arbre. »

Ignorant l'entaille évidente dans l'écorce : « Il est posé doux, là-haut. Juste appuyé. »

Michael se pencha : « Le châssis a l'air bien. Lourd comme un fils de pute, par contre. Laissez-moi bloquer ce coin pour que vous puissiez pivoter et le basculer. Bien. Bien. Attention ! »

Le plancher de douze pieds sur seize s'écrasa sur la terre rouge argileuse, et Cody dit : « J'suis pas charpentier, moi. »

Michael leva un sourcil : « Ce truc-là dit que si. »

« Ben, j'le suis pas. »

« Regarde ça. Le contreplaqué là-dessous fait déjà quatre cents livres à lui tout seul, la double ceinture en deux-par-huit et les solives ; ça doit peser six cents livres, et vous venez de construire ça, et vous l'avez retourné, et il s'est écrasé par terre d'un seul bloc bien serré. »

« C'est le contreplaqué, » fit remarquer Cody. « Cette merde traitée autoclave, c'est solide. »

« Ouais, c'est ça. T'as mis les vis bien serrées, et tu les as mises aux bons endroits, et t'as décalé les joints… »

« J'ai juste tenu la visseuse. J'suis pas charpentier, moi. »

« Ouais, tu l'as dit, mais t'as construit le truc, et il est là, posé. »

Tanner interrompit le discours d'encouragement : « Pour, euh, le plancher du dessus, on garde toujours les vis de trois pouces ? »

« Oui, mais faut tirer un trait au cordeau sur les solives et reporter la marque sur le côté. Tu peux pas compter sur les vis de ceinture pour repérer les solives sous le contreplaqué une fois qu'il est posé, parce que c'est des vis de la ceinture extérieure, et elles sont pas… »

Cody intervint : « J'vois. Ouais. Si on pose le contreplaqué, ces vis de ceinture sur le côté, elles tombent pas en face, et on va rater… »

« Exactement, mec. Bien vu. Alors, pourquoi vous iriez pas vous réchauffer dans le pick-up de Tanner en descendant chercher à manger ? Prenez ma carte. Allez vous poser quelque part et prenez un truc chaud. »

« Salut. »

« Salut. »

« Quoi de neuf ? »

« Les gars sont partis manger au grill il y a à peu près une heure. On se gèle les fesses là-haut. »

« Vous avez fini l'abri ? »

« Ben, ça risque de prendre un petit moment. Ils ont quand même monté l'ossature du plancher de base. »

« C'est tout ? »

« Ouais, c'est à peu près normal. Fallait monter tous les outils depuis le coin boueux qu'on s'est fait en bas pour se garer. En montée dans les deux sens, avec le vent et la neige et les tornades et tout. »

« Ça a l'air éprouvant. »

« On s'en est sortis. »

« Tu y vas mollo ? »

« Aussi mollo que je peux. Je suis en train de creuser un creux en forme de cul dans le siège chauffant, c'est sûr. »

« Alors ils savent ce qu'ils font ? »

« Ouais, en quelque sorte. Ils ont clairement bossé avec papa et papi, et ils ont encaissé deux ou trois chèques sur un chantier depuis le lycée, mais ils ont clairement plus d'heures de brouette que de théorème de Pythagore. »

« Des maths ! Je me tire. »

« T'es littéralement flic des impôts. »

« Ouaip, mais a au carré plus b au carré, ça fait un gros C-iao, à plus. »

« Sortie côté cour, Stefanie la petite maligne. Ils remontent la colline, là. »

« Tu les fais marcher ? »

« Les faire marcher ? Monter ce truc ici, c'était déjà assez dur. Tanner a une vieille Reading toute défoncée, et Cody roule en Shoe-baroo. C'est sans doute lui qu'a la meilleure motricité de tous. »

« Appelle-moi quand tu pars. »

« Je t'aime. »

« Moi aussi ! »

Tanner arriva à la vitre le premier : « Mec, cette côte, elle paie pas de mine tant que tu l'as pas montée dix fois. »

« Six fois. »

« Quoi ? »

« Vous l'avez montée six fois. »

« Évidemment que t'as compté. »

« ça faisait comme dix. »

« Il parle. Et encore une plainte, en plus. On pourra construire une boîte à suggestions après. »

Tanner rit : « Aïe. »

Cody changea d'appui : « Le siège est assez chaud là-dedans ? »

« Aïe, aïe. »

« J'ai le cul qui cuit à force de vous regarder traîner sur cet abri. »

« Bof. »

En même temps : « Ta gueule, Tanner. »

« Connards. »

« Bon, on a un châssis bien serré, on l'a bardé, et on l'a retourné. Quelqu'un veut deviner pourquoi ? »

Cody fronça un sourcil : « T'as déjà dit, pour qu'il glisse sur les patins quand faudra le bouger. »

« J'ai dit ça, moi ? »

« T'es tapé la tête avec le mauvais côté du marteau ? »

« Aïe. »

« Aïe, tu l'as dit. Phil, le pote de Stef, lui il entraîne une équipe de baseball de gamins, et moi j'entraîne une équipe de bras cassés que je dois nourrir, Aïe et Ouille. »

Cody regarda Tanner.

Tanner haussa les épaules : « J'te l'avais dit qu'il était différent. »

« Bon, on a un châssis, on a bardé un côté, et maintenant vous prenez le cordeau – vis de trois pouces – Vous allez pas aimer mettre ce truc d'équerre, alors on va sortir les cordes du pick-up. Tanner, viens là. »

« Alors, euh, tu veux que j'aille chercher le contreplaqué ? »

« Non, monte juste ici. Ce que tu vas faire, c'est poser une plaque de contreplaqué à ce coin, mais tu vas visser seulement ce petit côté. »

« Donc, je pose le contreplaqué. Quel côté dans ce sens ? »

« Ok, bonne question. Ça, c'est le petit côté du châssis. C'est lui qui va le moins fléchir, donc c'est le grand côté du châssis qui va se vriller le plus facilement. »

« Les cordes. »

« Bien, plie-en une en deux, puis fais-la passer autour de l'arbre avec l'entaille. »

« Aïe, »

« Aïe pour de vrai. Mais je crois qu'il faudra abattre celui-là de toute façon, je l'ai laissé là que par espoir. Mais même s'il avait pas une grosse entaille dans l'écorce, faudrait sûrement l'enlever rien que pour déplacer l'abri plus tard. »

« Tu vois le truc, ou faut que je te l'explique comme à une IA obtuse ? »

« C'est quoi, obtus ? »

« Des fois, la question se répond toute seule. »

« Aïe. »

Cody se retourna : « Et maintenant tu fais comme si tu savais depuis le début. »

« Et maintenant vous le savez tous les deux. Obtus, adjectif qui signifie avant tout lent à comprendre, qui manque de finesse ou de sensibilité. En géométrie, un angle qui mesure plus de quatre-vingt-dix degrés. »

En même temps : « différent. »

« S'il vous plaît, mettez cette caisse d'équerre. Je serai juste là, bien installé dans mon siège, les pieds au chaud, les nerfs à vif. » Il jeta un œil par-dessus son épaule : « Quatre-vingt-dix degrés. »

Cody passa la corde autour de l'arbre : « Pas obtus, compris, patron. »

« Frérot, faut qu'on parle d'un truc. »

« Tire plus fort, voilà. De quoi faut qu'on parle ? »

« La paie. On est le dix-huit. Il garde genre une semaine de retard ? »

« Alors, ouais, y a une semaine de décalage, mais il m'en a déjà parlé quand je lui ai dit que tu venais. Il m'a filé du liquide pour que je puisse te payer à la journée la première semaine. »

« Genre, payé à la journée ? »

« Ouais, il m'a filé du liquide. »

« Qu'est-ce t'as dit pour qu'il fasse ça ? »

« J'ai rien dit du tout. Il savait, c'est tout. »

« Ça, c'est pas diffrent. »

« C'est différent. Il nous a montés à vingt aussi. »

« Vingt-deux ? »

« Vingt, aussi. Il a monté la paie à vingt de l'heure. Il dit que c'est tout pour un moment, mais si on se débrouille bien, y aura un peu plus. »

« Il est bizarre, ce mec. »

« Différent. »

« Nan, bizarre. Pourquoi il arrête pas de foutre tous ces mégots dans sa poche ? »

« Des mégots ? »

« Ouais, il fume de quoi enfumer toute la vallée, et il a une poche pleine de mégots. Il les fume plus tard ou quoi ? »

« Euh, bon. Je crois qu'il veut juste pas les jeter par terre. »

« Bizarre. »

« Différent. »

« C'est du camouflage. »

« Bon, j'entends, mais j'cherche pas les embrouilles ici, frérot. C'est un mec bien. »

« Y a quèque chose qui va pas chez lui. Et j'croyais que t'avais dit qu'il broyait ces troncs. »

« Pas les troncs, les branches, les broussailles. »

« J'pourrais me faire une fortune avec tout ce peuplier là-haut. J'vends du pin aux touristes, mais ce peuplier, j'pourrais le vendre ici dans la vallée. »

« Bon, ça, c'est pas mes oignons. Si tu veux le peuplier, faut que tu demandes toi-même. Il te le donnera. P't-être même qu'il te le chargera dans la remorque avec la mini-pelle. »

« J'suis pas un cas social. »

La voix de Micheal surgit dans la scène depuis l'intérieur du pick-up : « Je me casse, les gars. Faut que je sois rentré à Hardin Valley pour seize heures aujourd'hui. »

(Il ne vient jamais à l'idée de cody qu'il pourrait être quelqu'un de bien et brancher Michael avec le contact qu'il a en tête pour se faire un gros coup sur ce peuplier.)

(Parce que le donné ne compte pas, seul compte le gagné-au-prix-fort, et les kakis sur le porche sont le donné absolu, gratuits, chez soi, et sous les pieds, parce qu'une chose qui ne coûte rien est une chose à laquelle il ne peut pas donner de valeur.)

Chapitre 10 – lundi 18 décembre 2023

« Salut. »

« Salut. »

« J'arrive pas à croire que je suis rentré si tôt. Ta journée, ça a été ? »

« Enlève ces chaussures et assieds-toi. »

« C'est les propres, je les ai mises dans le garage ce matin. Amy a mis la maison en vente ? »

« Elle a récupéré les photos ce matin, et elle vient d'envoyer un texto pour dire que l'annonce est en ligne. »

« Des ballons de foot ? »

« Ouaip, chaque photo étirée. J'aurais jamais remarqué si tu m'avais pas montré toutes ces maisons. »

« C'est hallucinant, non ? Comment diable les meilleurs agents immobiliers du coin peuvent ne pas voir que les photos de ce type sont toutes déformées ? »

« La politique. »

« Une histoire vieille comme le vol. Si t'as le bon nom, peu importe ce que tu fais, c'est une sorte de génie de pedigree. »

« Je vois ça tous les jours. »

« Moi, je peux même pas embaucher deux gars là-haut à The Drip comme journaliers sans que tu m'obliges à prendre une assurance invalidité, une assurance accidents du travail, nom de Dieu, tu nous as même pris une assurance habitation sur un terrain où l'abri a tout juste commencé aujourd'hui. »

« Ils en sont où ? »

« Ils ont monté trois murs d'ossature. Ce Cody, c'est quelque chose. Alors on est en train de lever les murs, et il me fait, t'es pas censé mettre les pièces du haut d'abord avant de les lever ? »

« Je comprends pas. »

« Tu te souviens comment on a construit ton she shed avec la charpente du toit directement dans les montants des murs pour avoir l'angle ? C'est pour ça qu'on a pu faire déborder le toit aussi loin au-dessus du porche… »

« Ouais, j'adore ça. T'as dit que tu devrais déplacer celui-là, par contre, ce toit va pas compliquer les choses ? »

« Voilà l'annonce. »

« Oh, la vache ! Vous avez vraiment balancé tout notre bazar dans les placards, toutes les deux, hein ? J'ai pas retrouvé ce sac à outils pendant une semaine. »

« C'était Amy. Je suis innocente. Bien essayé. »

« On peut pas en vouloir à un gars d'essayer. Je sais que c'était toi. »

« Sérieux, et si elle se vend ? »

« Elle va pas se vendre. Rien se vend en hiver, et puis regarde ce prix. C'est hyper haut. »

« C'est le prix chiche-que-t'oses, ça c'est sûr. »

« Si on s'approche ne serait-ce qu'un peu de ça, j'achète cinq sacs à outils et j'en mets un partout. Un à l'étage, un ici en bas. Un… »

« J'ai pas caché ton sac à outils exprès. »

« Tu sais très bien que si. »

« On fait quoi si elle se vend ? »

« J'sais pas. Je suppose qu'on prend un appart ou un truc comme ça et qu'on commence à construire la nouvelle maison en vitesse. »

« J'arrive à peine à faire passer ma voiture par la servitude. Comment diable tu vas faire monter des équipes de chantier là-haut, et les fournitures, et toutes ces toupies à béton que t'as fait défiler ici quand tu construisais l'héliport ? »

« On pourra peut-être monter le prix si on va acheter cette peinture finalement. »

« Kitty est trop vieille pour vivre en appart. Elle a eu une chatière et onze acres toute sa vie. »

« Et une réserve inépuisable de tamias. »

« Et ce trône en souche d'arbre qui maintient son petit royaume sauvage sous contrôle. »

« Faudra déménager ce truc avec la chatte. »

« Il te faudrait une litière. »

« Femme, j'aurai pas de litière. J'irai vivre dans l'abri qu'ils construisent avant ça. »

« Ton rêve le plus fou. »

« Ouaip, c'est moi tout craché ; bossé toute ma vie pour vivre comme on vit, tout ça pour pouvoir vivre dans un abri à outils avec une chatte. Elle va pas se vendre à Noël, alors au moins on a une semaine. »

« Michael. Ton numéro de dur à cuire me rassure, moi aussi, mais je vivrai pas dans un abri à outils. »

« J'ai jamais imaginé que tu le ferais. On prendrait quand même l'appart pour toi et Clover. Ce chien dormirait dans une buse en béton du moment que t'es là. »

« Clovvver. Oui, on parle de toi. T'inquiète pas, bébé, je laisserai pas ce méchant monsieur nous mettre dans une bouche d'égout. »

« Ça fait longtemps que ça se prépare, et cet endroit, c'est notre chance. La vente des logements étudiants passe le vingt-sept, et c'est le meilleur des mondes. L'argent patient nous a menés jusqu'ici, avec les baux fonciers triple net, mais j'en ai ras le bol de payer l'impôt sur le revenu de l'État de New York et la taxe foncière et la taxe scolaire et la taxe du comté et la taxe de la ville. C'est dingue ! »

« Et la comptabilité, ouf. »

« On possède un manoir dont on veut pas, six chambres qui sont si peu chez nous que c'est guère plus qu'un endroit où aller caguer à l'intérieur. Donc la vente passe le vingt-sept, et je peux donner un boulot à cet argent dès le mardi suivant, le deux janvier. Les loyers vont plus rentrer, donc il nous faut des dividendes rapides… »

« Ça me passe au-dessus. »

« Ouais, c'est ça, a au carré plus b au carré lui sort de la bouche vingt-cinq ans après le lycée qui lui a planté ça là juste pour me casser les couilles avec son trop-d'infos, et de simples pourcentages, ça lui passe au-dessus. »

« C'était pour une noble cause. »

« Pff, donc mardi l'argent est garé sur le compte Schwab, et j'appelle pour mettre en place la LMA. »

« J'aime pas ça. »

« Je l'ai mal dit ? Tu préfères en espagnol ? »

« On a jamais emprunté d'argent comme ça avant. »

« Nous, non, mais moi, si. »

« Ouais, et t'as tout misé, toute la pile sur le rouge. »

« Et sans ça, j'aurais jamais pu lancer ce terrain, ça paie les factures depuis vingt-cinq ans, nos propres factures pendant tout ce temps aussi. »

« C'est différent. »

« C'est ça, ou on met une hypothèque sur la maison. »

« Oh, putain, non ! »

« Alors c'est réglé, Stef. Notre maison est notre maison, et la vente de notre terrain vient de devenir notre revenu. »

« Non, Clover, ma chérie, on va pas se retrouver à la rue. »

« Non, pas la totalité. On touche encore le loyer sur les trois autres, jusqu'à ce que ça se vende aussi. Mais l'idée de construire avec le revenu, c'est pas possible. Fallait que quelque chose lâche, et j'ai choisi le membre. »

« Le membre ? C'est la moitié de nos revenus. »

« Ils t'ont attribué ce garrot sur ton gilet pour une raison, Stef, comme ça au pire du pire, ce qui compte est sauvé. »

« C'est le bordel. »

« C'est propre. On gare l'argent. On avance le coût de la nouvelle maison sur la LMA, et on rembourse la LMA quand on vend ici. »

« Ouais, qu'est-ce qui pourrait bien mal tourner ? Les célèbres derniers mots de chaque crime de classe A que je dépose, emprunté sur le compte de la taxe de vente pour rembourser cette satanée Lamborghini. Et ça aurait marché, en plus, sans ces sales réalités fouineuses. Et c'est pas que ce sont des criminels au départ, c'est qu'ils ont cet esprit pièce-de-puzzle qui fait foncer leurs gros malins de culs droit dans un problème dont ils trouvent plus la sortie après. »

« C'est pas un crime d'emprunter de l'argent, Stefanie. »

« Tu vois pas. La Lamborghini, c'est pas le crime. C'est que le crime vient du fait de pas avoir d'autre choix que de payer la voiture maintenant que… »

« Ok, ça a déraillé. Revenons sur terre. Je suis plus un criminel. Je me suis même pas fait arrêter sur la route depuis trente ans. »

« C'est exactement ça. Personne est un criminel tant que les calculs désespérés commencent pas. »

« Chérie, c'est pas que moi qui tire sur cette ficelle. On est gras, cons et heureux ici à Hardin Valley, maison payée, valeur doublée, pas de factures, mais notre famille est dans le comté de Sevier, et c'est une heure aller, une heure retour pour un café entre copines, sans parler d'un dîner d'anniversaire encore une demi-heure plus loin à Gatlinburg. Sans compter toutes ces centaines de dîners ces dix dernières années où on leur a fait lever les yeux au ciel à s'en aveugler avec nos annonces du déménagement imminent. »

« Alors maintenant c'est ma faute si tu vas en taule. »

« Non, c'est ta faute si je gère un compte d'actions, un service psychiatrique et le réaménagement d'une montagne entière depuis le siège avant d'une chargeuse compacte pendant que je regarde Aïe et Ouille se réchauffer les mains dans le devant de leur froc entre deux vissages et deux coups de scie. Et après ils me tendent l'outil pour que je leur montre un truc ou un autre, et je me retrouve avec de la sueur de couilles plein les mains moi aussi. Et pendant tout ce temps, je tapote et je gratte l'écran du téléphone pour trouver le cadeau de Noël parfait pour la femme que j'aime, parce que le Ty Beanie Baby du Stop and Rob au bout de la rue avait pas ce je ne sais quoi qui, j'espérais, exprimerait mon amour. »

« Ooooh, tu m'as pris quoi ? »

« J'te dirai que dalle. Et histoire que t'aies pas d'idées lumineuses, je me suis arrêté chez Home Depot en rentrant, et j'ai acheté une boîte aux lettres pour l'aménagement paysager du voisin d'en face, comme ça le camion Prime saura exactement où livrer mon trésor. Tu récupéreras pas le colis avant que je rentre. »

« Ok, ok, donc ça tient dans une boîte aux lettres. »

Chapitre 11 – mardi 19 décembre 2023

« Bon, alors prends le niveau… »

« J'ai pas apporté de niveau. »

« Comment vous vous imaginez, tous les deux, qu'on va creuser un trou, mettre un quatre-par-quatre et enfiler la boîte aux lettres dessus sans niveau ? »

« J'suis pas charpentier, moi. »

« Ouais, j'ai compris ça hier, Einstein le perroquet texan. »

« Aïe, »

« Je survivrai pas à ça. Aucune chance. Mettez les numéros. Je vous retrouve en haut de la colline. »

« Mais elle est de travers,. »

« Toi aussi. Mettez les numéros et montez à pied. Petits merdeux. M'oublier le niveau, hein. »

« Je crois qu'il voulait vraiment dire monter à pied. »

« Il a bien dit, pas de balade dans le godet, hier, mais après il nous a descendus en voiture ce matin. »

« C'est comme ça qu'ils font, ces mecs. Des règles pour moi et des règles pour toi. »

« C'est pas ça, Cody. »

« C'est ça. Il voulait pas s'embêter à attendre qu'on descende toute la colline à pied, alors première chose, il casse sa propre règle, il se rend la vie facile. »

« Même si c'est le cas, ça m'a rendu la vie moitié moins dure qu'elle aurait dû l'être, parce que j'ai pas eu à descendre en portant toutes les pelles et les poteaux et la boîte aux lettres – la boîte, En plus il a tout remporté avec lui, donc, gagné, à moitié gagné. »

« Tu te souviens de Wiggins ? »

« Ouais, c'était ma conseillère d'orientation. »

« La mienne aussi. On peut pas juste espérer… »

« Faut se démerder aussi. C'était la connerie la plus débile du monde. »

« Vrai, quand même. »

« Elle habite juste là. »

« Genre, là, là ? »

« Ouaip, dans ce mobil-home… Mais elle a sorti ce débile se démerder à des mecs comme moi, je fais que me démerder. »

« Te démerder ? »

« Ben, ouais. La ferraille, les petits boulots. »

« C'est pas se démerder quand t'es toujours à la traîne. »

« C'est se démerder quand c'est se démerder. Moi, j'me démerde. »

« Vendre de la merde pour gratter un bout du caillou, c'est pas se démerder. »

« Tu paries ton cul que c'est se démerder. Vas-y, rabote le caillou d'un junkie. Dis-moi que t'es pas en train de te démerder. »

« J'pense pas que c'est ce qu'elle voulait dire. »

« J'fume plus, de toute façon. »

« Ouais, t'as dit que t'étais pas charpentier. »

« Quoi ? »

« Laisse tomber. »

« Regarde, y a un ours. »

« Oh – C'est comme si on était pas là. »

« Il sait qu'on est là, t'inquiète. »

« Je mise tout. Magnifique. »

« C'est quoi cette histoire de balade dans le godet ? »

« C'est l'assurance. »

« Il dit que c'est l'assurance ? »

« Non, l'assurance est à mon nom. C'est marqué dedans. »

« Pourquoi il l'a mise à ton nom ? »

« J'te l'ai dit. Il m'a envoyé chez l'avocat, monté une société, payé ma licence de rénovation. L'avocat a ouvert des comptes en banque, et il s'est arrangé pour qu'ils gèrent la paie. Moi, tout ce que je fais, c'est pointer sur mon téléphone, envoyer les données le mardi, et je, on, est payés le vendredi. »

« J'ai jamais eu un boulot comme ça, où je fais mes propres horaires. »

« C'est pas vraiment un boulot. C'est à moi. »

« Comment ça, c'est à toi ? »

« C'est à moi. Tout est à mon nom, le nom de la société. »

« Mon cul. »

« Non, pour de vrai. J'ai tout fait avec l'avocat. »

« Où t'as trouvé l'argent pour l'avocat ? »

« Il l'a viré sur le compte après qu'on a tout mis en place. J'ai fait un chèque à l'avocat. »

« C'est une arnaque ou quoi ;. »

« Si c'en est une, elle est bonne. »

« Comment elle est bonne ? Ce gars a ton nom propre, et il crée des sociétés et il te colle le crime sur le dos. »

« Non. J'te dis. J'ai tout fait avec l'avocat. »

« Avocat mon cul. Où t'as trouvé cet avocat ? »

« Il… »

« Ouaip, j'le savais. C'est une arnaque. Donné, c'est truqué, Tanner. »

« Bon, euh, allons jusqu'au bout. C'est une arnaque. Qu'est-ce qu'il veut ? »

« Il veut une maison et il veut payer des tarifs de journalier pour l'avoir. »

« Et alors ? Toi, tu voudrais pas ? »

« C'est juste un nouveau nœud, mec. »

« De quoi tu parles, bordel ? »

« Un nouveau nœud. Il embauche pas juste de la main-d'œuvre pour se faire construire une maison à sa façon pour pas cher, il embauche un truc dont il peut se vanter devant ses potes, à quel point il est malin. Regardez-moi ça, j'ai pas juste embauché de la main-d'œuvre pour bosser pas cher, je suis tellement malin que je leur fais prendre la propriété. »

« En quoi c'est un nœud ou je sais pas quoi ? »

« Un nœud, mec, comme disait Wiggins. Un nœud. Un piquet dans le sol. Un nouvel endroit pour mettre un nouveau truc quand il va pas avec les anciens. »

« C'est quoi ce bordel. »

« Genre, si t'es assez malin pour créer de la nouvelle info, elle peut pas aller avec l'ancienne info, alors tu te fais un nouveau nœud. »

« Elle m'a jamais fait ce sermon. Elle m'a filé plein de brochures de métiers et des conneries. »

« Donc, c'est ton réseau, genre. Tes associés. »

« Ouais, juste ce qu'il nous faut - tes associés. »

« T'es un de mes associés. »

« Vous allez monter ici, tous les deux ? Je sais que vous mourez d'envie de retourner sur cet abri, mais tant qu'on y est, je veux vous montrer le barrage. »

« J'veux aller voir le pont que toi et Peter vous construisez. »

« Oh, tu croyais que je parlais d'une visite du chantier. »

« Pas encore. »

« Alors ferme ta gueule et regarde ça. Tu vois comment l'eau sort du tuyau de trop-plein ? »

« J'suis pas aveugle. »

« A des yeux, ne voit pas. Écoute, alors, si on fait la visite guidée de tes sens, essaie d'entendre. C'est juste un filet, mais l'eau qui sort par en dessous coule régulièrement dans le ruisseau. »

« Je vois, » dit Tanner.

« Bien, et tu l'as sorti avant que Cody puisse faire le malin sur le sujet. »

« Aïe. »

« Ça, c'est la suite. Faut qu'on construise un abri. Le froid arrive pas, il est là, et il nous faut un endroit pour bosser. »

Cody regarda la pelleteuse : « Donc faut qu'on déterre ce tuyau et qu'on en mette un le long de là où le flanc de la montagne rejoint le barrage. »

« L'intuition, le sixième sens. Le quasi-jumeau des conneries. Je sais que Tanner t'a déjà parlé de ce projet. »

« Mec, on peut pas avoir une seconde de répit avec toi. » Cody rit.

« T'en as plein, du répit, genre comment tu craches cette chique dégueulasse partout là où on essaie de bosser, ou genre la seule raison pour laquelle tu fais attention, c'est pour repérer comment zapper le niveau. Comment j'en parle pas, de ça, » Avec l'accent de Cody : « Ça, c'est du répit. »

« Aïe. »

« T'as vu tout ça en une journée de boulot ? »

« Ça et plus encore. »

« Différent. »

« Aïe. Bon, ça, c'est la suite. Faut qu'on fasse avancer cet abri aujourd'hui. Première chose, » Il s'interrompt lui-même : « Allez, mes petits canetons, suivez-moi, » tout en contournant l'étang vers l'emplacement du chantier, « Première chose qu'on doit faire aujourd'hui, c'est tracer les lignes pour la ligne de toit. On va marquer le côté de l'écoulement à 9 pieds, et l'autre côté est déjà à dix pieds, mais vérifiez parce qu'on a utilisé les montants bruts… »

« En plus, on a la lisse basse là-dedans. »

« Bien vu, Cody. Donc marquez dix pieds de l'autre côté. Après, c'est A au carré plus B au carré égale C au carré. »

« Je me tire. »

« Ouais, il est pas charpentier. »

« Pas de souci. Pas d'angles, il sait sûrement pas calculer la montée ni la course non plus… alors on va faire comme ça. Cody, attrape cette planche. Fais comme si c'étaient les marques que je viens d'attribuer… »

« Ça veut dire quoi, putain, attribuer ? »

« Tu préfères que j'utilise cette planche pour t'apprendre l'angle et que je te tabasse avec une autre, ou celle-là peut faire les deux ? T'es pas con comme tout le monde le croit. Tu fais juste bien attention à interrompre au bon moment pour que l'info rentre pas. »

« Aïe. »

« Tu vas me chambrer comme ça tout l'hiver ? »

« C'est une échelle. Plus tu deviens con, plus j'en ai de chargées. Donc c'est à toi de voir, franchement. Moi, je préférerais lancer ce toit d'abri et retourner au pont. »

« Aller t'asseoir dans ton pick-up chaud, plutôt. »

« Bien sûr, je pourrais faire ça, mais alors comment t'aurais compris cet abri pour pouvoir te dépêcher d'aller t'asseoir dans cette pelleteuse bien chaude pour le chantier du barrage ? »

Tanner ajouta : « Et moi, je pourrais arrêter de me geler le cul pendant que vous deux vous comparez la taille de vos bites, »

« Je te le promets, c'est Cody la plus grosse bite. Tiens cette planche en l'air. Ce que tu fais, c'est que tu la tiens là-haut à la marque de la ligne haute et à la marque de la ligne basse, et tu traces un trait, comme ça. Ça, c'est ton angle. Y a aussi un rapporteur d'angle dans le pick-up. Mille façons de régler ça. »

« Ok, donc on pose la ceinture, et après on coupe les montants au-dessus de la nouvelle ligne de toit de ce côté bas. »

« Ouaip, on barde ça avec ce CDX d'un demi-pouce, et on est à l'abri de la pluie de demain. Je me casse. Vous gérez ? »

« Ouaip, va t'asseoir dans ton Hummer bien chaud. Oublie pas le siège chauffant. »

« Je m'en sers pas, de ce truc. J'ai l'impression d'avoir une couche pleine. »

« Salut. »

« Salut. »

« Ça se passe comment là-haut ? »

« Ça a ses moments. Au moins, je suis encore arrivé avant Tanner – mais de justesse. Le mec a débarqué à 7 h 30, deux minutes après que je me suis garé. »

« Bien essayé, gamin. »

« Et Cody est passé devant la caméra de l'allée genre cinq minutes après. »

« Tu lui as dit, finalement ? »

« Nan, celle-là, je la garde dans la poche. Mais j'ai quand même creusé un peu pour être sûr, et t'as raison, c'est sûrement son père. Il parle exactement comme le type, en plus. »

« C'est Norman. »

« C'est qui, bordel, Norman ? »

« Non, Norman, Cody, 1221 Dripping Springs Road. »

« Je vais le passer au fichier. »

« Donc, je suis assis là dans le pick-up, il débarque, il a failli se cogner la tête contre sa vitre passager pour voir si je suis là avant lui ou pas. »

« Les images. Ça fait vraiment filer mon après-midi. »

« Tu suivras. »

« Bon, ils sont venus. Ils bossent. C'est quoi le programme ? »

« C'est cours de géométrie pour les génies. Tellement foutrement malins que la théorie arrive pas à se faufiler. donc on gratte des cailloux sur le bois là où vont les lignes et on coupe l'angle avec une liane. »

« De quoi tu parles, bordel ? »

« Des fois, les blagues sont juste pour moi. »

« C'est – quoi – le – programme ? »

« Ouais, le programme. Voligeage du toit aujourd'hui. J'ai fait miroiter le chantier du barrage à Cody. Le pauvre gosse croit qu'il va être dans la machine à déterrer le tuyau. »

« Tu les as bien embauchés pour faire le boulot, ces gens, Michael. »

« Ouais, quand tu rencontreras ce type, tu comprendras qu'il va se passer un moment avant que je le laisse creuser le haut et l'arrière d'un barrage en service qui retient plus de deux cent soixante-quinze mille gallons d'eau. »

« Évidemment que tu sais combien d'eau il y a là-dedans. T'as compté les poissons aussi ? »

« Pas encore. Donc, assurance accidents du travail ou pas, c'est moi qui serai aux commandes quand on ouvrira la brèche dans le barrage. »

« La brèche ? »

« Oui, la brèche. C'est clairement le glissement de terrain vieux de millions d'années qui a créé le truc. Ça se voit, mais le haut a été aménagé à un moment, il y a très très longtemps. Il y a une buse dedans. »

« Comment tu peux savoir tout ça ? »

« Les buses, c'est… »

« Petit malin, le glissement de terrain. »

« Parce que ça a pas l'air naturel, mais c'est tassé comme si ça avait toujours été là. »

« Donc tu sais pas que c'était un glissement de terrain vieux d'un million d'années. »

« On voit presque où la terre manque sur le flanc au-dessus. »

« Donc tu devines ? »

« D'accord, je devine. Ce que je veux dire, c'est que le truc est là, qu'il y a une buse dedans où quelqu'un a essayé de gérer l'eau au fil des ans pour la pêche,,, »

« Et c'est reparti, pour la pêche. »

« Bon Dieu, t'es en train de rédiger des questions d'audition pour une affaire ? »

« Non. »

« C'est exactement ce que tu fais. T'es assise à ton bureau, et t'es en train de rédiger des questions d'audition pour un témoin ou un suspect, et l'attitude déborde sur le-barrage-qu'est-au-programme. »

« C'est moi qui pose les questions. »

« Mignon. Donc, c'est présentation du barrage, toit de l'abri, moi et Peter, et la boîte aux lettres, bien sûr. »

« C'est un bijou ? »

« C'est une pierre brute dans la nature sauvage avec une allée que je suis pas convaincu qu'UPS essaiera de grimper. »

« Tu peux pas m'offrir un terrain sans maison pour Noël. Faut qu'il y ait une maison dessus. Alors, disons, pour mon anniversaire ? »

« Quel anniversaire ? Pas quarante-deux. Peut-être quarante-trois. »

« Pas possible que ça prenne un an et demi. »

« Possible. J'ai pas de route d'accès. J'ai pas de trou de fondation creusé. On a pas d'entrepreneur, on a pas d'argent disponible, on a pas de fosse septique, d'électricité, d'eau, et on a même pas encore mes outils ici pour construire tout ça. On a même pas de plan de maison. Je paie ces gars et tous les matériaux sur mon propre revenu en ce moment »

« C'est un gonfleur de pneus ? »

« Aïe. »

« C'est juste là, page trois, Les Délits de Michael et Comment Il Va Les Payer, Gonfleur de Pneus. »

« Tant que j'y étais, j'ai commandé vingt-quatre panneaux solaires, un onduleur et quatre batteries. Bill monte la semaine prochaine installer de meilleures caméras, et il me faut internet pour ça. C'est pas tout le système, bien sûr, mais ça nous lance, et j'ai passé la commande en 2023, comme ça on peut réclamer le crédit d'impôt de 30 % avant qu'il expire. »

« Internet et l'électricité la même semaine. Ça se rapproche de quarante-deux chaque jour. »

Chapitre 12 – mercredi 20 décembre 2023

En 2014, Michael engagea une entreprise de forage dirigé pour des travaux sur la maison de Hardin Valley. Le patron fit bien le travail, et fut rappelé deux autres fois. Les trois fois, le travail fut bon, mais l'ambiance fut une agonie. Le patron rabaissait et engueulait ses employés devant lui. C'était une cruauté vraie et sincère, pas avec un œil tourné vers la progression de l'employé comme on en trouve sur un chantier, mais cette cruauté qui ne se voit que dans l'allégorie du chien acculé qu'on frappe à coups de pied, gémissant d'agonie devant l'impuissance du prochain coup qui ne manquerait pas de venir. Des intentions si cruelles que les décrire comme la chose égoïste qu'elles étaient reviendrait à frapper le chien une fois de plus.

Remplaçant au pied levé, Chris Gibson Directional Drilling. Un homme dans son propre coin, qui se frappait lui-même à coups de pied. Chris débarqua à Hardin Valley avec la version forage dirigé d'un tacot des Raisins de la colère, chargé non pas avec un soin délibéré pour la cargaison parmi les meubles, mais dans une course désespérée pour tout remettre dessus et filer vers la pipe qui attendait non pas sur les racks de la machine mais au bout encaissable du chèque.

Quand Chris vint la première fois, Chris était clean, mais pas son équipe. Cinq ans de chantiers plus tard, tous en manque, et à la sixième année, Chris l'était aussi.

Seul l'homme qui a péché peut retenir sa main de la pierre, et Chris incarnait cette maxime, et elle l'effondra. Retenir la main engendra le péché pour le pardon qui viendra. Et pour un homme à la conscience coupable, le pardon était le chien qu'on ne pouvait jamais caresser jusqu'au bout.

Pour Chris, l'échec en chemin n'était pas la voie vers le succès, mais le succès de chaque crainte du désespoir. Chris ne collectionnait pas seulement les revers comme des trophées, il les mettait en scène dans des vitrines au verre fêlé et aux serrures forcées – où, ayant perdu la clé, Chris, dans son effort sans fin pour répéter ses erreurs, avait passé la main à l'intérieur et réessayé la pièce avant de la remettre dans l'exposition.

Décembre 2023, entre en scène Chris Gibson, Conservateur, même tacot, nouvelle fissure en travers du pare-brise. Et avec lui arrive la preuve absolue que ce terrain n'aura jamais l'électricité du réseau, une négation prouvée d'autant plus vraie par la propre réaction de Gibson face à la chose. Si cet homme n'est pas prêt à essayer de gagner un nouvel échec, alors la chose ne peut pas être faite. Que de la roche, dit-il.

Chapitre 13 – jeudi 21 décembre 2023

« Bon, ça règle la question. Trois semaines, et maintenant faut que tu appelles Sevier County Electric pour annuler le permis. »

« Michael, sois pas si sombre. C'est pas une perte totale. Sans ça, on aurait pas d'adresse. »

« C'est vrai, et sans la boîte aux lettres, j'aurais pas mon permis de conduire renouvelé en route avec l'étoile et l'inscription sur les listes électorales, et… »

« En plus de tout ça, t'es sur les listes maintenant, bébé. Ta convocation de juré va arriver d'un jour à l'autre. »

« Imagine un peu. Les rouages de la justice dictés par moi. »

« Tout mon dur labeur, réduit à néant. »

« Terrifiant. En plus, on peut avoir notre permis pour la fosse septique maintenant. T'as appelé le pédologue ? »

« Elle est occupée, cette boîte aux lettres. C'est une nouvelle montre pour le boulot ? G-Shock. Vert menthe. Celle avec la date. Pas le modèle de cette année, celui de l'année dernière. Elle est sur Amazon. »

« Oh, la barbe ! »

« Il te retrouve là-bas demain à la première heure. »

« Donc on a casé un rendez-vous avant Noël. »

« Chris avait l'air comment ? »

« C'était moche. Les gars déballaient tout le matos solaire. Cody l'a acheté là-haut avec la chargeuse… »

« Apporté là-haut ? »

« C'était un énorme camion-caisse, pas de hayon élévateur. J'étais avec Peter, et le chauffeur a appelé en piquant une crise, il montait pas cette allée. Donc, on a eu les fourches juste à temps hier, et Cody est descendu chercher le matos. »

« Fragile, c'est marqué, des gros autocollants vert fluo… »

« Orange. »

« Des gros autocollants fragile Orange. Et t'envoies Cody récupérer, combien de panneaux t'as dit ? »

« Qui raconte cette histoire, Stefanie ? »

« Pas toi, Monsieur paraboles et diversions. Moi, j'y vais tout droit. Cody descend l'allée qu'un chauffeur professionnel tentera pas, et il conduit ma chargeuse… »

« Ta chargeuse ? »

« Chut, c'est la version courte, et je veux pas perdre de temps avec tes interruptions… »

« Mes interruptions ? J'étais en train de raconter Chris, et t'as détourné mon histoire de solaire avec cette mascarade qui se fait passer pour une info digne d'intérêt. »

« Donc Cody descend l'allée, à mi-chemin de la maison avec ma machine, et le meilleur scénario possible, c'est qu'il se rende jamais compte qu'il pourrait juste continuer avec. »

« Rien de tout ça s'est passé. »

« Oh, si, ça s'est passé. Donc il récupère mes panneaux solaires qui promettent de me faire entrer dans ma nouvelle maison pour mes quarante-deux ans. - Des panneaux solaires en verre sur des fourches à palettes que Cody conduit. Le même Cody qui peuple à peu près chacun de tes chagrins et de tes sarcasmes ? Ce Cody-là, avec mes panneaux solaires en verre ? »

« Ben, il se débrouille plutôt bien avec une pipe à meth. »

« T'en as déjà vu une, de ces trucs, dans la nature ? À peu près toutes celles que je vois sont fêlées et cassées. Bref, tu m'interromps. Cody en mode lapin dans la– pourquoi ils appellent les réglages tortue et lapin ? Je veux dire, c'est une John ---Deere ? »

« Tu tiens quelque chose, là. »

« Donc Cody se gare, et j'entends les éclats de verre qui cliquettent à l'intérieur du cadre en bois et du film plastique. »

« Ce mec est une calamité. »

« Et voilà Chris qui arrive, on aurait dit un crash d'avion qui montait l'allée. » Fallait voir son pare-brise. On aurait dit que quelqu'un lui avait balancé un ours dessus. Une fissure sur toute la largeur, le coin en haut côté conducteur étoilé – clairement un autre incident, »

« Carte grise expirée, permis de conduire suspendu ou révoqué. Un panneau roulant arrêtez-moi… »

« Ok, donc tu racontes aussi le côté Chris, maintenant ? »

« Je contextualise. »

« Donc, Son frère, tu te souviens, celui qui avait la gale cette fois-là, t'avais demandé à Brittany de te prescrire de la perméthrine ? Il est à l'arrière avec les outils. Je te jure devant Dieu, dans les vapes. »

« Tu sais que c'est dans mon dossier médical maintenant, la gale. »

« T'es dégueu, mais t'es une Southern Belle à côté de cette copine ou femme ou je sais pas quoi complètement cinglée sur le siège passager, comme toujours. Capuche relevée, croûtes sur le visage pas tout à fait cachées. Et il descend… »

« J'étais en plein dans mon histoire de Cody. Qu'est-ce qu'il a dit pour le panneau solaire ? »

« Ben, moi je suis en plein dans mon histoire du futur de Cody, et j'avais trop la trouille de couper le plastique, alors je suis passé à la scène de Chris. »

« Chris. Cody. Futur. Compris. »

« Il est descendu du pick-up. »

« Lequel c'était ? »

« Le blanc. Le pare-brise fêlé du rouge, c'était le sujet de notre dernière cinématique Chris. »

« Ouais, ouais. Pas le Land Rover, par contre. »

« J'avais oublié ce truc. Non, c'était le pick-up. »

« Celui avec les pneus lisses de tailles différentes et la trame qui dépasse. Il a eu des nouveaux pneus d'occasion, par contre. J'imagine que ceux-là ont lâché quelque part entre le chantier de forage de la pandémie et le rappel d'aujourd'hui à The Drip. »

« Je vois ce que tu fais, là, à couper dans ma description, à faire avancer l'intrigue parce que tu sens que t'as pas assez de répliques. »

« Si tu me demandais comment s'est passée ma journée au boulot, peut-être qu'on aurait pas ce problème. »

« Je le fais, mais tu réponds que, c'est confidentiel. »

« Je te dis tout. »

« Attends, redis ça, je crois pas que l'enregistreur a capté tout le sens. »

« Si t'es dans mon jury, ils me condamneront jamais. »

« Donc, Chris descend. »

« Il est défoncé ? »

« Je parle pas en paraboles et en diversions, moi, je parle en interruptions et en redémarrages. »

« Paraboles. »

« Nan, c'est comme si j'étais à la barre, et que t'essayais de me faire trébucher. Le pire, c'est à quel point ça marche. Toutes ces années, je sais que ça arrive, et ça marche quand même. »

« Maintenant tu sais ce que je ressens, connard. »

« Chris descend. »

« Tu l'as dit. »

« Et une comète est descendue du ciel et a balayé toutes mes misères dans un éclair de lumière. »

« Au moins, c'était rapide. La lumière a eu de la chance, elle a pas eu à rester assise à t'écouter radoter pendant dix minutes en répétant encore et encore, Chris est descendu. Et sans jamais aller nulle part avec. »

« On mange quoi ce soir ? »

« Ooh, abandonne pas. J'arrête. Promis. »

« Donc Chris descend, et il fait genre, en montrant son frère du doigt, tu le crois, ce mec ? Il pourrait dormir n'importe où. »

« Moi, je me demande si le mec est même vivant. Sans déconner, il est étalé en travers du plateau rouillé et graisseux. Il enjambe littéralement un trou qui donne direct sur le châssis à l'air libre. Et il est dans les vapes. Je veux dire dans les vapes. On est revenus de ce côté-là en se disant bonjour, et je suis à littéralement deux pieds de sa figure, et il ronfle comme un râle d'agonie, je te jure, de vraies sécrétions terminales. Et il a la tête à moitié dedans et à moitié posée sur le bord d'un seau écrasé comme si ça avait commencé comme une sorte d'oreiller, donc le son est amplifié en plus. La femme regarde par la vitre de la cabine, un spectre à part entière, la seule preuve qu'elle est vivante, c'est qu'une des croûtes sur son visage suinte, et ses yeux voient la taille du caillou qui viendra au bout de la paie que Chris est sur le point de leur gagner. Je dirais parole de scout, mais je peux pas amener ces gamins dans cette scène, même pas comme mise en garde. Donc je suis sur le point d'aller chercher le Narcan quand il se réveille comme - c'était exactement comme si je l'avais déjà – c'était exactement comme à la télé. »

« Exactement comme au boulot. Ils reviennent d'un coup dans un souffle qui attend depuis des siècles de prendre vie. Et ces putains d'yeux. »

« Ouais – désolé - C'était comme ça. Mais je lui avais pas donné – j'avais pas sorti le Narcan. Il est revenu d'un coup, c'est tout. Et voilà Chris, qui parle, c'est tout. J'sais pas ce qu'il racontait, bordel. En plein milieu d'une phrase sur une connerie quelconque, la balise est cassée ou je sais pas quoi. Les mots suivants que j'entends, t'aurais des piles D ? Et moi je suis censé revenir d'un coup, comme ça. Et on est en pleine résolution de problème, et même ça, c'est faux. J'ai de la chance d'avoir un chargeur de téléphone dans le pick-up ici. C'est comme s'il regardait pas autour de lui. C'est la forêt. Il y a un abri, un pick-up, des engins de chantier et un abri à moitié fini. Le frère du mec vient de mourir et de revenir à la vie sous mes yeux, et ce mec-là me demande s'il y a autre chose que j'ai besoin de faire forer, pas aussi profond cette fois. Et je suis perdu.

Comment ça ?

Ben, C'est que de la roche, Michael, j'ai failli perdre la tête de forage en essayant de passer.

Quoi ?

Je l'ai repêchée, j'ai repoussé dedans, et j'ai chopé un filetage, coup de bol. T'as d'autres forages ? Celui-là, j'y arrive pas.

Et je reviens à moi. Il s'avère qu'il était en bas dans la servitude depuis une heure, qu'il avait installé la machine, poussé quelques forages, et abandonné. Apparemment, il a fait monter la foreuse à pied dans l'allée, et c'est pour ça que j'ai jamais entendu le gravier craquer. J'ai entendu le moteur de train du truc, mais je croyais que c'était juste cette vieille casse, et que le type avait ressuscité une locomotive morte depuis longtemps que j'avais pas vue derrière les mobil-homes ou un truc comme ça. Il s'avère que c'était Chris dans l'allée qui essayait de gagner un caillou sans tous les bonjours et le reste. Et maintenant il est en haut de la colline, Foreuse sur la remorque, femme à la vitre, et le frère qui met du nouveau chatterton sur la poignée de la balise. »

« C'est à peu près ça. »

« Ouaip. Si cet homme veut pas tenter le forage, ça peut pas se faire. »

Chapitre 14 – vendredi 22 décembre 2023

« Comment tu fais ? »

« Comment je fais quoi ? »

« Il fait encore presque nuit, et t'es encore arrivé avant moi ? »

« Tu m'accuses pas de dormir ici, quand même ? Tu m'as vu tourner à droite dans l'allée pendant que tu montais la route. »

« Non, pas de dormir ici, mais tu dors, au moins ? »

« T'as deviné, je suis un vampire. »

« C'est qui, ça ? »

« Aucune idée. Le monstre du gravier ? »

« Le quoi de quoi ? »

« Gravier qui crisse, on attend personne… monstre. »

« Bizarre. »

« C'est Cody, c'est la voiture de sa copine. »

« Sa copine ? Il a un bébé. Et deux femmes ? J'essaie encore de comprendre comment il a eu la première. »

« Non, Meghan. Ils sont pas mariés. »

« Ben merde alors ! J'ai demandé à ma bonne femme de me déposer tôt, et vous deux vous êtes encore là avant moi. »

« Le ver matinal a la terre humide. »

« Quoi ? »

« Hein ? »

« Rien. Je suis bizarre. Vous deux, vous êtes en avance. Je suis en avance. C'est le dernier jour avant Noël, la fin de la première semaine complète de Cody, et il s'est pas planté - Tiens, les vingt que je te dois, Tanner. T'avais raison – »

« Aïe. »

« T'as parié contre moi, patron ? Ça fait mal. »

« La journée est encore jeune. Allons prendre le petit-déj. Cody, tu conduis ma voiture. »

« J'peux pas. J'ai pas de permis ? »

« Tanner, Comment t'as vérifié son droit de travailler sans permis ? »

« Quoi ? »

« Ce formulaire demande pas une pièce d'identité ? Et, Cody, monte derrière – venir sur mon chantier mercredi sans permis de conduire. Qu'est-ce qui cloche chez toi ? »

« Comment ? »

« Tu peux te garer dans le renfoncement là où la route fait un Y, mais je vois tout, mon garçon. »

« T'as pas vu que j'ai pas de permis. »

« Aïe. »

« Pourquoi t'as pas de permis ? »

« J'en ai jamais eu ? »

« C'est quoi ce bordel ? »

« Wouah ! Il tourne ? T'as même pas démarré. »

« Ha, non. Ça m'a eu aussi la première fois qu'il m'a fait jouer les chauffeurs. »

« Ça m'a filé un peu le mal de mer, je m'attendais pas à bouger. »

« Chauffeur ? T'appelles ça faire le chauffeur ? C'est Driving Mister Magoo, là. Appuie sur l'accélérateur. »

« Ça secoue. »

« J'ai l'air fragile, à ton avis ? »

« --- Je vais à droite ou à gauche ? »

« Ben, Cody nous a pas invités à prendre le petit-déj chez lui, alors j'imagine que c'est à droite. Allons nous asseoir et manger des œufs. »

« IHOP ? »

« Non, Seymour Grill. Le pédologue vient, et faut que je rentre. »

« Meghan adore cet endroit, Vachement cher, par contre. »

« T'inquiète pas pour ça, c'est pour moi. »

« Le bébé mange gratos, par contre. C'est sympa. »

« Pourquoi t'as pas eu ton permis ? »

« J'ai eu trop de PV. »

« Attends, quoi ? T'en as jamais eu, c'est ça ? »

« Ben, ouais, mais ça veut pas dire que j'conduis pas. »

« Donc, t'as conduit sans permis et t'as pris un PV ? »

« Plein. »

« T'as conduit sans permis, tu t'es fait choper et t'as pris un PV, et après t'as reconduit et t'en as pris un autre, ou t'as pris plein de PV en une fois ? »

« J'me fais arrêter souvent. »

« Attends. Tu – au présent… Pas ton passé. Compris. Donc maintenant ils veulent pas te laisser avoir le permis ? »

« Non, maintenant ils veulent bien. J'dois juste repasser l'examen. »

« Repasser ? Écoute, crache le morceau, ce dévoilement à rebours en serpentin, chaque fait qui contredit le fait d'avant, la référence qui bouge sans arrêt, c'est une migraine avec un café froid. »

« J'comprends pas la question ? »

« Tu crois que je vois pas ce que tu fais ? »

« C'est ma propre technique. Jouer juste assez le con, rendre l'info trop chère à obtenir. Elle est bonne, en plus. Elle tombe dans le panneau à chaque fois. »

« J'dois passer l'examen. »

« T'as conduit mercredi. »

« Ouais. »

« J'lâche pas l'affaire, moi, Cody. »

« Pourquoi ça compte ? »

« Ça compte parce que je le dis. »

« Qui c'est qui a… »

« Nan. Bien essayé. Maintenant c'est moi qui vais la raconter. »

« Ok, papa, »

« Aïe. »

« C'est quoi, ce aïe ? »

« Blague privée. »

« Tanner, ta gueule. Cody, là, il croit qu'il tient le bon bout et il fait dérailler ma piste d'enquête. »

« Piste d'en-quoi ? »

« Mignon, tête de nœud. Encore bien essayé. Donc, voilà toi, tout le monde a le permis, et toi tu fais, j'ai pas besoin de permis, ça fait deux ans que j'conduis, et j'en ai pas encore eu besoin. Mais tu t'es fait arrêter pour la première fois, Dieu seul sait à qui était la voiture, et… »

« La voiture à Mamie. »

« Au volant de la voiture de Mamie, trop jeune pour le permis. Tu l'as volée ? »

« C'est pas voler. »

« T'avais la permission ? »

« Non. »

« Et voilà, volée. »

« Ils m'ont pas inculpé de l'avoir volée. L'inculpation, c'était utilisation non autorisée. »

« Merde ! Il m'a eu. T'as vu ça, Tanner ? »

« Ouaip, j'ai vu. Il est bon, le gamin. »

« Cody, petit merdeux, tu pourrais diriger le Vatican avec toutes tes diversions et tes demi-vérités… »

« J'… »

« Aucune putain de chance. Tu vas pas m'interrompre encore. Donc voilà Cody, au volant de la voiture de Mamie. »

« Techniquement, j'conduisais pas. Ils m'ont eu au Weigles. Mamie savait pas que j'avais la voiture, et elle a appelé pour dire qu'on l'avait volée. »

« Jésus-Christ ! Conduire. Jusqu'au Weigles. Attends, qu'est-ce qu'il te fallait au Weigles ? »

« Fallait du 'bac. »

« C'est quoi, putain, du 'bac ? »

« De la chique. »

« Merci, Tanner. Et je suis content que tu l'aies fait aussi, parce que ce clown aurait répondu par une question…. C'est quoi, du 'bac ? Pourquoi tu réponds par une question ? Pourquoi tu poses la question, qui c'est qui sait pas ce que c'est, du 'bac…. Et ainsi de suite en boucle. J'espère que ce mec aura jamais à appeler le 911, les voitures seront des carcasses rouillées au milieu du carrefour avant qu'il admette qu'il connaît l'adresse. »

« Aïe. »

« Aïe, c’est le mot, il est à l’agonie. Bon, voilà Cody, sur les lieux de ses diverses appréhensions… »

« Appréhensions ?... »

« Les flics qui demandent à voir son permis, et lui qui leur tord la cervelle en plis avant même qu’ils arrivent au fait, qui change de forme et leur en fait des boulettes jusqu’à ce qu’ils lâchent l’affaire et le renvoient chez lui à pied plutôt que de passer le mois suivant à essayer de rédiger le rapport. Combien de fois, Cody, ils t’ont arrêté pour finalement laisser tomber sans te coller de PV ? »

« Plein. »

« Gare-toi devant, Tanner. Donc, le petit chauffeur ici présent baratine en rimes jusqu’à leurs cœurs tout chauds, et ils le laissent filer, mais pas tout le monde. Aussi sûr que la merde, y en a un qui l’a arrêté plus d’une fois, bien plus que quelques fois. Lui a arrêté le cul tellement de fois que le propriétaire de la bagnole s’est fait arrêter plus d’une fois parce que les flics avaient pris l’habitude de cette caisse et d’y trouver Cody dedans. »

« Christy est là, prenez juste le box à l’entrée. Je reste dehors fumer. Prenez-moi un café, un Coca et un jus d’orange. »

« Je t’avais dit qu’il était malin. Il t’a cerné. »

« Qu’est-ce tu racontes ? Je l’ai fait bégayer comme un con tout le trajet. »

« Bégayer, peut-être, mais il se débrouille bien dans les cordes, et je parlerais pas de con vu le sparring que j’ai vu. »

« Con. Frère. J’ai pas volé la caisse à Mamie. Et c’est quoi ce truc des voitures qui rouillent au carrefour ? Le mec peut pas dire droit ce qu’il veut dire, alors il invente des nuages d’images. »

« Et toi tu racontes des mensonges. »

« Pareil. Nuages d’images. Faut renvoyer l’énergie. »

« Mais l’énergie, tu l’imagines. »

« Comment ça ? Qu’est-ce qu’il a à foutre de mon statut, ce mec ? C’est un taf. Il lui faut un gars pour conduire un engin. Moi il me faut du fric. Échange. »

« Mais t’es pas sur un engin. »

« Non, parce que c’est lui qui ment. »

« Attends. C’est moi qui t’ai embauché. Tu dis que j’ai menti en te disant que tu serais sur un engin ? »

« Nan, mec, je suis. »

« Salut, les enfants. Merci pour les boissons, Tanner. »

« C’est moi qui les ai commandées. »

« Oh, merci, Cody. Mais j’ai dit à Tanner de le faire. J’aime qu’on suive mes instructions. »

« Qu’est-ce que… »

« Me fais pas tes qu’est-ce-que. J’ai donné une instruction, et je m’attendais à ce qu’elle soit suivie. Jus d’orange, Coca, café. »

« En fait, t’as dit café, Coca, jus d’orange. »

« Écoute, petit merdeux. T’es malin. Plus malin que nous deux réunis, mais ce que t’as en intelligence, il te manque en usage de toutes les infos que tu peux ramasser avec ton petit esprit tordu de merde. »

« Frère… »

« Me fais pas de frère. Écoute-moi. Je vais te dire des choses que t’as pas envie d’entendre, mais heureusement que Tanner te coince dans le fond du box, là, comme ça tu peux pas te sauver pour pas les entendre. T’as un cerveau fait pour la NASA et une attitude faite pour une longue vie de souffrances dans les flammes. T’as vu ce mec mourir sur le plateau du pick-up hier ? T’as vu cette femme ? T’as vu que son frère veut des batteries, et la seule chose que je me demande, c’est pour quoi, la batterie ? Il a un DAE quelque part qui a besoin d’être chargé ? »

« Putain, c’est quoi un… »

« Fais pas ça. Y pense même pas, putain. Je te pète trois de tes dents noires et puantes ici même à cette table si tu joues avec moi maintenant. T’es un petit connard, et j’ai beau pas te connaître, je connais le monde, et je les connais très bien, les petits connards comme toi. J’ai un doctorat en foireux comme toi. Et une chose que je sais, c’est que t’en es pas arrivé là dans la vie sans que personne avant moi ait jamais essayé de t’aider. Tout ton putain de petit jeu, c’est des années à repousser cette aide à tout prix. Tu te crois mignon. Je vois ton petit sourire de torche-cul quand tu réponds, souvent, et si tu crois que j’ai pas vu que ta phrase sur Mamie c’était des conneries, t’as une autre dent qui va sauter. C’est pas que t’as un tic qui te trahit. Non, ça ce serait un tour de salon, repérer le tic, démasquer le bluff. Non, enculé. C’est pire que ça. T’as une putain de maladie. Tu peux pas t’arrêter. Si tu parles, tu fais diversion. T’as parlé. Mamie, c’était pas un mensonge jusqu’à ici même, à cette putain de table, quand t’as rétréci juste un petit peu parce que tu sais que je joue pas avec toi. Je te botte le cul ici et maintenant parce que toi et moi on sait tous les deux que quand tu le balances comme ça, peu importe si tu dois crever sur place, faut que tu tiennes parole. Alors sache-le. Si tu me fais le malin une seconde de plus à cette table - je m’en fous de dehors – à cette table, dans cet endroit, à ce moment, si tu me fais le malin une seule fois, tu vas devoir tester ma petite idée du 911, mais tu vas avoir un zozotement baveux en racontant ta version au shérif. »

« Donc, euh, tu me l’as pas dit à moi, tu l’as dit en général. »

« Le dis pas, petit enculé. Tu dis Aïe, et moi je crève ici même. Merci pour les boissons, Cody. »

« De rien. »

« Donc t’as pas de permis, mais ils te laisseront en passer un maintenant, et t’as juste à passer le code et la conduite, et t’es un conducteur avec permis. Qu’est-ce qui bloque ? »

« Surtout, c’est l’argent. »

« Je vais ignorer le flou. T’y peux rien. Combien d’argent ? »

« Ben, je dois 79 $ pour le dernier versement des amendes, et l’examen c’est 30 $, donc 109 $. »

« Et c’est la seule chose qui bloque ? »

« Ouais. »

« Quand on sort d’ici, on traverse la rue, je retire 120 $ à la banque, et vous deux vous me déposez au… au. Vous me déposez. Tanner t’emmènera passer ton examen. »

« Maintenant, Aïe-Aïe. À ton tour. Un truc à méditer parce que je suis un fils de pute qui joue salement. Tu te souviens du jour où on a monté Master Craft Construction and Excavation ? »

« Ben, ouais. »

« Tu t’en souviens mot pour mot comme Ducon ici se souvient de la commande des boissons ? »

« Mot pour mot, non. Mais je m’en souviens. »

« Tu te souviens que je t’ai dit que c’était pas censé être qu’à toi. Et comment j’ai séparé cette phrase de la discussion sur les aides, et que je veux pas de branleurs, et de pas proposer quelqu’un que t’ajouterais pas à ta boîte comme associé ? »

« Euh… »

Chapitre 15 – vendredi 22 décembre 2023

« Salut. »

« Salut. »

« T’as le cul gelé ? »

« Ça commence juste à chauffer. »

« Froid, flocons, tempête à l’horizon, vent qui se lève, chaque chaîne d’info a un pauvre couillon planté à un coin de rue pendant que le camion de saumure passe à l’image, et ce mec-là, ça chauffe. »

« Je suis en feu. »

« Jésus ! Tu veux dire ?.. »

« Non, le poumon va bien. »

« T’as l’air déprimé. »

« Je le suis, un peu. »

« M’oblige pas à te tirer les vers du nez. Je suis jusqu’au cou dans une demande de mandat, là, un mec a quatorze véhicules immatriculés, et chacun a son propre style de fraude fiscale. L’un a une carte grise d’épave, l’autre dit qu’il a payé cinq mille pour un F-250 de deux ans, le suivant il l’immatricule comme un don sans taxe. »

« Qu’est-ce qu’elle est devenue, l’époque où un mec avait la décence de trouver un schéma et de s’y tenir pour que la pauvre inspectrice ait pas à passer toute la journée à rédiger des phrases détaillées et puisse juste faire du copier-coller ? »

« Je croyais que t’étais déprimé ? »

« Tu es mon rayon de soleil. »

« Oh, bon Dieu ! »

« J’ai emmené les gars petit-déjeuner. »

« Jusque-là, c’est le plan. »

« Ouais, le plan. Mais là le petit merdeux lâche une bombe. »

« Il en veut pas ? »

« Non, ça je sais pas encore. Il se trouve que le mec a pas de permis. »

« Tu te fous de moi ? On a épluché tout son casier. Les premiers mots qui sont sortis de ma bouche, c’était qu’il avait été chiant à trouver parce qu’il a jamais eu de permis, et que j’avais pas de numéro de sécu pour la recherche au pénal. »

« Euh. »

« Euh, qu’il dit. J’ai pas le temps pour ça. Donc, il a pas de permis. En quoi ça change l’association avec Tanner ? »

« Ça m’a pris de court. J’ai tergiversé. »

« Toi ? »

« J’ai tergiversé à fond. »

« Raconte. »

« Je suis parti en agression totale. Il m’a mis dans une centrifugeuse, et j’ai attrapé la première chose que je pouvais choper – je me suis frayé un chemin à coups de poing à travers la paroi du truc, et j’en suis sorti en vrille, furax. »

« Genre, furax ? »

« Sept. »

« Ah, donc frustré, déçu de toi-même, sa faute à lui. Compris. »

« C’est dans le livre des délits ? On dirait que t’as ça catalogué. »

« Autre livre. Celui-là, c’est le livre de l’Antivenin, »

« On est dans le même couple ? C’est quoi, le livre de l’antivenin ? Elle dit qu’elle est occupée, mais elle a le temps non seulement d’écrire deux livres mais aussi de les apprendre par cœur. »

« Modes d’emploi. »

« ---Donc, je suis un peu furax. Je suis dehors à fumer pour me calmer, et les gars sont dedans à prendre une table… »

« Seymour Grill ? »

« Ouais, ils sont arrivés à The Drip vers 7 h 20. Je me suis faufilé dehors juste au moment où Tanner arrive dans le virage, le White Reading clair comme le jour à travers la brume de fumée de poêles à bois du matin dans la vallée. »

« Pas passé loin. »

« Bien essayé, gamine. Je l’avais verrouillé, mais quand je suis arrivé au distributeur pour prendre le liquide, y avait une voiture devant moi – quelles chances, six heures du matin, et y a déjà une voiture au distributeur. »

« Je parie qu’ils ont adoré, quand même. »

« Je leur ai pas encore donné. On a été tellement distraits au grill, et si t’arrêtais de m’interrompre, tu le saurais. »

« Oh, une seconde – parcourt l’étagère – Comment il va payer pour ça, tome 3 – Table des matières – colère mal dirigée… Tu ferais mieux de te calmer. »

« Certains mecs épousent une nana comme leur mère. Moi --- je te prends, Stefanie. »

« T’as ton propre petit catalogue, toi aussi. »

« Ouais. Donc j’ai oublié la prime de Noël, mais je peux m’en occuper quand ils reviennent de Blount County. »

« Qu’est-ce qu’ils sont allés faire à Blount County ? »

« Si tu m’interrompais pas, tu le saurais déjà. Donc, il a des amendes avec un échéancier. Il doit soixante-dix-neuf pour le dernier versement, et ensuite il récupère le reçu à présenter pour l’examen. »

« C’est pas comme ça que… Vas-y. »

« C’est à peu près tout. Donc je lui ai donné 120 balles, et je les ai envoyés régler ça – payés, bien sûr, et je suis assis là à attendre le gars des sols. Quand ils reviennent, on déballe ce matos solaire. »

« Ça fait une journée. Tiens-moi au courant. »

« T’as réussi ? »

« Frère, j’ai payé le dernier versement de l’amende. »

« Euh, pas possible que t’aies déjà passé l’examen. »

« Je suis allé m’inscrire à l’examen, et ils m’ont dit que je peux pas encore m’inscrire. »

« Pourquoi pas ? »

« Faut que j’attende dix jours. »

« Ok, donc, et l’association ? »

« Direct dans le vif, hein ? »

« Ben, tu veux que je danse autour comme toi ? »

« Un peu de danse, c’est la politesse. Juste un petit two-step avant d’annoncer la mauvaise nouvelle. »

« --- c’est ça, le truc ? »

« Quoi ? »

« Tu fais le truc ? Tu le dis comme ça pour que je me sente mal ? »

« Non, dis-le juste et qu’on en finisse. »

« Je ---. »

« Frère, dis-le, c’est tout. Je voulais pas être dans la société de toute façon. Tu veux acheter les conneries de l’homme riche, vas-y, mais pas moi. »

« Cody, j’ai rien dit de tout ça. »

« C’est pas toi de toute façon. C’est ce Yankee qui t’a mis des mots dans la bouche. Me parler comme ça. C’est ses dents à lui qui sautent s’il me parle comme ça un jour. »

« Écoute, je suis sur le pied arrière, là. »

« Le pied arrière ? Tu vois, tu causes exactement comme lui. »

« Cody ! Arrête ces conneries ! »

« Laisse-moi sortir, je rentre à pied. »

« Alors maintenant t’es une copine ? J’ai oublié notre anniversaire du mois ? Arrête ces conneries. C’est pas qu’on doit être ensemble. Clairement, ça marchera pas. Mais toi – on est pas obligés de refuser le cadeau. Tire-toi ta propre société de là-dedans. Le mec distribue des trucs, ça donne une chance à un gars, au lieu qu’on soit dans la vallée, on est de la vallée. »

« Pris, c’est arnaqué aussi. Ça change juste qui se fait arnaquer. »

« Ouais, en quelque sorte. Écoute, mec. Tout est à mon nom. Réfléchis. S’il appelle la banque demain, veut connaître le solde ou parler d’un paiement. Ils lui diraient, t’es qui, toi, putain ? Ils lui diraient. Non. Le petit gars derrière le guichet va pas perdre son boulot même s’il sait qui a lancé la balle en premier. La balle a roulé loin de lui jusque dans mon droit à la vie privée, ma propriété. Le titre, c’est moi, et il est à moi. »

« J’ai capté ce que tu veux dire, mais tu causes en nœuds, plein d’adverbes de liaison et de prépositions en trop, tu construis du langage au lieu de dire juste le truc et de passer au truc suivant. »

« Truc suivant. Tu l’aimes pas, ce mec, hein ? »

« C’est pas que je l’aime pas. Je l’aime pas, mais il vaut rien non plus. »

« Attends, comment t’arrives à ce total-là, sans sous-total ? »

« De quoi tu parles, putain, je peux ravoir les prépositions ? »

« Qu’est-ce qui vaut rien ? »

« Il débarque ici dans sa caisse tape-à-l’œil, il a ses engins tout neufs, laisse personne monter dedans. Il m’a dit, tu mets de la boue partout à l’intérieur. »

« Comment tu mets de la boue dedans, si tu peux pas monter dedans ? »

« Fais pas le con. Il te les fait trimballer partout comme moi. »

« Tu t’en sers tout le temps. Il t’a fait aller chercher les panneaux solaires pas plus tard qu’hier - C’était hier ? »

« C’était hier. Mais à part ça, il m’a juste laissé conduire la pelle pour monter ce cadre, s’est foutu en rogne parce que j’ai tapé un arbre. M’a laissé broyer les broussailles pour qu’il puisse se garer près de l’abri. M’a laissé étaler un peu de gravier pour que le courrier puisse passer. À part ça, il m’a pas laissé m’en servir. »

« Cody, t’es là depuis quatre jours, et tous à construire un abri. C’est quoi ta plainte, qu’il te laisse pas t’asseoir dans le siège et tenir la planche pour le toit ? »

« C’est pas ça. Il les couve. Comme s’ils valent plus – comme s’ils sont trop bien pour moi. »

« Je crois pas que ce soit ça. Quand on a monté la société, il a dit que quand on finit la construction, les outils sont à moi... »

« Ha ! Là je sais que c’est des conneries. Y a pas un homme qui va donner des engins tout neufs. »

« Mais l’argent, c’est pas des conneries. Il me paie exactement comme il a dit. Et il paie les frais et le téléphone et l’assurance. Ça fait bien plus que vingt de l’heure quand l’argent tombe sur le compte. Et vingt de l’heure, c’est plus que ce que j’ai gagné ailleurs – plus que ce que j’ai gagné avec n’importe quel homme qui m’a payé comme un coût des marchandises vendues. »

« Donc, il te file une société, une bonne paie – toujours moins qu’il paie les Blalock, beaucoup moins – et t’es plus un produit qu’on vend ? »

« On est tous achetés et payés. Je parie que lui aussi. C’est l’argent qui a fait ça, pas Michael. »

« Des cupcakes ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »

« Et des bougies ? »

« Ouais. Nul, je sais, mais quand le pédologue est parti, je suis allé au Wye et j’ai pris des Hostess et un paquet de bougies d’anniversaire – et ces enveloppes pour cartes cadeaux. C’est cinq cents balles chacun pour la prime de Noël. Et avant que vous me traitiez de bizarre, bande d’enfoirés, écoutez-moi. L’abri aurait coûté dix mille avec un constructeur d’abris, et on l’a construit pour un peu moins de huit mille, matériaux compris. Ça fait deux mille d’économisés. Mille, c’est votre part. Et moi j’ai le plaisir de vous imaginer en train d’acheter des trucs géniaux à vos familles pour Noël. »

« Euh, je sais pas quoi dire, mec. Merci »

« Ouais, merci, patron. C’est…. C’est attentionné. »

« Et les bougies ? »

« C’est l’anniversaire de Cody. Seize ans et son premier permis. Félicitations, mon gars ! »

« Euh – »

« Ouais, je suis allé là-bas, et j’ai payé le reste de l’amende. Mais… Comme toujours, y a un système. Faut attendre dix jours pour réserver l’examen. »

« euh, on peut quand même avoir les cupcakes ? »

« Oh, mec. Désolé, mon pote. Ça craint – genre ça craint pour de vrai. »

« Ouais, aïe – un cupcake ? »

Cody tendit la main, cueillit une bougie – « c’est quoi la suite ? »

« La suite, c’est de vous tirer d’ici pour Noël. Ça vous donne à vous deux quelques heures pas comptées pour aller faire une surprise aux dames. »

« Je dirais pas non. »

« Pendant que vous êtes dehors, parlez-en. Vous connaissez quelqu’un d’autre avec qui vous auriez confiance pour bosser ? Il nous en faut trois. C’est la meilleure formule pour l’instant. Trois gars. »

« J’aurais quelqu’un en tête. Tu connais Rusty, Tanner. »

« Ouais, c’est un bon gars. »

« Il a vraiment besoin de l’argent. Même paie ? »

« Ouais. Tout le monde a la même paie. »

« C’est qui, ça ? »

« On dirait qu’ils roulent doucement. »

« Cette servitude de passage a besoin de boulot. »

« On l’a creusée dans un sentier de cerfs et un lit de ruisseau. On s’y remet mardi. Faut qu’on s’attaque aussi à ces panneaux solaires. Cody peut gérer la route avec la chargeuse, et on peut monter avec les panneaux. »

« C’est le camion du courrier. »

« Mes serrures ! »

« Pour l’abri ? »

« Ouais, mais tu vas voir. »

« C’est un gros carton pour une serrure d’abri. »

« C’est toutes les serrures pour l’abri, l’atelier à venir, la maison. Tout d’un coup. Mais c’est tout pour une seule chose. La clé. La clé de notre maison à venir, c’est le cadeau de Noël de Stefanie. »

(Me confond jusqu’aux vrilles étoilées)

Chapitre 16 – vendredi 22 décembre 2023

« Mon amour. »

« Mon amour. »

« C’était comment, ta journée ? »

« C’était bien. Tout tournait autour de moi, comme j’aime. »

« À t’entendre au téléphone, on aurait dit que tout tournait autour de cacher le corps. »

« Pas le corps – j’ai enterré un peu de honte, par contre. Chris était dur hier, et aujourd’hui j’étais Paul Bigler. J’étais cruel et en colère et sans provocation – pas vraiment. »

« C’est de l’auto-provocation, Michael »

« Ouais, c’est ça. Je me suis tellement monté la tête à cause de ce gamin qui est avec moi depuis quatre jours. Il me rend fou sans aucune raison qu’il pourrait jamais arrêter de jouer, même s’il voulait. Même s’il essayait de toutes ses forces. »

« C’est toi. »

« Putain, non. Ce gamin, c’est un bordel. »

« T’es un bordel. »

« ---Vrai. »

« Mais t’es un bordel différent. Tu prends ces hommes dans ton side-car, et tu les promènes sur ta parabole de routes et de chemins de traverse, mais t’oublies que t’as construit le GPS avant de fermer les yeux et de laisser rouler. »

« Euh – j’ai pigé le side-car et tout ça, mais le GPS… »

« Bon, écoute. T’as eu James West, Chris Fernandez, Fifi, Dan, Sara, et ainsi de suite ; et David Lawson. Que Dieu m’aide, je croyais que t’avais retenu la leçon avec lui. Mais non, te revoilà, un projet de plus, et voilà les gamins à problèmes qui rappliquent. »

« Ils sont pas tous à problèmes, la plupart, c’est juste des gens qui cherchent du boulot quand je cherche des ouvriers. La plupart, c’est des gens bien avec des esprits trop complexes pour le train-train d’un B.O.U.L.O.T. ordinaire.. Et David Lawson, c’était pas ma faute. »

« Michael, le gamin t’a littéralement appelé à 6 h 30 du matin pour que tu viennes le chercher, lui et sa copine de quinze ans, parce qu’ils fuguaient, le père est flic, tu te pointes au coin de rue d’un lotissement où ils attendent après avoir marché toute la nuit – tu m’entends, Michael ? »

« J’ai pas besoin de revivre ça. »

« Oh, tu revis, bébé. »

« Super, maintenant c’est le sketch de Jerry Seinfeld. »

« Ouais, c’est ça… »

« Et voilà Cramer qui arrive… »

« Et toi. Dans toute ta divine sagesse, tu dis non au gamin ? Tu raccroches et t’appelles son père ?... »

« Oui. Je l’ai appelé. »

« Ouais, t’as appelé depuis le pick-up en allant chercher le gamin. Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? Il te dit que le père de la fille appelle depuis deux heures pour chercher sa fille. Et toi – qu’est-ce que tu fais ? T’appelles le 911 ? Nooon, pas Michael. Michael gère. Michael…. »

« J’ai appelé Emily, Stefanie. Je l’ai appelée. Je l’ai appelée tout de suite après avoir fait monter ces gamins dans le pick-up, et je lui ai laissé un message vocal pour lui dire que j’avais les gamins, et que je les emmenais à l’Annexe. »

« Non, Michael. Tu les as eus. Tu les as emmenés au commissariat, bon boulot. Ce que tu piges pas, c’est que ce père est dehors à chercher sa petite fille qui s’est faufilée dehors au milieu de la nuit avec un garçon à problèmes, un garçon dans lequel tu te déverses parce que t’étais un garçon à problèmes, et tu crois que tu peux tous les sauver parce que toi t’as pas sombré. Tu crois que tu peux les porter sur ton dos et… »

« C’est ça, le discours d’encouragement ? T’es pas conseillère non plus. C’est pas là que tu voulais en venir, que je suis pas conseiller ? Que je sais pas ce que je fais, et que j’ai intérêt à arrêter de bricoler avec ces gamins, sinon quelqu’un va être blessé ? Ben, scoop, ils sont déjà blessés. J’essaie de leur donner de l’espoir »

« Donc tu m’entends. C’est déjà ça, et tu l’as dit à ma place, comme ça j’économise ma salive. Mais écoute ça. T’as eu de la chance. Et si ce père était arrivé au même moment que toi et avait vu sa fille de quinze ans monter dans la voiture d’un adulte à sept heures du matin ? Bien sûr qu’on a appelé Emily. La cheffe de la Division des crimes majeurs se déplace sur les lieux de ce genre de fusillade, justement. »

« Donc c’est la silhouette à la craie ? »

« J’annonce les actions comme je les vois, et toi tu joues les actions. Mon objection tient toujours. Tu continues à embaucher ces gens - les gars qu’on choisissait jamais à la balle aux prisonniers. »

« Les gars qui ont du temps, de l’argent, une réputation, les gars qui ont des trucs à faire et leur propre famille en jeu, ils en veulent pas de ces gens-là, et les gens qui se sont fait embaucher en ont marre de payer le fret de l’homme oublié. Le mec s’est pointé au boulot. Il est pas bon, et il est pas franchement joyeux non plus, et Dieu sait qu’il aurait besoin d’un bain, mais il a été là tous les jours. »

« Très bien, pièce à conviction B. Et tous ces cartons Amazon ? C’est lesquels, pour que j’emballe tes cadeaux et que tu débarques pas chez Mamaw comme un clodo des cartons. Vingt-huit cartons, bon Dieu. »

« T’as deux jours pour les emballer. »

« J’aime cet homme, j’aime cet homme, j’aime cet homme. »

« Évidemment que tu l’aimes. C’est un bon gars. T’aurais dû voir ces deux-là quand je leur ai lâché tes mille balles. »

« Mes mille ? »

« C’était ton idée. T’étais toute inquiète qu’ils – Cody – aient pas d’argent à claquer si peu de temps après avoir commencé à bosser. C’était tout toi. Fais pas comme si tu m’avais pas fait entrer dans ton petit piège. Moi qui fêtais qu’on avait économisé notre premier dollar alors que jusqu’ici chaque centime de cette construction sortait de mes revenus. »

« M’accuse pas si t’as mauvaise conscience. »

« Mauvaise – me joue comme la perdrix du poirier, et pendant ce temps je distribue cinq anneaux d’or aux hommes que je paie déjà… »

« Attends, on a déjà des affaires au rôle. Admets que c’était ton idée aussi, et on peut passer au dénouement. »

« Très bien. Ils étaient super chauds, et quand je les ai envoyés faire leurs courses de Noël, on a eu le double bonus. L’équipe traîne ensemble après les heures, et moi je rentre tôt pour te regarder emballer mes cadeaux. »

« Fantastique. Il achète vingt-huit cadeaux et me les laisse emballer pour avoir le mérite du boulot. Clic, clic, clic. Passer la commande. »

« C’est pas tous des cadeaux. La plupart, c’est pour le Drip. Comme ça – une sangle de remorquage pour quand tu planteras encore la Sentra dans la boue. »

« Au moins t’as su la mettre dans la caisse à outils de la chargeuse, contrairement au gonfleur de pneus. »

« Ah, le vénérable joug à mon cou, le gonfleur de pneus qui t’a sauvé le cul une douzaine de fois depuis. »

« Anniversaire, Michael. C’était mon anniversaire. »

« 27 avril 1982, madame. »

« Pas quand… bien joué. J’ai failli tomber dans le panneau. »

« C’était pour une noble cause. Et regarde ça, fidèles à la saison, ils ont mis du papier d’emballage en plus dans le carton pour protéger le truc des secousses des fouineurs-comme-toi. »

« Ce papier, c’est pour que les gens comme toi l’emballent avec, crétin. »

« Ou pour arrêter l’hémorragie. Celui-là, y a aussi des trucs pour le Drip dedans. Et ces deux-là, je les connais. C’est de la bouffe pour Kitty, comme toujours. »

« Celui-là est prometteur. »

« Et la voilà qui secoue le carton. »

« Y a rien dedans. »

« Donne-moi ça. J’adore ce scotch. Le monde attend ce scotch d’emballage depuis que je suis né. Il tient les cartons fermés les uns après les autres, mais tu enfonces un doigt émoussé et, zip, c’est ouvert. Celui-là a dix coussins d’air. C’est à moi de l’emballer. »

« Tiens, du papier. »

« Celui-là, c’est pour Tommy. »

« La cloueuse ? »

« Ouais, calibre dix-huit, bébé ! Et celui-là, c’est la batterie à coup sûr. Tu peux emballer ceux-là. »

« C’est un honneur. »

« Tu te moques de qui ? Tu peux pas amener à Noël le Yankee avec sa pile de cartons Amazon ouverts et ses étiquettes au marqueur. »

« Ça fait des années ; t’es le Gentil Yankee maintenant. »

« Et comment tu crois que j’y suis arrivé ? Sur le dos de tes talents d’emballeuse, voilà comment. »

« Quoi encore ? »

« Donc, on a mis la maison en vente… »

« Pas ça, c’est Noël. »

« C’est même pas le soir d’avant le soir d’avant Noël. »

« Très bien, c’est après les heures de bureau. »

« Ligne d’assistance vingt-quatre heures sur vingt-quatre. »

« Putain de bordel. Je veux savoir ce qu’il y a dans celui-là, pas dans celui de ta tête sans fin. »

« Oh, celui-là. Il est là depuis toute la semaine. Y a écrit Dillards partout dessus, Stefanie. Celui-là, c’était pour te donner une leçon. »

« toute la semaine, me donner une leçon, comme un mafieux. »

« Pas comme un mafieux, ces montagnes m’ont fait courir jusqu’ici direct depuis là-bas, jusqu’ici en bas. J’dévale ces collines et ces ravins dès que j’apprends qu’t’es là à m’attendre. »

« T’as pas l’oreille pour ça, mon gars. »

« Vous avez pas le monopole du péquenaud, ma belle. Mêmes montagnes, aut’ hiver »

« Ça a l’air bien hivernal dehors en ce moment. Je parie que les gens des chasse-neige à sel sont garés et à moitié dans une vidéo Prime. La dame de la météo est toujours dehors, par contre, à nous tenir au courant des périls de la fête de Stormageddon 2023. »

« C’est quoi, le pronostic ? »

« Ça pourrait aller jusqu’à quinze centimètres dans la vallée. »

« Oh, c’est du sérieux par ici. Je parie que The Drip en prend vingt-cinq. On a fini l’abri juste à temps. Cet onduleur et tout le reste seraient dehors gelés dans la boue sans ces gamins. »

« Ouais, vingt-cinq dans les collines, ils ont dit. Ils ont basculé sur le gars gelé à Gatlinburg avec les décorations de Noël de station de ski derrière et tout. »

« C’est tellement bizarre, ça fait pas du tout Noël, mais c’est le plus beau sapin que t’aies jamais fait. »

« Il sera magnifique avec tous ces cartons en dessous si on trie pas cette pile. »

« Ça a été un mois chargé – pile au jour près – La signature, le gravier, réparer le ravinement, découper la partie de Twister, encore du gravier, deux nouveaux engins, deux nouveaux gars, un abri, du solaire dans la cabane, et tous les ratons laveurs qui se posent pour une longue sieste d’hiver. »

« Euh, des ratons laveurs ? »

« Ouais. Des empreintes partout là-haut. Garanti qu’on en a un qui inspecte pour le certificat d’occupation en ce moment même, à l’abri du froid, blotti dans le coin, sa petite tête mignonne posée sur l’onduleur. Approuvé. »

« Comment on est passés de moi qui ouvre un cadeau Dillards à un bulletin météo, un bilan d’anniversaire du mois emballé dans un certificat d’occupation de ma bestiole des bois préférée ? »

« Tu m’as traité de mafieux, et franchement, ça sonnait pas comme de la contrition. »

« La contrition. Ce mec veut des aveux à l’audience, un mea-culpa façon Jersey, et deux lettres d’amour pour avoir secoué un carton – deux ou trois fois. »

« Et voilà, elle avoue, votre honneur. Déclaration spontanée. Je demande un verdict sans jury. »

« Dis-moi juste. C’est quoi. »

« Ça sonne pas comme une leçon apprise. »

« J’ai appris. J’ai appris. C’est quoi ? »

« Je te propose un échange. J’ai besoin que tu comprennes le plan. Tu m’écoutes jusqu’au bout, et le cadeau est à toi en avance. »

« Le mafieux est de retour. Garde le carton. Je le connais, le plan. Tu vends la moitié des baux à New York. On vit sur les revenus des trois qui restent. Le produit de la vente va sur un compte d’actions géré et donne automatiquement droit à un prêt non amortissable jusqu’à soixante-cinq pour cent de la valeur totale du compte. On n’emprunte pas plus de cinquante pour cent de ça, ce qui laisse une marge de temps pour finir la nouvelle construction et vendre, et le produit de la vente règle le prêt de la nouvelle construction. On emprunte de l’argent qu’on a, et on paie le taux préférentiel plus un peu comme intérêt pour les siècles des siècles amen jusqu’à ce qu’on solde le prêt avec la vente de la maison. »

« Bon. D’accord… Et on n’hypothèque jamais notre maison. Si ça part en vrille, on rembourse le prêt ad nauseam. Maison à l’abri. Liquidités en levier. »

« Ouais, j’ai tout compris. Jusqu’à ce qu’une pièce du puzzle débarque pendant que t’as trop de temps devant toi dans cette chargeuse et que tout le plan change. Maintenant donne-moi ce carton. »

Chapitre 17 – mardi 26 décembre 2023

« Salut, Cody. Je suis impressionné. »

« Impressionné de quoi ? »

« Tanner, c’est pas facile de le battre. »

« Toujours été un lèche-cul. »

« Tu crois que la neige l’a ralenti ? »

« P’têt’. »

« C’était comment, ton Noël ? »

« C’était bien. »

« Premier Noël avec un bébé qui sourit, et c’était bien ? »

« C’était Noël. »

« Alors parle-moi de ce Rusty. »

« Rusty et moi, on est amis depuis longtemps. »

« T’as vingt-deux ans, Cody. J’ai des peluches dans mes poches de pantalon plus vieilles que toi. »

« C’est pas ma faute si t’es vieux. Longtemps, c’est ma phrase. Pas besoin que tu racontes mon histoire comme tu dis toujours tiens la perceuse droite. »

« T’es pas charpentier. Compris. Rusty ou Noël. C’est les questions sur la table. »

« Donc Rusty bossait pour un gars qu’on connaît, et il m’a trouvé un boulot là-bas. J’suis qu’un gamin. Genre dix-sept ans. »

« Dix-sept, compris. Pourquoi c’est le gars qu’il faut pour notre équipe ? »

« Ben, Rusty, il répare tout. Si ça a des roues, Rusty le répare. »

« Tu vois un garage de mécano dans le champ de boue que j’aurais raté ? Construire une maison. C’est ça, le truc ici. »

« Ben, patron, y a plein de terrassement ici entre ce barrage et le demi-kilomètre de route que t’as prévu. Faut bouger tous ces arbres, les débiter et les expédier quelque part. »

« On les met juste en tas. »

« D’accord. Le tas est vachement haut, quand même. »

« Cody, concentre-toi. Pourquoi Rusty est l’homme pour ce boulot ? Avant qu’il arrive. Crache le morceau. »

« Ben, j’ai pas sa candidature. Tu demandes si je connais un gars, et Rusty me vient à l’esprit. »

« Il te vient à l’esprit, mais pourquoi ? »

« C’est qui que t’interroges, là ? Rusty va pas tarder, et tu pourras lui poser tout ça. »

« Voilà Tanner – Dieu merci. »

« Tanner connaît Rusty. »

« Je te demande pas pour Rusty. C’est pourquoi tu choisis Rusty que je cherche. »

« J’ai entendu la question. J’y ai répondu aussi. Il répare tout. »

« Les engins sont tout neufs, Cody. »

« Le tracteur de jardin, il l’est pas. »

« Il a fait son temps, mais il a que deux ans. »

« C’est ça le truc. Les trucs se cassent sur un chantier comme ça. »

« Donc, on appelle un mécano quand on en a besoin. »

« Rusty, c’est pas juste un mécano. »

« Sans blague. »

« Si, blague. »

« Est-ce que Rusty conduit les engins aussi bien qu’il les répare ? »

« Bien sûr. »

« Salut. »

« Salut, Tanner. »

« Frère. »

« Euh, maintenant t’arrives avant moi toi aussi ? »

« Je me mets dans le coup. Juste en haut de la rue, je me dis pas moyen que ce mec arrive ici à 7 h 10. Je sors par la porte, et voilà le Hummer qui passe devant la fenêtre de la cuisine. »

« Tanner, tu le connais, ce Rusty ?. Zozote-baveux ici présent me fait m’envoler avec le grand-duc à la chasse aux rats. »

« La chasse ? Faut surtout pas arriver en retard – tu rates tout le délire du début, et après t’es paumé toute la journée. »

« Rusty, il est pas net. Il sait des trucs, mais il est pas net. Il pourrait conduire un engin de vingt-cinq tonnes suspendu à flanc de colline par des sangles de remorquage et une grue, marteler la roche à l’envers mais incliné juste comme il faut pour que l’huile tombe pas, envoyer un texto à sa bonne femme, oublié de ranger le lait, est-ce qu’elle pourrait le faire pour lui. Un homme normal gerberait rien qu’à y penser. Le mec est pas net. Par contre, il sait lâcher une caisse. Faut lui laisser ça. »

« Mec. Réponds à ton téléphone. »

« Salut. »

« Salut. »

« Je croyais que j’allais tomber sur la messagerie. »

« Désolé – histoire de Cody. »

« Noël ? »

« Logistique – mais ton appel tombe pile. »

« Commence pas avec moi, mon gars. »

« Tout le monde s’imagine son propre Michael aujourd’hui. Cody croit qu’il est suspect, et toi t’es sûre que c’est une plainte. »

« Je te connais. J’arrive. J’ai dû récupérer Clover au toilettage, et sortir les cartons du sapin et ranger tous les cadeaux. J’ai mis la clé sur une chaîne pour pas la perdre. »

« Comme un collier ? »

« Ouais. J’ai pris celui qu’on a acheté à Milan quand j’avais besoin… »

« Donc, la clé est sur un collier – un collier important. Avec des souvenirs et tout ? »

« Ben ouais. T’avais les yeux tout mouillés quand tu me l’as offert. »

« Donc pas dans le livre des délits. J’étais sûr que le gonfleur de pneus avait de la compagnie. »

« Il avait déjà de la compagnie. T’as littéralement oublié mon anniversaire. Celui-là y était déjà. »

« Ça faisait deux mois qu’on sortait ensemble, Stefanie. Deux mois. »

« Anniversaire, Michael. »

« 27 avril 1982, madame. »

« Bon Dieu ! Et le Drip ? Quoi de neuf là-haut ? »

« Tellement content que tu demandes. »

« Oh, misère. »

« Donc, ma petite équipe de balle aux prisonniers. Tu connais Cody et Tanner… »

« Ouais, je connais ceux-là. »

« Entre Rusty. Quel nom. Le mec se gare, une voiture de tête vert gazon Crayola. Peinte à la bombe. Sans déconner. T’as appelé pile quand il arrivait. »

« Genre à la bombe ? Toute la voiture ? »

« Oh, non. Pas toute la voiture. Non. Cette peinture à la bombe est quasiment assortie à la couleur d’origine, et on voit où la vieille peinture était partie jusqu’à l’apprêt comme si elle avait pelé avec la vitesse, mais la seule façon que ce truc dépasse les cent cinq à l’heure, c’est de le lâcher d’un avion. »

« C’est la Taurus ou la LeSabre ? »

« LeSabre, bébé. Le luxe Buick. Pas de vitres fêlées, les pneus ont l’air bons. Tous les catadioptres ont l’air intacts. Mais peinte à la main, clairement. Je veux dire comme une petite fille qui s’est verni les ongles de pieds toute seule parce que maman la surveillait pas d’assez près, toutes les poignées de portes et les emblèmes et les baguettes – tous là, j’ajouterais – tous peints en doré pour aller avec les jantes, qui venaient clairement avec cette touche sur les rayons en 1992 quand ce bébé est sorti de la concession. »

« Voiture de tête, Fentanyl 500. Compris. »

« J’ai pas fini. »

« Je serai là dans un moment. Je verrai par moi-même. »

« Mon amour. »

« Mon amour. »

« Salut. T’es Rusty. Moi c’est Michael. »

« Enchanté. »

« Laisse-lui le temps. Et tu chiques aussi, à ce que je vois. Tu devrais faire gaffe quand tu craches par la fenêtre de la voiture, par contre ; les coulures sur la portière risquent d’abîmer la finition. »

« Ouais, c’est ça. Cody, t’avais vu juste - Les insultes d’abord. »

« Quoi, pas de pari, Cody ? Au moins moi et Tanner, on a mis de l’argent en jeu. »

« Y avait pas de pari à faire. Tout le monde sait que tu commences pas comme un homme normal. »

« Bon, tu peux au moins trouver un endroit pour cracher où j’ai pas à le trimballer partout dans les rainures de mes semelles ?

« Cette tasse à café m’a l’air bien. »

« Joli ! Je vois qu’il t’a parlé des sentiments. »

« Il a dit que t’étais un peu sensible. »

« Je parie qu’il l’a dit comme ça, en plus. »

« Un peu différent. »

« Ça fait combien de temps que tu connais Cody ? »

« Longtemps. »

« Tu l’as déjà vu franc et honnête ? »

« Cody est trop honnête des fois. »

« Quand tu redis ça, ajoute tant que c’est pas sur lui qu’on dit la vérité. »

« Drôle d’enfoiré, quand même. »

« Cette grande gueule qui fait de lui un problème au bout de l’allée, c’est tout le boulot ici. »

« Il va s’intégrer direct. »

« Il t’a parlé de la structure de paie ? »

« Ouais, vingt de l’heure, fiche de paie avec un W2, du liquide à la journée la première semaine. Et j’aime bien cette idée de société. »

« Il t’a parlé de ça aussi ? »

« J’ai vu ce que t’as fait là. Tu sais que le ten ninety-nine c’est un piège, alors c’est un W2, mais tu veux pas la paperasse, alors tu la mets sur Tanner, maintenant c’est son problème. »

« Tu vois ça, toi ? Ça va plus loin que ça. Pour l’instant Tanner est le chef, faut qu’il vous tienne tous au taquet et qu’il gère les conneries d’intégration aussi. Le plan, c’est que vous ayez tous une part du truc, et en un rien de temps t’as assez de jugeote pour fermer la vitre de ta poubelle roulante pour que l’odeur de beuh sorte pas avec une flic en route pour venir passer la journée ici. »

« Ben mon vieux, Frère, t’es cuit. »

« Pas cuit. Ce que t’es, c’est un connard qui débarque à un nouveau boulot, fraîchement défoncé, ça s’échappe de toi comme un nuage de pet… »

« Nuage de pet – ce mec t’a cerné, Rus. »

« Hé, Cody Cousell, doucement là-bas. Au moins il se gratte pas l’infection sur la fesse d’avoir posé son cul sur la pipe à crack dans la poche arrière. »

« Aïe. »

« Ahh, Tanner ? Tu fais la queue pour un coup de pied toi aussi ? »

« Non, c’est juste que t’es là à jacasser – pendant ce temps pas moyen que la voiture de Stef monte cette autoroute de glace si Cody monte pas dans la chargeuse pour passer un coup de lame sur la neige.

« Bien vu. »

« On s’organise avant que ce soit tassé par la circulation. On a du gravier qui arrive. Et le solaire s’installe pas tout seul. »

« Ben mon vieux… »

« Fais pas ça, Gratouille --- Je vois que t’es très sérieux, Tanner. Peut-être que t’es un peu vexé que j’ajoute des gens à ton petit fief ? »

« --- »

« On en a parlé. C’est à prendre ou à laisser. Ce boulot vient avec des associés, des Associés. En un rien de temps, vous avez tous assez de jugeote pour mettre le propriétaire au boulot et lancer la journée. »

« À moi, qu’il dit. »

« Ouais, Tanner. J’ai dit que c’est à toi. Et C’est le cas. Chacun de vous a pu choisir un homme. Je t’ai choisi. T’as choisi Cody. Cody a choisi Rusty. L’équipe est au complet. Cody, monte dans la chargeuse et dégage cette neige --- Tu sais mettre le godet en position flottante ? »

« Et comment. C’est moi qui lui ai appris. »

« J’ai vu ce que t’as fait là, Rusty. Le prof réclame une évaluation sur le siège. Tu montes pas dans cet engin en puant comme une grange de cartel. On a besoin de toi en haut du barrage pour les cadres. »

« Les cadres ? »

« En haut du barrage. On pose quelques panneaux solaires aujourd’hui, pour avoir un peu de courant pour l’abri. Tanner, on a assez de deux par quatre, hein ? »

« Y en a dix-huit. »

« Je vous rejoins là-haut dans une minute --- Rusty, monte ta luge de ghetto dans le petit Y qui part vers la forêt, là. »

« Ça marche. »

« Je dis pas que c’est ok que tu débarques ici défoncé avec de la beuh dans ta voiture… »

« Je suis pas défoncé. J’ai trois petites filles, et je fume dans la voiture. L’aînée a neuf ans, et elle --- saurait. »

« Écoute, j’ai jamais eu d’enfants, mais ma mère avait une crèche. J’ai passé beaucoup de temps avec la bande de l’après-école. Bref. J’ai pas d’enfants. J’ai pas mon mot à dire. »

« Ouais. »

« Stef est une femme formidable. Elle en a vu. Mais faut que tu comprennes que le boulot vient avec des obligations… »

« Oh, je comprends. »

« Non. T’aurais mieux fait de cracher dans le café que de m’interrompre maintenant. Je laisse entrer n’importe qui. Je filtre pas les cons. Mais je garde les bonnes choses à l’étage. Tu montes la connerie à l’étage, et t’as des problèmes. T’es à l’étage maintenant. Stef est à l’étage. Je pose les questions après, à l’étage… »

« Oh, je sais. J’ai écouté l’enregistrement. »

« Quel enregistrement ? »

« Cody a un enregistrement de vous au petit-déj l’autre jour. »

« Genre un enregistrement vocal sur le téléphone ? »

« Ouais »

« Joli ! Je pensais pas qu’il en était capable. Maintenant j’ai plus qu’à mettre la main dessus et le passer en boucle dans le casque des voix dans son cerveau toute la journée, et il va peut-être grandir, putain. »

« Bonne chance avec ça. »

« Bref, chaque être humain dans sa vie fait partie de ses fréquentations connues. T’es dans sa vie maintenant. »

« Je comprends. »

« Et cette ourse est dans sa vie aussi. Regarde-la. »

« Pourquoi tu dis que c’est une femelle ? »

« Juste une intuition – Elle a pas une grosse ossature, mais elle est grosse comme si elle était pleine. »

« Ça fait beaucoup à – deviner. »

« Interpoler. Mets la voiture dans le petit renfoncement, ferme les vitres, et rejoins-nous en haut de la colline. »

« Faut juste que je le dise, Zozote-baveux, c’était glacial. »

« Va bouger la voiture. »

« Hé Tanner, c’était comment, ton Noël ? »

« C’était génial ! On s’est fiancés ! »

« Quoi ? »

« Enfin, on est fiancés depuis un moment, mais je lui ai offert une bague. »

« Genre une vraie bague ? Où ça ? »

« Zales. Elle est pas énorme, mais on avait le surplus pour l’acompte, et… »

« Alors, écoute, on n’a pas encore aplani ce terrain. »

« Ouais, tu peux demander à Rusty de monter la pelle… »

« Non, pas ce terrain-là, le terrain des sentiments. Et Rusty vient de me balancer un truc, et maintenant toi t’es tout – adulte. »

« Jésus, t’as pas le terrain pour ça, hein ? »

« Je l’ai. Juste pas… On en est encore au stade des vannes et des surnoms méchants et toi tu fais sauter mon cavalier de a1 à h8. »

« C’est quoi ce bordel ? »

« C’est… Félicitations, mec. Je retrouverai ma langue de vipère plus tard, et on pourra s’y remettre. »

« Marché conclu Merci, mec. Tu sais. »

« Je sais. »

« Cette colline, c’est - quelque chose »

« C’est juste ta première fois, Rusty. Tanner l’a faite dix fois en une journée la semaine dernière. »

« Donc, ouais. Oublie rien en bas. Ce mec a zéro compassion. »

« Je vais prendre note – de ça. »

« C’est pas si terrible. »

« Tu la montes à pied, toi. »

« Je viens de le faire, mon pote, et j’ai une poche d’air de la taille et de la forme d’une bouteille de bière sur le poumon, en plus. »

« Aïe. »

« Pas vraiment. Juste chiant contre les côtes. »

« Comment t’as eu ça ? »

« Tu vas être choqué d’apprendre que je suis fumeur. »

« Ouais, choquant. Je l’ai senti en montant l’allée. »

« Par-dessus toute cette beuh ? »

« Aïe. »

« Donc, Tanner ici a eu l’idée. Il a lu dans mes pensées ou un truc comme ça. Il te faut deux cadres pour ce champ de panneaux, avec deux panneaux chacun. L’étape suivante, c’est d’aller à cet abri, mesurer les panneaux dans la cour de devant, et c’est parti. »

« T’as vu des Ratons laveurs là-dedans pendant que t’y étais ? »

« Oh, Salut, bébé ! Je t’ai pas entendue arriver. »

« C’est parce que je suis pas arrivée en voiture. J’ai marché. »

« Coincée ? »

« Grave. »

« Les gars, voici Stefanie. »

« Elle a pas l’air méchante. »

« Lui, c’est Tanner – il dit qu’il a besoin d’un rendez-vous chez le dentiste. »

« Enchanté, Stef. »

« Salut Tanner. »

« Lui, C’est Rusty. »

« Salut Stef. Enchanté. »

« Salut, Rusty. C’est ta caisse en bas qui sent comme si tu te garais dans une serre de beuh ? »

« Elle est différente aussi. »

« Mignon, Tanner. Vachement différente. Vous avez ça en main, les gars ? Bill arrive dans genre deux heures, et faut que j’aille conclure un marché pour ces buses de drainage et que je revienne avant qu’il arrive. »

« Toujours le même Bill, juste un nouveau chantier où arriver en retard. »

« Amen. « Allez. On descend essayer la nouvelle sangle de remorquage. »

« Déjà dessus. Cody déblayait les Alpes, et il est en bas maintenant, il va me sortir de là. »

« On y va. »

« Si tu m’attends, tu recules. »

« Qu’est-ce que ça veut même… Laisse tomber. »

« Incroyable qu’ils aient dégagé ces routes aussi vite. »

« Ouais. Donc, tu sais qu’y a aucune chance que je surprenne un de ces gars défoncé là-Haut, et que je suis logique, hein ? »

« Ouais. Les gamins, par contre. Durs à effrayer. »

« Si c’est pas la peur ou le bon sens, t’as intérêt à leur rappeler souvent. »

« Je t’entends. »

« Ouh là, les freins. »

« Oh, ma petite assistante est dans la voiture. Je suis à peu près sûr que je serais mort et enterré depuis des années si t’étais pas là sur le siège passager à me dire freins et virages et attention et tout ça. »

« Pourquoi tu tournes ici ? »

« John Sevier Highway. »

« Je suis dans ce comté depuis toujours et je suis jamais passée par là pour aller sur Asheville Highway. »

« Alors installe-toi et profite de la balade, Side-car. »

« T’es sûr que ces gens sont ouverts ? »

« Y a qu’une façon de le savoir. »

« Ouais, l’autre façon, c’est d’appeler – au téléphone – avant de mettre inutilement ma vie entre tes mains – ça, c’est un Stop. »

« Stoptionnel. »

« Que Dieu m’aide. »

« Hé, c’est ma phrase. »

« La mienne a le D majuscule, mon pote. Ligne directe. »

« C’est ça le problème d’être catholique, j’ai toute une liste de gens à appeler d’abord avant d’embêter Dieu avec mes conneries. »

« Kathleen Madigan. Ça, c’est une fille drôle ! Je croyais que tu dormais. »

« J’ai capté ce passage. »

« Je vais à cette Dupont Baptist ce dimanche. »

« Tu devrais essayer Dripping Springs Baptist aussi. »

« Peut-être… Putain, tu peux pas t’arrêter au milieu de la route. »

« Regarde ça. »

« C’est un chantier. Michael, c’est une nationale. Faut que tu conduises. »

« Je conduis. J’attends la circulation en face. »

« Depuis le milieu de la nationale ? »

« C’est pas une autoroute. Un numéro de route. »

« Mais ça veut pas dire s’arrêter sur la voie – et sans clignotant. »

« Fais-moi passer l’examen plus tard. Regarde cet endroit. C’est exactement ce qu’on cherche. »

« Quoi ? Comment ? Tu peux pas juste entrer dans l’allée de quelqu’un. »

« C’est encore à personne. Y a pas de portes, pas de fenêtres, et ce pick-up dit qu’il y a des ouvriers ici. »

« Donc tu vas juste – Michael, attends. »

« Je reviens tout de suite. »

« Tu seras tout de suite à côté de moi. »

« Alors, dépêche-toi. »

« Buenos. »

« Buenos. »

« Eres el dueno, o solo que? »

« Ayudante, El patron esta abajo. »

« Aquí? »

« Si. »

« Le patron est en bas. »

« Tu vas juste… »

« Allez, viens. »

« Hola, el ayudante me dice que te encuentraria aquí bajo. »

« Que hay? »

« Estuvimos conduciendo, y vimos la casa y quisimos verla. »

« El dueño no esta, pero vive en la casa en la esquina. »

« Le propriétaire habite dans la maison au coin. »

« Je me lasse jamais de voir leur tête quand tu te mets à parler espagnol. »

« Oui, c’est oune surprise. Lui pas avoir l’air de parler espagnol. Donde aprendiste? »

« Qui est surpris maintenant ? »

« Este casa, me encanta. » « Y a un plan quelque part ? »

« Por supuesto, à l’étage. »

« Le plan est… »

« Ouais, j’ai compris, Juan. »

« Ay. »

« Que si eres el contratero? »

« Soy el contratisto, si. »

« Puedo sacar un photo de este plan? »

« Si – Vas a constuir una de estas casas? »

« Je crois – tu vois ça, chérie ? Houseplans.net. Sans déconner. Je cherchais l’architecte, et c’est un plan à l’emporte-pièce sur internet. »

« Si, c’est plan internet. Pas cher. Moi construire trois déjà. »

« T’es sérieux ? »

« En serio, si. »

« Je viens d’apprendre à dire sérieusement en espagnol, En sario. »

« Presque. »

« Ce gars, il t’apprend. Où toi apprendre ? »

« L’école, amigos, oreja. »

« c’est une bonne oreja. »

« Merci, mec. Quanto tiempo tiene aquí en este lado? »

« Catorce anos. »

« Tu también hablas bien el Ingles. »

« J’ai beaucoup l’occasion de pratiquer. »

« Ça marche. »

« On peut faire le tour pour se faire une idée ? »

« Si, si, faites comme chez vous. »

« On vient de trouver notre maison, là ? »

« Pas si vite. »

« Attends, ta seule demande, c'était un grand porche devant, profond et large, et ce porche-là fait carrément le tour de toute la maison. »

« C'est vrai, mais c'est un style lodge. »

« Facile. On met des fermes en pont sur les murs porteurs, on les fait porter par les poteaux devant et derrière, et on vire l'entretoise. Bam, c'est plus un lodge. »

« Lodge. »

« Non, c'en est pas un. C'est une église, mais c'est pas un lodge. J'ai pris en photo le numéro de plan. Récupère-le et cherche. »

« Déjà fait. Ils appellent ça une maison de lac. »

« C'est parce que devant, c'est de plain-pied, et derrière, ça fait deux niveaux avec le sous-sol qui donne direct dehors. C'est pour ça qu'elle est parfaite pour le flanc de colline où on doit la construire. Le toit est un peu compliqué, et les fermes en pont, faudra les faire calculer par un ingénieur, mais la boîte de charpente s'occupera de tout ça. Après, c'est du bois et de la brique. »

« Non. »

« Quoi ? »

« Non, non, NON. C'est pas toi qui construis la maison. »

« On l'a déjà décidé. Je me repasse juste mon baratin dans la tête pour quand on recevra les entrepreneurs. »

« Pourquoi tu tournes à droite ? »

« On n'a pas le temps pour les buses. T'es restée vingt minutes sur la terrasse à causer avec Phil et Jen et je sais pas qui d'autre. Fais comme si t'étais pas décidée avec moi. »

« Pas décidée. »

« Décidée. »

Chapitre 18 – mardi 26 décembre 2023

« Salut Bill. »

« Salut Stef. »

« Midi, Bill ? Il fait nuit à 16 h 30, et monsieur se pointe à midi. »

« J'avais Peanut. Elle est plus jolie que toi. »

« Je vous laisse régler ça entre vous. Faut que je range le sapin et que j'appelle Fifi pour qu'il vienne le descendre au sous-sol. »

« Comment il va, le feefster, Stef ? Il m'a coupé les cheveux avant Noël, mais il m'a pas dit qu'il t'aidait. »

« Parce qu'il le sait pas encore. Je le culpabilise avec la tradition et tout. J'en rajoute une couche avec la bulle au poumon de Michael et le carton Amazon que M. Achète-Avec-Soin lui a pris, et hop, il est emballé. »

« Tu m'as pris quelque chose, mon pote ? »

« Je t'ai pris ton propre carton Amazon, Bill. »

« Je me tire, mon amour. »

« Je t'aime. »

« Ohh, c'est trop mignon. »

« Ta gueule, Bill. »

« Oh, l'hostilité est arrivée à temps. J'avais peur que t'aies pas eu le temps de l'installer avant que j'arrive. »

« Bill, voici Tanner. »

« Salut, Bill. Enchanté. »

« C'est le Dan version deux point zéro ? »

« Dan a appelé, en fait… »

« Il a appelé pour Noël ? »

« Non, Bill. Tu vas t'intégrer super bien ici. »

« Les interruptions, c'est ça la clé, Bill. Slippers, là, il se met dans tous ses états à la moindre interruption. »

« Ça, c'était une supposition, l'ingrédient secret de Bill. Il fout la merde avec ça sur tout. Slippers ? J'ai un surnom maintenant ? »

« Bon, t'en as déjà trois. »

« Et ce carton Amazon ? Je l'ai maintenant ? »

« Tout de suite, Bill. Il est dans mon pick-up. »

« Oh là là ! »

« Tanner, vous gérez ? »

« Ouais, panneaux mesurés, cadre d'équerre. Les panneaux seront dans le boîtier quand tu reviens. »

« La confiance, à la hauteur de la foi. Je reviens dans quarante-cinq minutes. »

« Oh là là, c'est un gros chantier. »

« Une bouchée à la fois, mon pote. »

« Une clope à la fois, tu veux dire. »

« Je conduis. Je fume. »

« Ouais, un vrai bonheur. Tu devrais conduire moins. »

« La clope te dérange, Bill ? »

« Pas que moi. Tes poumons. Ça va te tuer. Tu regrettes pas ? »

« Je te promets que j'allais mourir de toute façon. Et je vais sûrement pas le faire en regrettant chaque demi-heure de ma vie. »

« Qu'est-ce que tu racontes ? »

« Réfléchis deux secondes, Bill. J'ai fumé quarante-deux ans. Je fumais trente cigarettes par jour. Ça fait une toutes les demi-heures. Toutes les demi-heures de ma vie, je me suis mis à l'écart cinq minutes pour avoir la paix. Ça fait deux heures et demie de réflexion tranquille chaque jour de ma vie. Ça fait des milliers de gens rencontrés dans un petit attroupement grand comme un mouchoir de poche, à causer avec un parfait inconnu devant qui toi, t'es juste passé. Au mieux, vous avez échangé un signe de tête. En passant, t'as raté un truc. T'as raté cette fraternité, ces nouvelles, cette idée. Surtout, t'as raté l'humanité au repos. On s'est gelés ensemble. On a partagé des parapluies. On s'est tordus dans tous les sens pour tenir dans la moindre bande d'ombre. Et surtout, on a trouvé un terrain d'entente. T'as déjà vu une bagarre de hockey éclater dans un groupe de fumeurs ? On parlait de nos vies, des Giants, de notre petit moment avant le bannissement. J'ai rencontré des banquiers, des avocats, et des sans-abri. J'ai rencontré des gens de tous les milieux dans ces petits cercles, et la seule chose que je crois n'y avoir jamais rencontrée, c'est le regret. J'ai résolu mille problèmes dans ces moments-là. Je sortais de l'ombre de l'obstacle, et en m'en tenant à l'écart, je gagnais un point de vue complètement neuf et je le résolvais, entre deux bouffées. J'ai passé des ordres en bourse pendant ces pauses. J'ai dragué des nanas. J'ai vécu une vie entière dans ces moments que toi tu vois comme ce qui me tue. Fumer m'a fait rencontrer plus d'humanité que n'importe quoi d'autre sur terre, et j'ai fait le tour du monde, Bill. Et je vais aller plus loin. Je te mets au défi de trouver une pathologie finale qui pourrait ne serait-ce qu'approcher de donner autant en échange. En fait, je conseillerais à chaque homme, chaque femme et chaque enfant sur terre de faire pareil. Si tu peux pas fumer, fais des bulles. Je me fous de ce que tu fais, arrête-toi juste quelques minutes toutes les demi-heures de ta vie et sors du creuset. Non, Bill, je regrette pas. J'en remercie Dieu. »

« T'as des bulles ? »

« Non. Et c'est dur à taxer, en plus. Au moins tant que t'as pas commencé. »

« Donc, tu construis une nouvelle maison avec le même nuage de fumée et trois nouveaux gars. »

« Ouais. »

« Eh ben, ils ont l'air --– réguliers. »

« Réguliers. T'as pris ton temps pour trouver celui-là. Ce sont de bons gars, dans l'ensemble. »

« Mais est-ce qu'ils savent construire une – maison ? »

« N'importe qui peut faire n'importe quoi s'ils font équipe, s'ils apprennent ensemble, s'ils enseignent ensemble, s'ils se tirent la bourre ensemble et s'ils réfléchissent ensemble avec le même but en tête. »

« Tu peux pas monter une équipe de foot sans athlètes. »

« D'accord, pas au sens littéral, mais au sens large. Si une personne humaine veut un truc, elle s'auto-sélectionne. »

« Une personne humaine – »

« Ouais, Bill. Une personne humaine, contrairement à toi, une personne trou du cul, qui voit un point de friction et qui, plutôt que d'aider à poncer la bosse, sort l'allumette qu'il gardait dans sa poche exprès pour l'occasion. »

« Donc, tu construis le nouvel endroit avec… »

« Dis pas de mal de mes gamins, Bill. »

« Je te laisse t'en charger, coach. »

« C'est tout ce qu'on trouve, Bill. »

« Oh, je sais. J'essaie d'embaucher, mais je trouve personne que je peux me payer. »

« Même histoire, dix ans plus tard. Tu les embauches pour pouvoir te les payer. »

« C'est pas si simple. »

« Le calcul, il est aussi simple que ça. Tu mets de côté. Un employé, c'est deux mille heures par an plus les frais. Choisis un taux horaire, ajoute cinquante pour cent et mets assez de côté pour t'acheter quelqu'un. »

« Waouh, acheter quelqu'un. »

« C'est moche, mais c'est vrai. Les employés, c'est de la marchandise. Tu les vends à tes clients comme n'importe quelle autre caméra. »

« C'est pas si simple de trouver quelqu'un. »

« Si. Poste là où ton genre d'employé cherche du boulot. Le monde qui bosse trouve du boulot là où le monde poste des offres, ou par des potes qui ont trouvé du boulot là où le monde poste des offres. »

« C'est pas si simple. »

« Pour toi, si. C'est pour mon boulot à moi que c'est dur d'embaucher. Ce genre de boulot, on le poste pas à ces endroits-là, alors moi je pioche dans les restes informels de Facebook et leurs potes.

»

« Tanner a l'air bien. Rusty cherche à faire plaisir. J'ai pas pu voir le gars dans la mini-chargeuse, mais il me disait quelque chose. »

« Tu m'étonnes. Y en a une douzaine comme lui dans chaque file d'attente par ici. »

« Bon, on va où, bordel ? »

« Ben, il nous faut internet, sinon on peut pas avoir de caméras qui me préviennent quand quelqu'un est là, et je peux pas vraiment installer un DVR avec de la fibre optique pour l'instant, ni tout le système de Hardin Valley. Il me faut les mêmes choses sans toute l'infrastructure. »

« Oh là là ! Ring. Ça va être une journée peinarde. »

« Tu rêves. Cat's Ass Holler, c'est généreux en beauté et lourd en rejets. »

« Qu'est-ce que tu racontes ? »

« Je suis monté ici tous les jours, du lever au coucher du soleil… »

« Et tout ce que t'as fait en un mois, c'est ce petit chemin et une cabane ? »

« Le voilà, mon pote Bill. Tu lui montres où t'as mal, et il sort pas la glace. Il appuie sur le bleu. »

« Bien foutre la merde, c'est un cataplasme en soi. »

« Mon pote, t'es tout sauf la sécu du holler. »

« Alors, t'as rencontré les gens du coin ? »

« Qu'il dit. Pas de foutage de merde bien épais, là. »

« Je demande, c'est tout. »

« Je demande, c'est tout, qu'il dit. Bill, tu sors de là. T'as vu des gens du coin ? »

« Ouais, eux aussi ils t'ont calculé. »

« Tu crois ? »

« Ouais, Slippers, je crois. »

« Descends. Descends de ma bagnole, c'est tout. Va dans la boutique. Sois gentil avec le monsieur. Il a pas l'air d'avoir vu un être humain de plus près que la porte du Starbucks de toute la journée. »

« C'est vrai qu'il a l'air un peu seul là-dedans. Je parie qu'il regrettera de pas avoir fermé à clé quand il t'aura sur les bras. »

« Où il est, Tanner, quand j'ai besoin de lui. »

« Tanner est au Drip, et il est assez malin pour pas l'appeler Cat's Ass Holler. »

« Tiens mon portefeuille, lance le gars. On n'a pas beaucoup de temps. »

« Hé, tu veux le forfait illimité ? »

« Je t'ai entendu, Bill. »

« J'étais pas sûr que tu m'entendais déjà, alors j'en ai rajouté un peu. »

« C'était pile ce qu'il fallait, mon pote. C'est ça, le routeur ? »

« Assez de RJ45 pour toi ? »

« C'est le maximum qu'ils ont. Un. »

« En stock, ou dans le monde entier ? »

« Bonjour, moi c'est Lamont. »

« Michael. »

« C'est le mieux que vous aurez dans cette zone. Là-haut, c'est que de la 4G. »

« Je capte souvent la 5G sur mon téléphone. »

« Souvent. On peut pas vendre les forfaits 5G dans ce secteur parce que la couverture est inégale. »

« La 4G, ça suffit pour Ring ? »

« Absolument. »

« Emballez-moi ça. »

« Salut, Tanner. T'as pris de l'avance, je vois. »

« On avait du temps en rab. T'es resté parti plus de quarante-cinq minutes. »

« Ouais, fallait qu'on finisse, les filles sortent à 14 h 30. »

« D'accord, Rus. Et c'est toi qui vas les chercher ? »

« Ouais, juste la petite maintenant, elles sont toutes en vacances, mais la petite est à la garderie, donc elle avait école. »

« Mets ça dans le planning, Tanner, d'accord ? »

« Déjà fait pendant que je t'attendais. Content que t'y aies pensé quand même »

« D'habitude, tu vas chercher les trois ? »

« Ouais, c'est ça. Elle est en bas, là. »

« En – bas - ? »

« Ouais, elle touche à rien, elle. Elle attend jus' que j'sorte et on rentre à la maison. »

« Oh là là, moi aussi je devais faire ça avec Peanut. »

« T'as appelé ta fille Peanut ? »

« Placey, mais pour moi c'est Peanut. »

« Ouais, je connais un gars qui appelle sa petite Peanut. On était voisins, et quand j'ai emménagé, j'ai cru qu'il était fou parce qu'il était dehors à appeler, Peanut, Peanut, et moi j'avais jamais entendu personne qui s'appelait Peanut. Je sais que George Costanza voulait appeler son gosse Seven… »

« Ben ça alors, il t'a eu. Faut jamais laisser Rusty se lancer dans une histoire. Elles ont pas de fin. »

« Va te faire foutre, Cody. »

« Je l'ai entendu démarrer pendant que j'étais dans la chargeuse, et j'savais qu'fallait que j'vienne vous sauver. »

« T'es Cody. Moi c'est Bill. »

« Salut, Bill. On a parlé de toi toute la semaine dernière. Faire claquer le fouet pour que l'endroit soit prêt, que son pote puisse venir. »

« Merci, Bill. »

« De rien, Tanner. Pour la défense de Michael, la cabane doit quand même être étanche pour le matériel. »

« La visite du pote. »

« Mignon, Cody. Bon – t'as laissé la chargeuse tourner avant de monter ? »

« Oui. On en a fini avec ? »

« T'as fait du bon boulot sur la neige. Si c'était moi, y aurait du gravier dans tous les tas de neige, et des trous pelés dans l'allée. »

« C'est pour ça qu'on garde les proprios loin des engins. »

« Bonne chance avec ça. Un boulot où y a un engin et une pelle, sois sûr que c'est moi qui prends le siège, et toi tu gagnes les ampoules. »

« Ouais, Cody il a déjà des ampoules – sur la biiite. »

« Va te faire foutre, Rusty… »

« Attendez. On vient de régresser, là ? J'ai senti un truc. Bill, tu l'as senti ? »

« Je dis juste que je suis là pour bosser. Et pour récupérer mon Amazon. »

« Bon, Cody, va graisser l'engin et le décrotter. Rusty, aide Tanner cinq minutes. Tanner, j'ai remarqué que les panneaux sont pas dans le même sens. Retire-moi ces deux-là vite fait et remets-les avec les étiquettes de plaque signalétique vers le sol. Bill, ouvre le hayon. »

« L'heure de l'Amazon ! »

« Le voilà, petit pote. Vas-y, ouvre-le. »

« Il est gros. Tu m'as pris quoi ? »

« Vas-y. »

« --- Des caméras - Ring ? »

« Regarde bien. J'ai pris les supports pour panneaux solaires aussi, mon pote. »

« Mais. T'as fait un cadeau à Fifi. »

« J'ai rien offert à Fifi. Stefanie s'est fait un cadeau à elle-même quand elle t'a servi le même chaudron de sorcière, ça bout et ça mijote, que tu touilles chaque fois que tu l'embêtes. »

« Aïe. »

« Exactement. Je t'avais dit qu'elle a des crocs. Et tu peux parier ton cul que je vais lui raconter la tête que tu fais quand je rentrerai et qu'elle voudra qu'on lui rejoue toute la chute. Bouge pas. Faut que je prenne une photo pour le dossier. »

« Ouais, ça, c'est froid comme la pierre. »

« Pas que de la pierre. Ton cadeau est derrière le siège passager, mon pote. Emballé par Stef et tout. »

« C'est au moins de l'Amazon ? »

« C'est dix caméras, Bill. C'est ça, le gros lot. Cinq prévues pour aujourd'hui, dont trois indispensables. J'ai mis un ruban sur l'arbre en bas, à la limite de propriété, là où elle rejoint la route. Cherche le piquet de bornage du voisin. C'est juste là. J'ai pris son ruban pour marquer l'arbre, le ruban est noué pile où je le veux, et le nœud pointe là où je veux que ça pointe. »

« En bas, là ? »

« Oui, Bill. C'est du coloriage magique. Ça, c'est la numéro un. La numéro deux, c'est sur la cabane au-dessus de la porte. La logique te dit où elle pointe. La troisième, c'est juste ici derrière ces panneaux. Sur cet arbre. Rusty est dans ton équipe. Moi et Tanner, on fonce installer le solaire. »

« On fonce, qu'il dit. Deux heures de pause déj. »

« Pfff, patron, rien de tout ça se fait si on n'a pas internet. J'espère que je vous ai pas retardés. »

« Ouais, Dan deux point zéro. »

« Non, Dan aurait eu le bon sens de planter une épée dans le sol pour me défier à la chamaille. »

« Non, pas de chamaille, juste finir ta pause. »

« J'ai dû oublier que j'avais pointé. Désolé. Bon, t'as retourné les panneaux. Va chercher la boîte blanche dans la cabane. »

« Le Sectionneur ? »

« - ouais, ça. Au pas de course. »

« J'ai ouvert une boîte de merde, là, hein ? »

« Nan, juste une démo au pas de course au cas où t'oublierais encore ta place. »

« Aïe. »

« Ta gueule, Bill. Je t'ai dit que la caméra de la limite de propriété, c'est la première, pas celle-là. »

« Je me suis juste dit, vu que je suis déjà là. »

« Toi, tu penses, moi, je souffre. »

« Tu souffres, c'est ce que ça donne (vu d'ici). »

« Tout est question de point de vue, mon pote. Mais sérieux. Celle d'en bas, c'est l'alerte avancée. Celle-ci, c'est plutôt une caméra à bestioles. Celle sur la cabane, c'est defcon 5. Dans cet ordre. Je te supplierai s'il le faut. »

« Alerte avancée, silo de lancement, caméra à bestioles. Compris, patron. »

« Je survivrai jamais à ça. Jamais. »

« Bon, Tanner. Ça, c'est du courant continu, et le continu a besoin d'une polarité stable pour que le courant puisse circuler entre le positif et le négatif. Normalement, ils seraient mis à la terre par des châssis métalliques enterrés. »

« Donc, tu les mets pas à la terre ? »

« Pas de façon traditionnelle. Pour aujourd'hui, on installe et on croise les doigts. »

« Ouais, tu te fous de moi ? »

« Non, Rusty, je me fous pas de toi. En fait, je mets presque ces trucs au défi d'accumuler une charge dans le cadre et de jouer la clôture électrique pour le foutu crétin qui essaiera de les piquer sur le chantier. »

« T'es sérieux ? »

« Ha ! Je suppose qu'on le saura jamais, mais c'est un branchement en série, ça multiplie la tension. Quatre panneaux, 200 volts. Essaie et dis-moi si ça te chope demain quand le soleil tapera dessus. »

:« T'es sérieux ? Tu fais une clôture électrique avec tes panneaux solaires ? »

« Bon, bon. Tu m'as dit que tu t'y connais pas mal en alternatif, alors j'ai fait un petit test. T'as les bases. Maintenant laisse-moi t'expliquer. Chacun de ces trucs, c'est deux panneaux solaires, et chacun aura son propre Sectionneur. Ils arriveront au bout de ce forage dirigé de deux cent trente-cinq pieds que Chris nous a poussé pour pas rentrer chez lui les mains vides. Ils arriveront sur la cabane dans un boîtier métallique avant de partir dans l'onduleur hybride, qui partagera une terre avec ce boîtier de raccordement. Le tableau AC, évidemment, sera mis à la terre de façon traditionnelle. »

« Euh, bon, je vois ce que tu fais, là. »

« Ouais, alors regarde ça --- Ouh là, Rusty, faut que tu fasses gaffe, là. Une fois qu'on les branche, ça fait un potentiel de deux cents volts, comme une prise de sèche-linge en deux-cent-quarante. La bonne pratique, c'est de jamais agripper l'électricité. Tu touches avec le dos de la main. T'agripper à ce cadre pour reprendre ton souffle, c'est pas vraiment ce qu'il y a de plus sûr. »

« Ok, bon, il est quinze heures. Il nous reste une heure et demie. »

« Oui, Tanner. On est pressés. Branche les panneaux, négatif sur positif, et quand t'auras fini t'auras deux fils – surprise, négatif et positif. Visse ces boîtiers de sectionneur sur le cadre et câble-les, câble négatif sur borne négative, et le positif ensuite. Rusty et moi, on va à la cabane déballer l'onduleur et le tableau. »

« Pas de problème. »

« Euh, bon, c'est fait. »

« Bon boulot, Tanner. Quinze heures dix-huit, ça va. Va à l'arrière de mon pick-up. Prends les deux bobines de fil de deux cent cinquante pieds, scotche les bouts à la corde de tirage, mets les bobines sur un bâton, demande à Cody de tirer la corde de ce côté-ci, et on aura du fil depuis les champs de panneaux – si on peut appeler ça comme ça – jusqu'à la cabane. »

« Compris. »

« Pendant ce temps, moi et Rusty, on a déballé cet onduleur et on l'a accroché sur le tasseau. Ce truc, c'est une bête ! Je vais visser le tableau sur les montants pendant qu'il déballe les batteries et les empile. Une fois que vous deux aurez passé le fil, mettez des capuchons de connexion de ce côté et gardez-les hors de la neige. Retournez aux sectionneurs, branchez le nouveau fil sur les cosses du bas, et revenez ici. En revenant, y a un bout de câble de remorque roulé en boule dans le Hummer. Ramenez-le. »

« Ça marche. »

« Un million d'années, rien que des bêtes sauvages et des feux de camp de gens de passage, et nous on installe l'électricité à la vitesse de la lumière. »

« Ouais, c'est ça. »

« Tu sais, dans le Nord, cette combinaison de mots exprime un doute extrême. Ici, c'est un accord profond. Les chasses d'eau tournent à l'envers aussi ? »

« Quoi ? »

« Rien. Continue juste à déballer ça. Empile-les les unes sur les autres quand t'as fini. »

« Vous avez du courant ? »

« Non, Bill, mais le fil est passé, Tanner fait les branchements aux sectionneurs, et moi et Rusty on a déballé le matos. »

« Et l'onduleur est accroché au mur aussi. »

« Lieutenant Évidence. »

« C'est Capitaine. »

« Non, et t'as de la chance que je t'aie pas rétrogradé carrément au rang de simple soldat Évidence. Parler juste pour interrompre. »

« Très sérieux, je vois. »

« Très occupé, Bill. Il est 15 h 35, et on a une heure pour monter un parc de batteries, raccorder les fils, installer une prise depuis le tableau et installer le routeur. Je peux pas attendre mercredi prochain que tu sois de nouveau dispo. »

« En fait, je peux demain après-midi. Faut que j'installe des caméras pour ma cousine en bas au centre communautaire, et je peux monter après pour quelques heures. »

« Ta cousine, elle est propriétaire du centre communautaire ? »

« Non, elle est au conseil scolaire. C'est le district scolaire qui est propriétaire du centre communautaire. »

« Ben ça alors, je connais Emma. »

« Cody, tu sors d'où, toi ? »

« J'ai tiré l'fil, et ça fait un moment que j'suis planté là, t'm'as donné aucune consigne. »

« Je savais pas que t'étais là. »

« J'suis un sacré fils de p'tain sournois. »

« Bill, monte cette caméra au-dessus de la porte pour qu'on en ait au moins deux qui tournent ce soir. »

« J'aurai encore besoin de Cody. »

« Encore ? »

« Ouais, il m'a soulevé dans le godet de la chargeuse pour que je puisse mettre la caméra de la limite de propriété assez haut. »

« Pas de balades en godet, mais des levages en godet, ça j'ai pas dit, donc c'est pas une infraction. Rusty, va au pick-up me chercher le bac bleu. Y a les barres omnibus et les câbles pour ces batteries. On passe en direct dans vingt minutes si tout se passe bien. »

« Ouais, c'est ça. »

« Cody, moi, comme je trouve que les règles générales finissent en clichés, je fais des règles précises. Donc, je laisse passer le levage en godet parce que j'ai dit, pas de balades. J'ai pas dit pas de levages. Donc cette fois, je vais plutôt prendre le cliché. Pas de conneries dangereuses sauf si c'est moi qui les fais ou qui surveille directement les conneries dangereuses, pas parce qu'il y a des règles pour moi et des règles pour toi, mais parce que la responsabilité, c'est pour moi, et c'est moi qui choisis quand ma responsabilité prend des risques. »

« C'est pas ta responsabilité. C'est le nom de Tanner. »

« Mon pote, t'as raison, mais t'as complètement tort. On m'a fait cent procès pour des trucs que j'ai jamais faits. Je suis propriétaire du terrain, et le locataire ou l'ouvrier ou le client fait ce qu'il fait, mais moi je suis une des poches. Je suis la seule poche solide. Le terrain, c'est le paiement. La responsabilité, c'est toujours la mienne. Je suis le fil de terre, Cody. Et c'est moi qui choisis quand je porte la charge. Et Bill, ça fait douze ans qu'on bosse ensemble, et potes depuis le début, tu sais que j'aime pas porter la responsabilité du choix de quelqu'un d'autre. »

« D'accord, alors – est-ce que je peux emprunter Cody pour qu'il me soulève dans le godet et que j'atteigne au-dessus de la porte ? »

« Je surveillerai. »

« Connard. »

« Bon, tout est branché. Tu viens vérifier ? »

« Non. Le boîtier a des symboles positif et négatif, t'as assez de neurones pour me battre à la course au boulot, et ce tableau a besoin d'être câblé. Je vais brancher les barres omnibus. »

« Et moi ? »

« Rusty, ça fait combien de temps que t'as pas été voir la petite ? »

« J'y descends, tout de suite. »

« Tanner, tu vois que j'ai déjà fait sauter l'opercule. Prends un serre-câble et fais passer ce bout de câble dedans. Coupe le bout de fil le plus long pour faire le pont du neutre. »

« C'est pas un tableau divisionnaire, ça, pourtant ? »

« Ben, si, mais ça c'est pour plus tard. Pour l'instant, c'est le principal. »

« Personne m'a jamais expliqué toute cette règle. Genre, le neutre, il est pas déjà relié par le boîtier en acier sur lequel la terre et le neutre sont vissés direct ? »

« Version rapide. En quelque sorte. Mais le fil entre les cosses du bas, c'est un chemin moins résistant que ce que serait l'acier peint. Cette moindre résistance garantit qu'un fil qui touche le métal fait sauter le disjoncteur quand il fait un arc. En plus, ça force le système et le piquet de terre à la même référence de tension, ce qui aide quand la foudre tombe pas loin. »

« Tanner, quand j'ai appris ça à ce gars il y a douze ans, il savait même pas câbler un interrupteur, et maintenant regarde-le. »

« Appris. Waouh. C'est une façon de voir le fait d'apprendre en même temps que toi en réparant ce système cauchemardesque qu'Aries avait installé. »

« Sérieux, Tanner, les installateurs solaires lui ont laissé une maison avec des lumières qui clignotaient, des pompes de puits grillées, des unités de clim. Tu peux foutre en l'air tout ton monde si tu fais ça mal. »

« Donc, faire gaffe, compris. Merci, Bill. »

« Bon, on n'a pas le temps de creuser, percer, mettre la gaine, brancher tout ça. On fait passer le fil par la porte d'entrée et on le raccorde sous tension direct ici sur ces cosses. »

« Nom d'un chien ! T'es sérieux ? »

« Ouais, Bill, je suis sérieux. Le soleil est presque parti. On a la lumière ambiante. Les panneaux tournent sûrement à dix pour cent de leur puissance nominale. Ça fait dans les cent soixante watts. C'est pas assez pour cuire un œuf. On lèche et on colle. Je veux des voyants verts sur le matos dans cinq minutes. »

« Le tableau est fait. »

« Sors du bac le disjoncteur, le Romex, la prise, la boîte d'encastrement, et installe-moi tout ça. Je raccorde le tableau de ce côté. »

« T'as pas encore installé le piquet de terre. »

« Ouais, c'est la première chose demain matin. Ce soir, il nous faut un routeur. Les panneaux produisent pas de jus la nuit. On tourne sur les batteries de toute façon. »

« Euh, c'est ta responsabilité. »

« Ha ! Il t'a eu, là, patron. »

« Arrête de m'appeler comme ça, Bill. »

« D'accord, Slippers. »

« Que Dieu me vienne en aide. Bon, Tanner, regarde là-dedans, tu vois les cosses, marquages clairs, Ligne 1, Ligne 2, Commun et Terre. Je vais brancher ça. Pas de pont nécessaire. Intéressant quand même…. Si t'avais pas de tableau branché, et que t'essayais juste de charger des batteries ou un truc comme ça avec les panneaux, il te faudrait ce pont de neutre ici. »

« Compris. Alors c'était quoi, tout ce truc avec Rusty et la clôture électrique ? Le risque, c'est seulement s'il y a un court-circuit dans le fil, non ? »

« En quelque sorte. »

« Tu dis souvent en quelque sorte. »

« En quelque sorte. Le monde est comme ça. C'est un endroit en quelque sorte, genre. »

« La tension, mortelle. En quelque sorte. Compris. »

« Le danger prioritaire avec ce champ de panneaux, tel qu'il est, c'est pas son potentiel d'électrocution, c'est sa portabilité. Mon instinct m'a dit que je devrais court-circuiter l'un et mettre l'autre à la terre. »

« Je m'en doutais. »

« Ouais, beau travail de compère. Merci. »

« Tout le plaisir est pour moi. »

« Voilà les cosses de batterie serrées au couple. Branche les fils solaires ici et ici, le positif c'est le positif et tu devines lequel est le négatif. »

« On lèche et on colle. C'est noté. »

« Je lécherais pas ceux-là, mon pote. La lumière baisse, mais y a bien plus là-dedans qu'une blague de pile neuf volts. Bill, t'as mis les deux vis de cette caméra ? »

« Je décolle juste l'autocollant QR. »

« descends, sors Cody de l'engin, et allumons ce bébé. »

« Ouais, hé, faut que j'y aille – d'ici une minute. Je lui ai pris un goûter après l'école, mais elle a faim. »

« oh là là, elle s'ennuie sûrement aussi. »

« Un peu. »

« Bon, les enfants, il est 16 h 20 – dis rien, Rusty. C'est parti --- voyants verts batteries --- système allumé. Faut qu'il se stabilise. Quand les ventilos démarrent, on est bons --- Voyants verts, entrée DC --- et, le voilà. Tanner, on lève ce disjoncteur AC, et cette prise est sous tension. Bill, branche le routeur --- Le voilà. Pour la première fois de toute l'histoire, le holler a du courant ! »

Chapitre 19 – mercredi 27 décembre 2023

« Bonjour. »

« Bonjour. »

« T'es sûre qu'on est déjà demain ? »

« Aujourd'hui, Michael. »

« On dirait demain. »

« Ça a été une longue journée. Assieds-toi. »

« Faut que je fasse le café. C'était la journée la plus incroyable de tous les temps, mais j'en ai mérité chaque minute. »

« Je l'ai déjà fait. T'as qu'à appuyer sur le bouton. Je sais pas comment t'as dormi avec ton téléphone qui sonnait toute la nuit. »

« C'est la seule raison pour laquelle je suis réveillé à l'heure. J'ai demandé à Bill de mettre l'appli Ring sur mon téléphone, et je crois que je préférerais laisser les engins se barrer tout seuls. Le prêt m'oblige à les assurer de toute façon, alors franchement, c'est quoi la perte. »

« Je comprends, les prêts à tempérament entretiennent la cote de crédit. Ce que je comprends pas, c'est pourquoi t'empruntes l'argent et que tu rembourses le truc jusqu'à presque rien le lendemain. »

« Deux choses. Les intérêts sont concentrés au début. »

« Donc c'est les intérêts. »

« J'ai littéralement commencé ma phrase par, deux choses. »

« Tu ferais mieux de prendre un café. »

« Il est pas encore prêt. »

« Sors-le peut-être en avance, avant que je t'éclate la lèvre et que t'aies besoin d'une paille pour le boire. »

« T'es toute petite. Pourquoi t'es si violente ? »

« T'es à cran. »

« Deux raisons… »

« Deux raisons pour lesquelles t'es à cran ? »

« Les intérêts et le ratio prêt sur crédit. Tu prends un gros prêt, tu en rembourses la grande majorité, mais la valeur de crédit est toujours là. Quand le prêt est soldé, la valeur de crédit baisse d'autant, donc tu gardes le prêt ouvert toute sa durée avec un ratio dette réelle sur crédit à un seul chiffre. »

« C'est beaucoup de boulot. »

« En fait, c'est le contraire. T'achètes de l'argent, tu le rembourses presque entièrement, et dernier paiement à l'échéance. C'est facile. »

« Le plus dur étant de piger le truc. »

« J'ai eu à le piger qu'une seule fois. J'ai pas besoin de me le rappeler chaque fois que j'achète un truc. »

« C'est quoi le programme aujourd'hui ? »

« D'abord, faut qu'on finisse l'installation solaire. »

« T'es rentré radieux hier… Nom d'un chien, cette caméra va sonner comme ça toute la journée ? »

« C'est cette branche devant la caméra. La brise souffle, la branche bouge, et la caméra donne l'alerte. On a quand même eu deux ratons laveurs. »

« Des ratons laveurs ? »

« Tiens, tu glisses vers le bas, tu cliques sur l'appareil coupable, et ça se lance. »

« Oh, c'est vraiment une branche. »

« Celle-ci est différente, par contre. Je clique juste dessus ? »

« Ouais, régale-toi. Faut que j'aille me brosser les dents et me laver la figure. »

« Pas de douche ? »

« Faut que je file. C'est le jour du barrage. Bill revient, et j'emmène les gamins au magasin de buses avec moi, leur apprendre les achats et voir si je peux adoucir ma position de dictateur sur la société et quand même les faire embarquer. »

« Sinon, Tanner les gardera comme employés ? »

« Je crois, mais ça, c'est la responsabilité d'un supérieur direct. C'est différent de la copropriété. Je veux pas me décharger de la responsabilité pour la mettre sur le dos d'un gamin innocent. »

« Associés – moins de responsabilité. Compris. »

« Voilà le truc. »

« Mais Rusty est partant ? »

« Aux dernières nouvelles, par contre, Cody, c'était toujours un non catégorique. »

« Oh, y a des ratons laveurs ! J'ai juste envie de caresser leurs petites oreilles. »

« Je reviens. Choisis-en un, et j'aurai une petite discussion avec lui à propos des oreilles. »

(Raton laveur, Coyote – ça fera un rebondissement marrant. Stef ouvre une enquête sur la faune.)

« Qu'est-ce qui s'est passé, Tanner ? T'as abandonné ? Il est 7 h 45. Mon café est glacé à force de t'attendre. Et t'as raté le plus gros ours qu'on ait jamais eu. »

« Bon, non. J'ai pas abandonné, mais je me suis dit que tu viendrais encore plus tôt juste pour me battre, alors j'ai pris mon temps, pour te donner une leçon. »

« Bien joué. Écoute, on se balade avec deux ou trois piquets et on devrait les enfoncer avant de descendre la route. »

« C'est quoi ce… »

« Le géomètre vient demain. Je suppose… »

« T'es bizarre. »

« Différent. Écoute. Je sais que j'y suis allé fort hier sur l'association… »

« Un peu. »

« Ouais. Mais pour une bonne raison. Cody doit savoir que le train de la belle vie roule sur des rails. On monte d'un seul côté, et ça va dans une seule direction. »

« Il est pas convaincu. »

« On verra. Mais toi non plus, t'es pas convaincu. T'as une société, une licence, un compte en banque, et t'as ton autonomie, et forcément, que je pousse contre ça, ça fait grincer le plancher. »

« Le plancher, les trains. Je te suis, mais j'ai pas besoin des nuages d'images. »

« Ouais, donc je te vois. Je sais, je sens que t'as un truc propre, et y ajouter des gens, ça salit ton truc – et je vais pas jouer la brute en te disant, je te l'avais dit, avant que tu choisisses Cody, parce que la mécanique Cody, c'est pas tant un choix qu'avoir mis le besoin de bras à côté du besoin d'un associé. »

« Ça avait l'air un peu filou, d'appeler ça mon choix juste après que tu m'as laissé aucun autre choix, mais j'ai vu clair dans ton jeu. J'ai vu le sens plus profond aussi. »

« Plus profond ? »

« Ouais, embaucher, c'est un équilibre. Dès que t'embauches des bras, tu te rends compte que t'as aussi embauché les complications de la personne. »

« Carrément – va un cran plus loin. Ceux que t'embauches, c'est pas tes aides, c'est tes associés. Ils te font, ou ils te cassent. Mais si t'as pas de bras, t'es déjà cassé. »

« Je vois ça. »

« Bon, maintenant allons encore un cran plus loin. Là, maintenant, c'est toi le patron. Et ça, c'est un nœud coulant réconfortant. On dirait qu'il te soutient le cou, mais plus tes pieds bougent, plus le tabouret vacille, et t'es pas encore prêt à tenir debout tout seul. »

« Vas-y. »

« Donc, là, tu t'en sors bien, la banque fait le boulot, et Deno s'occupe du juridique. Tu gères le téléphone et tu compares les assurances, et tu me donnes la facture. Mais là, t'as un seul nom de chantier, pas de fournisseurs, pas de clients, pas d'achats de matériaux, de planification, de logistique, d'appels d'offres, de comptes fournisseurs, de comptes clients. T'es un gars avec un boulot qui fait sa propre paie et deux autres gars qui se sont pas encore mis en arrêt maladie ou, Dieu nous en préserve, qui se sont pas encore blessés. T'as pas acheté ni entretenu d'équipement, et t'as même pas encore planifié une pause déj. T'es nouveau. »

« Nouveau. »

« Nouveau, mais pas con. Tu vois ce que t'as entre les mains, et le côté le plus brillant, c'est que tout est à toi. Et ça, je peux pas le discréditer. En fait, j'y avais pas pensé quand toute l'idée m'est venue au départ. Mais maintenant, si, et j'y ai réfléchi, et je crois que j'ai une solution. On peut en créer une nouvelle, et vous pouvez être tous les trois dedans, et tu gardes l'originale pour la remplir plus tard, ce qui crée ce qu'on appelle une société dormante, ou tu peux faire entrer les gamins et commencer à affronter le vrai monde tout de suite. Salir celle-ci, la cabosser, et tout ce qui viendra du fait de mettre trois quasi-inconnus dans un mariage --- et ça, c'est l'autre piquet. Tu t'es fiancé – j'ai oublié de dire à Stefanie que tu t'étais fiancé avec sa prime de Noël – tu vois où je voulais en venir avec tout ça ? »

« Oui, Cody et Rusty doivent entrer, et t'as besoin que je te fasse confiance. »

« Et t'arriveras jamais au boulot avant moi parce que j'arrête jamais d'y penser, ce qui est la fin de l'époque de la société. Quand t'y seras, tu comprendras ce que je veux dire. Pour l'instant, le soleil est pas encore levé, mais les panneaux solaires sont chauds. Sors la scie à guichet de l'arrière du pick-up, découpe des trous dans le plancher pour la gaine que tu trouveras là-dedans, passe les gaines dans les trous. Utilise les raccords pour remonter vers le mur du fond. Ramène tout ce qu'il y a dans le pick-up à la cabane. Faut que j'aille appeler Stef. Si je lui raconte pas ça, elle va me tuer. »

« Salut. »

« Salut. »

« Déjà des nouvelles ? »

« Des vieilles nouvelles. Maintenant écoute. Je veux pas de tes conneries. C'est pas la preuve de mes échecs, c'est la preuve des autres grands moments d'hier. »

« Oh, bon Dieu ! Alors tu… »

« Non, laisse-moi raconter. »

« Je suis en réunion Teams. J'ai pas le temps pour ta – ta toi-itude. »

« Ma moi-itude. Pas de problème. Tanner s'est fiancé avec ta prime de Noël. Allez, byeee. »

« C'est quoi ce bordel ? »

« T'as dit de tout sortir du pick-up et de le mettre dans la cabane. »

« Mais t'as eu qu'une minute pendant que j'étais au téléphone. »

« Pour la bonne cause. »

« Fallait vraiment que tu prennes le moindre déchet ? Je veux dire, les paquets de clopes, les sacs McDonald's. C'est littéralement de la terre du plancher en tas, ça ? »

« Je me suis dit que c'était une jolie touche. Tu vas répondre à ton téléphone ? »

« Non, c'est Stef, et elle a sa propre leçon à apprendre. »

« Ben ça alors, ça fait un paquet de clopes. J'arrive pas à croire que tu les as toutes fumées en une nuit. »

« 'Lut, Cody. »

« J'allais commencer par les caméras, et les paquets de clopes m'ont fait dérailler. »

« Ouais, comment t'es entré ici sans déclencher les notifs Ring ? »

« J'les ai contournées. Tu vas répondre à ce téléphone ? »

« Non. »

« Envoie-la sur la messagerie, alors. »

« Je peux pas faire ça non plus, sinon elle sera pas là à fulminer à chaque sonnerie. »

« J'déteste quand ma bonne femme fait ça, elle arrête pas d'appeler jusqu'à c'que j'réponde. »

« Il est 8 h. Rusty monte la côte en soufflant comme un bœuf et faut qu'on câble ces panneaux pour charger les batteries. Regarde ici, elles sont livrées à cinquante pour cent, et on a fait tourner le routeur toute la nuit, donc les quatre voyants qui clignotent, ça veut dire quarante pour cent. Quatre batteries, c'est vingt kilowattheures, et on a à peu près quatre heures de soleil avec environ seize cents watts de panneaux… »

« Frérot, réponds au téléphone ou laisse tomber le cours de maths. »

« Ou je peux acheter ce que je veux acheter, c'est-à-dire un ouvrier formé plutôt qu'un débile que je dois surveiller chaque minute parce qu'il m'écoute pas quand je lui dis des trucs que je veux qu'il sache. »

« Réponds juste au téléphone. »

« Écoute bien, Cody, ou reste toxique. C'est toi qui vois. Les batteries indiquent à peu près quarante pour cent. Ça fait environ douze kilowatts en moins. Si on prend quatre heures de puissance nominale… »

« Puissance nominale ? »

« Bonne question, Tanner. Cet autocollant que t'as tourné vers le bas hier, ça s'appelle la plaque signalétique. Elle contient toutes les infos du panneau. Dans ce cas, la puissance annoncée, la quantité d'électricité que ce panneau est censé produire en conditions de test sur banc. Y a plus que ça, et j'y viendrai, mais pour l'instant, mets-toi bien en tête que chaque panneau fait 425 watts nominaux, donc si tu multiplies ça par les heures de soleil, t'obtiens… »

« Dix-sept cents. »

« Pas tout à fait, Cody. Ça, c'est la valeur nominale des quatre panneaux combinés. Quand tu multiplies ça par les heures de soleil, à peu près trois heures ici en hiver, au fond d'une vallée avec les panneaux orientés est-sud-est. »

« Euh, il a raison. Ça fait beaucoup de données. »

« Il a pas dit ça, Tanner. Il a interrompu avec une réponse à moitié fausse. Et toi, t'interromps par impatience. »

« Je crois que c'est le téléphone. »

« Bon - - - Salut chérie, t'es sur haut-parleur avec Cody et Tanner… »

« Et Rusty. 'Jour Stef. J'ai trop hâte de le voir essayer de se défiler. »

« Michael, je…. »

« Haut-parleur, chérie. »

« Je m'occupe de toi plus tard. Tanner, félicitations ! T'avais prévu le coup, ou c'était spontané ? »

« Spontané. »

« Comment t'as fait ? »

« Ben, ça fait un moment qu'on en parle, et vous nous avez donné cette prime, et on est allés payer l'acompte, et voilà. »

« Elle était contente ? »

« Ben, ouais. »

« Elle a pleuré ? »

« Un peu. »

« Et toi, t'as pleuré ? »

« Moi ? »

« Qu'est-ce qu'elle a dit, sa mère ? »

« Elle était à fond, évidemment. »

« C'est quand le…. »

« Chérie, l'interrogatoire. »

« J'ai dit que je m'occupais de toi plus tard. Vous avez déjà une date ? »

« Bientôt. Ça fait un moment qu'on en parle. »

« Chérie, on est en réunion d'équipe, et on a de l'électricité par terre et… »

« Je m'occupe de toi plus tard, byeee. »

« T'es foutu, frérot. »

« Ouais, c'est ça. »

« Bon, écoutez. Je serai ravi de vous mettre dans le coup quand je ramènerai toute cette engueulade à un bisou de réconciliation demain, mais pour l'instant faut qu'on déplace ce fil, qu'on le mette en gaine, qu'on le raccorde et qu'il récolte de l'électricité. Tout le problème de maths que j'étais en train de poser… »

« Ça explique tout. C'était un problème de maths, c'est ça qui m'énervait autant. »

« Ouais, c'est ça. »

« Frérot, j'déteste les problèmes de maths. »

« Oui, les enfants. Cody, Tanner et Rusty gagnent chacun vingt dollars de l'heure payés par Michael. Michael a passé dix minutes à essayer d'apprendre à Cody, Rusty et Tanner à calculer la production solaire et le temps qu'il faudrait pour remplir les batteries. Au lieu de ça, Michael a dû perdre dix minutes de plus à expliquer que les maths, c'est le boulot. Si les trois hommes n'arrêtent pas d'interrompre pour qu'on puisse avancer dans la journée, combien Michael va-t-il les payer ? »

Chapitre 20 – mercredi 27 décembre 2023

« Salut Bill ! »

« Salut, Mamaw Mernie. »

« Salut, Bill. »

« Salut, Emma. »

« Salut, Tonton Bill. »

« Salut, Bernie. »

« Maintenant qu'on a fait les Walton, tu vis juste ici en ville, et je te vois que deux fois par an. »

« Je sais, Emma. Je te vois plus souvent à l'épicerie. »

« On en est au point où faut que j'invente du travail pour toi juste pour t'apercevoir. »

« J'ai pas raté grand-chose, quand même. T'en es toujours aux mêmes vieux tours. Qu'est-ce que t'as prévu pour moi ici au centre communautaire ? »

« Eh ben, Bill. C'est à propos de ces portes. Elles me tourmentent. J'ai demandé à tous ceux que je connais où sont les originales et pourquoi celles-là sont ici, et pas une âme est fichue d'avancer une hypothèse valable. Tout le monde est d'accord, par contre, celles-là ont rien à faire ici. »

« Tu veux dire qu'elles vont pas avec le reste, et que tu veux que je trouve des portes et que je te les pose. »

« Eh ben, Bill, c'était pas l'idée, mais maintenant que tu le dis. Après t'avoir fait installer les caméras, je pourrai peut-être t'embobiner pour que tu fasses don de deux portes qui vont avec. »

« Parce que je faisais déjà don des caméras aussi ? »

« C'est trop gentil de ta part. Venir jusqu'ici offrir ton travail bénévolement, et rajouter les caméras dans le marché. »

« Le marché ? »

« Comme tu sais à quel point c'est important pour moi. Ces portes me trottent dans la tête – la seule chose que j'imagine, c'est qu'on les a mises pour la sécurité. »

« Ouais, sûrement. »

« Personne sait. Elles sont là, et si je dois les remplacer, il me faut des caméras de sécurité pour faire le boulot pour lequel je crois qu'ils ont enlaidi le bâtiment au départ. »

« Comme je sais, hein ? Vingt-cinq ans à faire l'école, administratrice de l'église, responsable des élections, et toujours assez bonne femme du pays pour sortir le grand charme quand l'esthétique est en jeu. »

« Eh ben, Bill. »

« Je devrais te faire appeler ma banque, voir si t'arriverais pas à leur faire offrir deux mois de crédit immobilier pour moi. »

« C'est Tennessee Mutual ? »

« Oh, misère. »

« Qu'est-ce que t'as dit, maman ? »

« Tu m'as entendue. »

« Et t'as même pas eu besoin d'un ours cette fois. »

« Lonnie connaît les règles. Le sujet effiloche les nerfs, change de sujet. L'ours, ça marche avec un homme comme Lonnie. Vous deux, une dame a besoin de moins de manières. »

« Je connais ce coup-là ! Michael appelle ça, me fais pas passer pour un trou du cul. »

« Ouaip, c'est ça, la version avec moins de manières. C'est qui, Michael ? »

« Eh ben, Mernie, c'est grâce à lui que j'ai pu voir Emma ici si vite. Mon pote Michael vient d'acheter ce vieux coin de pêche en haut de la route, et il a des problèmes de sécurité, et il a besoin que je vienne installer des caméras. »

« Attends, tu connais celui dont toute la ville parle ? »

« Ben, ouais. C'est mon pote. Celui dont toute la ville parle, hein ? Ça m'étonne pas. Attendez un peu de le rencontrer.. »

« T'en as vraiment un drôle d'assortiment »

« Ouais, maman a raison. T'en as vraiment un drôle d'assortiment. Alors tu connais l'homme qui a acheté Old Trail Holler. »

« Il l'appelle Cat's Ass Holler – quand Stefanie le laisse faire. »

« Oh, y a une Stefanie aussi ? »

« Ohh, y a une Stefanie. C'est une affaire de sécurité, mesdames, va falloir aller chercher vos ragots ailleurs. »

« Bon, j'aimerais des caméras à l'intérieur, mais la Commission électorale aurait son mot à dire, et demander pardon après coup comme ça pourrait me faire passer sur CNN en novembre plutôt que d'assurer la sécurité du centre. »

« Donc toutes les caméras à l'extérieur ? »

« Bonne idée, Bill. Oui, extérieur seulement. »

« Donc, deux pointées sur la porte, une à chaque coin ici. Tu veux qu'il y en ait qui pointent vers l'extérieur ? »

« On peut faire ça ? »

« Je pourrais en mettre une pour le parking, et peut-être faire le tour par derrière et en cacher une là-haut sous l'avant-toit aussi. »

« Oh, des caméras cachées ? Je pensais que des grosses caméras bien voyantes disaient restez dehors mieux que, ha, je t'ai eu. »

« D'accord, quatre caméras restez-dehors. Et pour la technologie ? »

« Je sais que pour toi, c'est des mots magiques. »

« La technologie. Tu veux un truc que tu dois surveiller, ou tu veux un abonnement ? »

« J'y avais pas pensé ? »

« C'est trop gentil de ta part. Dieu te bénisse, mon chou. »

« Voilà la version courte. Je peux faire don des caméras dans les deux cas, mais c'est toi qui dois choisir la technologie. Option un, tu dois acheter un DVR à mille dollars et créer un compte gratuit qui t'alertera quand quelqu'un déclenche l'alarme. Ou deux, tu dois créer un compte chez genre Ring, et ça enverra une alerte chaque fois que quelqu'un s'approche. »

« Bernie, combien ça coûte, un abonnement ? »

« J'suis déjà dessus, maman. Ça dit que t'as autant de caméras que tu veux ici sur un seul site pour quatre-vingt-dix-neuf dollars par an. Le vrai avantage, c'est que Ring a la communication bidirectionnelle. »

« C'est comme ça qu'ils t'attrapent, Emma. Ils t'accrochent avec c't'abonnement, et t'es ferrée à vie. »

« Je sais, Mamaw Mernie, et ce DVR, c'est dix ans d'abonnement d'un coup, mais après, il est à toi. »

« S'il dure dix ans », coupa Bill.

« Qu'est-ce que tu conseilles, Bill ? »

« C'est ton choix, Emma. Moi, je fais que les installer et sourire quand tu choisis dans lequel de tes propres pièges t'es allée te coincer. »

Chapitre 21 – mercredi 27 décembre 2023

« Oh là là ! Ça a l'air super ! »

« Salut, Bill. »

« Salut, Tanner. »

« 'Jour, Slippers. »

« Salut Bill, t'arrives pile à temps. On a fini le câblage il y a cinq minutes, et j'ai besoin de toi comme témoin. »

« Témoin ? D'habitude, je suis ton alibi. »

« Arrête tes conneries une seconde. Tout le monde dehors. »

« Tiens, patron, assieds-toi sur les marches. »

« Bill, l'arrêt des conneries, c'était le signal. »

« Je vois. »

« Les gars. C'est maintenant ou jamais. Tout le monde sait ce que je pense. Ce boulot, il est pas normal. Je fais pas un truc normal, ici. »

« Tu l'as dit. »

« Bill. Conneries. Écoutez. J'ai parlé de ça avec chacun de vous, mais on n'en a jamais discuté. Tanner sait que c'est un truc, mais à part ça, vous deux, vous avez juste eu des allusions et des ordres de dictateur. Alors laissez-moi tout expliquer jusqu'au bout. J'ai embauché plein de gars – Bill ici en faisait partie. J'ai embauché plein de gars au fil des années. Y a eu des fois où j'ai embauché dans une hiérarchie établie, et des fois où j'ai embauché au black, et à peu près tout entre les deux. Faut que je construise une maison pour Stefanie ; on va sûrement prendre un entrepreneur général pour la maison. »

« Pourquoi tu la construis pas toi-même ? »

« Bill, chut. Pour l'instant, c'est entrepreneur général. »

« Je suppose que Stef te laisse pas faire. »

« L'ingrédient spécial de foutage de merde de Bill, la supposition. »

« Bill, j'ai besoin d'un témoin, pas de questions de déposition. Même avec l'entrepreneur, je dois quand même faire les routes, construire l'atelier, faire le solaire, et maintenant que Chris a trouvé de la roche tout le long de la servitude, il me faut un paquet de solaire. »

« Ben ça alors, oublie pas le barrage. »

« Ouais, le barrage. Et même avec un entrepreneur, faut que j'économise un peu de fric quelque part, sinon rien de tout ça se fait. Donc faut que je creuse l'assise de la maison. »

« Donc tu mets ça sur le dos de Rusty, de Tanner et de moi et t'économises quelques billets au passage. »

« Je doute d'économiser quoi que ce soit, mais je dépenserai plus lentement. »

« Radin. Juste pas foutu d'embaucher et de payer ce qu'il faut. »

« Cody, je t'ai fait quelque chose qui t'a vexé ? »

« Juste tu veux t'payer du terrain, prendre des p'tits gars du coin pour faire l'boulot, et pendant c'temps t'as tellement d'fric… »

« Doucement… »

« Non, vous les mecs pleins aux as, vous êtes tous pareils… »

« Cody. Arrête ! Tout de suite. Toi, t'as pas besoin de ça, mais Tanner et moi, si. On le veut.

« Frérot, c'est un plan pour pigeons. »

« Attendez. Vous tous. C'est pas un plan pour pigeons, Cody – quel que soit tout le poids que ce mot a pour toi. C'est une question de contrôle. T'as raison, je pourrais embaucher une équipe de terrassement, ils viennent, je paie la note, la maison se construit, et je suis tranquille. Mais c'est pas ça. Les équipes de terrassement – toutes – bossent de la même façon. Elles viennent, elles ont un plan, et elles rasent tout là où elles prévoient d'aller. Elles coupent tout, tout d'un coup, et elles se barrent. Et ça a un prix, et t'as raison, le prix est sûrement bien plus élevé que vous pour le même produit, un holler lunaire où seuls les rats continueront de vivre. Mais moi, j'achète pas ce produit-là. J'achète un godet à la fois, réparer une partie d'un truc et puis passer au truc que la partie cassée soutenait, et je finis le truc cassé, et puis je vais réparer la priorité suivante. Un jour couper des arbres et le lendemain pas faire la route pour laquelle j'ai coupé, mais étaler le paillis de la veille ailleurs parce que maintenant que j'ai le paillis, je peux faire une cour de cabane plus propre, moins de boue collée au plancher et gelée là, moins de poussière aspirée par l'onduleur. Un jour je creuserai un trou et je stockerai la terre à l'endroit provisoire pendant que je dégage les arbres de l'endroit définitif et que j'installe la fosse septique, et après je déplacerai la terre - - - Tu peux pas payer une entreprise pour ça. Sauf si tu crées l'entreprise. Et je vais te dire autre chose, petit merdeux, une chose est sûre. Personne d'autre te choisira pour son équipe avec une attitude pareille. Et nous, on t'a même pas fait remplir le formulaire de candidature qui sera sûrement le fléau de toute ta putain d'existence foirée, parce que t'as une liste de mauvaises références de boulot à trier, critère de recherche principal, laquelle risque le plus de dire le moins de saloperies quand ils répondront au coup de fil pour les références. Donc l'entreprise que j'aurais embauchée, cette entreprise-là, elle t'embauche pas, de toute façon, alors autant que tu prennes ce plan, sinon t'as zéro,. Zéro, Cody, ce qui, comme t'as déjà capté et bloqué, est la réponse au problème de maths de ce matin. Zéro, c'est ce que Cody aura de ce chantier de deux ans qui vient avec des gars qui te font confiance et comptent sur toi et sur qui tu peux compter pour une fois. Des hommes qui ont besoin de toi plutôt que de passer tout leur temps à te prouver que t'as besoin d'eux. » (J'arrive même pas à faire le cadeau d'une vie sans – tout ça)

« Et pour une fois tu restes là pendant la pause, la bouche cousue, et personne d'autre a parlé non plus, alors je vais finir. L'entreprise, c'est le truc. Mais j'ai plus la force d'en lancer une nouvelle, ces temps-ci. Alors je fais la deuxième meilleure chose. Je peux pas gérer un compte de paie, et je peux pas gérer le téléphone. Et je peux sûrement pas gérer le bureau des ressources humaines. »

« Ça, c'est un fait. »

« Ta gueule, Bill… Bien vu quand même. Je peux plus faire ces trucs-là parce que j'ai d'autres choses en cours. Mais je peux embaucher une entreprise, et je peux payer une facture, et je peux m'assurer que l'argent tombe juste chaque semaine. Et vous, les gars, vous pouvez apprendre à faire ce pour quoi j'ai plus l'énergie. »

« Donc, si c'est un plan pour pigeons comme dit Cody, il est où, le pigeon ? »

« J'ai pas dit plan pour pigeons comme ça. »

« C'était littéralement tes mots. »

« Je crois que je pose la question qu'il veut dire ; comment ça pourrait mal tourner ? »

« C'est une bonne question, Tanner. Je crois pas que ça puisse mal tourner. J'ai besoin de vous – mais Cody, je cherchais quelqu'un quand je t'ai trouvé, et je peux sûrement en trouver un autre au Weigles en train de faire la queue pour du tabac. Mais cet inconnu comblerait le besoin et ferait rien pour l'envie. Je pourrais faire de la pub pour cette boîte toute la journée sur Facebook, et l'allée serait pas assez longue pour que les candidats fassent la queue en file indienne. Le besoin, c'est facile, Cody. Je peux combler ce gouffre avec une cuillère à café dans la main de chaque homme. Ce que je peux pas combler, c'est l'envie. J'ai besoin d'hommes pour construire cet endroit, et je veux que ce soit vous. »

« T'as juste plus envie de chercher. »

« Tu te laisseras pas convaincre, Cody. Ça me va. Mais je vais le redire. Cette entreprise, c'est le boulot. L'offre, c'est vingt balles de l'heure, et ton ventre attendra pas ta sagesse. Donc, tu bosses, t'es payé. Merde, la loi dit que même si tu bosses pas, t'es payé tant que t'es employé, t'es payé. Ça, ça le rend encore plus solide. Si t'es associé, et que l'entreprise touche l'argent du devis sur une facture correctement présentée et exécutée, cet argent est à toi, et y a aucun licenciement possible. »

« Ouais, c'est ça. Écoute ça, Cody. Pedro t'a littéralement viré pour avoir fait exactement c'que t'es en train d'faire là. »

« Va t'faire foutre, frérot. C'est toi qui m'as viré. »

« Et c'est toi qui m'as fait embaucher ici. »

« Bon, les gars, écoutez. On peut pas faire dérailler les faits avec des vieilles… »

« J'fais rien dérailler. Rusty fait comme s'il avait décidé, et l'autre jour, il était autant un non que moi. »

« Cody, t'es tellement plein de merde… »

« Stop ! Stop maintenant. Cody est dedans. Il se bat juste pour sauver la face, là. On l'a eu avec la structure de paie. »

« Où t'as été chercher ça ? »

« Tu l'as dit toi-même. T'as défini le licenciement, et ça a montré ta trahison, et quand tu l'as dit, t'as montré ce que je disais, et ça te fait dire oui. Tu peux plus être viré maintenant, et soyons honnêtes, la paie est meilleure que ce que tu mérites. »

« C'est pas toi qui m'dis c'que j'vaux. »

« Cody, t'as tout intérêt à préférer que ce soit moi, parce que je paie au-dessus du marché pour un homme que le marché a déjà rejeté une douzaine de fois. Tu peux pas citer un boulot que t'as pas quitté ou dont t'as pas été viré. »

« Tu fais comme si tu savais. J't'ai pas raconté mon histo… »

« Cody, t'es un homme de vingt-deux ans avec un bébé à la maison, t'es venu bosser huit jours avant son premier Noël avec un week-end de préavis, tu m'as combattu à chaque étape - un homme qui essaie de rien faire d'autre que te payer pour un boulot dont il a besoin. »

« Toi l'homme riche regarde de haut le pauvre. J'te combats pas. J'combats que tu me mets des mots dans la bouche, que tu dis que j'dis qu'j'suis dedans. J'ai pas dit ça, mais te v'là qui supposes – j'croyais qu'la supposition c'était l'truc à Bill. »

« T'entends deux messages, Cody. J'ai bien dit les deux, mais tu fais semblant que le seul que j'ai dit, c'est que t'es bas, et t'ajoutes que je dis que je suis haut. Et, si j'avais vraiment dit que je suis haut, t'aurais raison de le relever. Mais je l'ai pas dit. J'ai dit que t'es bas, et que ta valeur est haute, et que tu te coupes avec tes propres conneries, exactement comme je le dis depuis le début. »

« Tu tords les mots. »

« Non, Cody, je tords l'horloge. T'es dedans, et t'as sauvé la face. T'es bon. Personne ici pense que t'as cédé facilement au Yankee. Tu lui as montré. Maintenant, s'il te plaît, laisse-moi parler à tous les autres – parce que même si tu retires quarante mille dollars par an de la bouche ouverte de ton propre gamin en fermant pas la tienne, ces hommes-là ont des courses à faire et ils ont les mêmes trente prochaines années de boulot devant eux que toi, et ils sont pas moins inquiets que toi de la stabilité de l'idée. »

« Ouais, c'est ça. »

« Euh, je vais pas en rajouter, Cody, mais il a raison. Je veux ça. Et je vais être encore plus précis que lui. Toi aussi, tu le veux, la preuve, t'es pas parti. Tu restes planté là et tu sauves la face, mais t'es pas parti. Tes doutes ont obtenu des réponses que je voulais entendre, mais j'ai encore des questions. Genre, c'est une association, d'accord, mais qui fait tout le boulot ? »

« Ça, c'est une question à laquelle je peux répondre franchement. Vous faites tous le boulot. Vous êtes une équipe de trois, et vous pourriez penser à répartir le travail selon les points forts, et le sceptique, le pragmatique et le rêveur ont chacun leur chemin à part, mais aucun de vous n'est juste l'un des trois. Vous êtes tous le directeur, le vice-président et le trésorier. Vous êtes trop nouveaux pour faire autrement. »

« Jolie parabole, mais là, c'est moi qui gère les heures et la facturation et les impôts et la paie et l'assurance et tout ça à côté. Et tout ça après avoir déjà fait toute la journée le même boulot que tout le monde, qui lui est rentré chez lui. »

« C'est pas le Magicien d'Oz, Tanner. Chaque Homme de fer-blanc reçoit la paille, et vous devez tous avoir les neuf noms, tête d'épingle. »

« Oh là là ! De la parabole au conte de fées. Il me faisait ce genre de conneries tout le temps, à moi aussi. »

« Bill, ta gueule. »

« Nan. Le petit le voit pas, et toi tu veux pas répondre franchement. Alors je vais le faire. Je suis là, planté, et je me dis que s'il avait trouvé ce plan génial à trois bonshommes y a dix ans, quand c'était moi qui étais à ta place, ç'aurait été parfait. Au lieu de ça, Pantoufles ici présent m'a fait apprendre sur la pointe des pieds, à coups de gamelles et de pépins. Cette fois, je vois qu'il a tout calculé. J'aurais aimé avoir cette version-là. Et pour finir, je referais la queue dans cette allée même sans ça, mais avec ce plan, j'ai presque envie de tout recommencer. »

« Ça, c'est un avis Google. Merci, Bill. Et merci de m'avoir remis sur les rails. Tanner demande qui fait le boulot. La réponse, c'est vous tous. Vous faites à tour de rôle. Tanner s'est tapé la compta et les conneries ces deux dernières semaines avec vous, et pendant trois semaines avec sa propre paperasse en plus. Une fois que vous êtes tous enregistrés comme une seule boîte, vous vous passez les comptes, et vous apprenez la méthode au suivant. Il s'en occupe quelques semaines, puis le suivant. Comme ça, vous avez tous les bases de la fonction la plus basique d'une entreprise : payer les factures. »

« Ouais, j'ai une question. J'ai déjà trois becs ouverts dans mon nid, et une fois réglé qui tient les comptes, ce que j'ai besoin de savoir, c'est d'où il sort, l'argent des comptes ? »

« C'est ça qui est beau dans tout ça. Ma méthode prend du temps, beaucoup de temps. J'ai du boulot pour deux ans ici si on se bouge le cul. Les factures sont calées sur les heures de chantier. La facture passe le jour de paie, de la boîte aux associés, et vous partagez comme vous le décidez. Vous pouvez garder le calcul à l'heure, ou diviser à parts égales, mais ça, c'est une décision pour les dirigeants. »

« J'imagine qu'on va voter là-dessus. » (Réplique laissée sans attribution exprès).

« Bon, petits merdeux, on y est. Si vous restez, prenez vos associés par la main - - - prenez-vous par la main. Toi, Rusty , acceptes-tu de prendre Tanner et Cody pour associés légitimes ? »

« Oui. »

« Toi, Tanner, acceptes-tu de prendre Rusty et Cody pour associés légitimes ? »

« Oui. »

« Toi, Cody, acceptes-tu de prendre Tanner et Rusty pour associés légitimes ? »

« Oui. »

« Je vous l'avais dit. Maintenant, Tanner, appelle Deno. Il attend une invitation à déjeuner pour voir tout le monde et faire les modifs des statuts et tout ça. Emmène-le dans un endroit sympa. Stock and Barrel. Tiens, ma carte. »

Chapitre 22 – mercredi 27 décembre 2023

« Ce Cody, il va nous causer des emmerdes. »

« Il est malin. Genre vraiment malin. J'essaie de le prendre de vitesse, mais il a ses bottes de danse aux pieds, et j'arrive pas à lui attraper la main avec tous ses pas et ses pirouettes. »

« Faut pas le laisser mener. »

« Essaie un peu de l'arrêter, toi. »

« Tu t'en sors pas mal. J'étais sûr qu'il se barrait, et d'un coup tu le fais tenir la main à des mecs dans la boue. »

« Une épiphanie. »

« Plutôt un truc pas diagnostiqué, mais y a quelque chose qui tourne pas rond. »

« Bien vu, Bill. »

« Oh, salut Stef. T'es entrée comment ? »

« C'est mon balai qui m'a montée, et je vous trouve tous les deux le cul posé dans le cabanon, toute mon équipe qui s'est pas pointée. L'objectif, c'était mon quarante-deuxième anniversaire. »

« C'est dans quatre mois, chérie. »

« T'es censé être au magasin de buses avec les gars. »

« Changement de programme. »

« C'est la saveur du jour, les changements de programme. »

« Alors tu passes en allant faire les courses avec la famille, deuxième jour de congé, encore trois, et c'est mon éthique de travail sur la construction de ta maison qui est ton premier sujet ? »

« D'accord, on bosse – le cul posé. »

« On planifie. »

« Ils sont où, les gars ? »

« Ils sont en route chez Deno pour faire modifier la société. »

« Essayons en français ; t'es parti de la maison y a trois heures. Le programme, c'était finir le solaire, les buses, la cohésion d'équipe, puis passer à la réparation de la digue. Imagine ma surprise quand je te trouve assis en tailleur sur une table, et Bill dans un fauteuil de jardin – et pas de raton laveur sur l'onduleur comme tu me l'avais promis. »

« On a fini le solaire, et… »

« Commence par le changement de programme. Ça m'a l'air d'être le gros titre. Deno. Vas-y. »

« T'aurais dû voir ça, Stef. Ce mec est assis sur la marche du haut du cabanon. Moi je suis dans le cabanon, par-dessus son épaule. Les gars, tous les trois alignés dans la cour. Michael dit : tenez-vous la main, et comme s'ils étaient hypnotisés, ils le font. »

« Genre en cercle, la main dans la main avec Michael ? »

« Nan, comme des gamins dans le bureau du directeur. Il venait de passer trente minutes à les remettre d'aplomb, il leur donne la vision, Cody qui résiste comme s'il avait eu affaire à Michael toute sa vie, Michael qui parle à sa propre personnalité en bottes pleines de boue. C'est un cerveau qui fond. »

« La main dans la main, Bill. »

« Écoute pas ce type, chérie. Tu sais qu'il a sorti le chaudron, et voilà que tu débarques avec tes images de balai, et maintenant il a même plus la louche, il a sorti la rame du bateau, et il touille. »

« Mais c'est toi qu'il touille, et j'aime bien les épices. Vas-y, Bill. »

« Donc, voilà trois hommes adultes, des gars de la campagne, des gars du bâtiment, d'accord, alors une blague, on la laisse décoller un peu sur la confiance, mais ils se tiennent la main, et ça se voit – ils sentent chaque cal. La patte moite de Rusty, le Tanner genre qu'est-ce-que-je-suis-allé-foutre-là, les couilles de péquenaud de Cody. C'est incroyable. On voit tout. »

« Bon, là tu débordes. Michael, de quoi il parle ? »

« Il s'en sort bien. Fais gaffe à ce que tu demandes, tu pourrais bien l'obtenir. Vas-y, Bill. »

« Donc Michael les tient, et il le sait. Il les fait se tenir la main, mais on voit le lien qui flanche, et ce mec sort : Toi, Rusty, acceptes-tu de prendre Cody et Tanner… »

« Non, stop ! Arrête-toi là. Tu veux dire qu'il y a eu un mariage, et que j'étais pas invitée ? Attends, dis-moi que Cody a dit oui. »

« Oh, chérie, il l'a dit. »

« Et maintenant ils vont chez Deno pour officialiser ? »

« Ouaip. »

« Et tout ça, et moi je suis pas sur la liste des invités ? »

« Stef, c'était une épiphanie emballée dans la sérendipité emballée dans l'opportunité… »

« Ouais, la zone, je sais. »

« Mais j'entendais la caméra cliquer au-dessus de ma tête tout du long, alors c'est sur la Ring, garanti. Regarde. »

« Non, pas sur ton téléphone. Je veux ma propre copie. Personne va me croire quand je raconterai cette histoire. Il me faut la version Reelz. Elle s'appelle comment, l'appli, Bill ? »

« App Store, tu cherches Ring. En attendant, qu'est-ce qu'on a ici ? T'as dit cinq caméras. »

« Ouais, allez viens. J'en veux une là-bas à l'étang et une ici près du pont. »

« On ne bouge plus, arrêtez-vous là, tous les deux. Revenez ici. »

« Je connais cette voix, Bill. Qu'est-ce qu'on a fait ? »

« Tu vas voir. »

« Michael, je vois ce qui s'est passé ici… »

« De quoi tu parles ? »

« Bill, je vois ce qui s'est passé ici. Michael, avec toute sa sagesse et son charme, a bien pris soin de signaler que j'aime pas le nom Cat's Ass Holler, mais il le fait en montrant qu'il a un contrôle qu'il s'imagine seulement avoir ; il l'appelle Cat's Ass Holler devant moi, et tu vois que ça m'agace. Et va savoir comment, tu crois que t'arrives préchargé avec l'indulgence que je lui accorde du fait d'être son ami, et tu te dis que tu vas t'amuser un peu, à la Michael… »

« Qu'est-ce que t'as fait, Bill ? »

« La petite Morgane la Fée ici présente, il a appelé le wifi Cat's Ass Holler. »

« Oh, merde Bill, elle est bonne. Maintenant enlève-moi ça. T'es un gamin. »

« Vous êtes deux gamins. »

« Je suis un adulte. »

« Techniquement, comme ce fauteuil de jardin est un meuble, mais c'est pas stable. »

« Alors t'as installé l'appli, ou il faut que Bill le fasse pour toi ? »

« Il faut les deux téléphones. Faut envoyer une invitation depuis celui de Michael… »

« Tiens, fais-le, toi. Michael, donne-lui le tien, et moi je le surveille comme un hibou. »

« Cligne pas des yeux, ce mec est un farceur. »

« Salut les enfants. Comment ça s'est passé, Rusty ? »

« Elles sont trop bonnes, ces frites à la graisse de canard ! »

« Euh, mortelles, plutôt. Il a pas arrêté de péter depuis qu'on est sortis du resto. »

« J'ai dû me retenir pendant toute la paperasse. J'en ai laissé échapper un petit quand il m'a demandé mon permis. »

« Bon sang d'bois, j'le savais. T'aurais dû voir ce pauvre Deno, pas habitué, et il dit : je suis content de pas avoir pris les crevettes, la serveuse passe pile au moment où l'odeur arrive. »

« J'pensais pas que ça puerait. »

« Tu files à un mec le poste de Président, et il s'imagine que sa merde pue pas. »

« Aïe. »

« T'as eu quoi, toi, Tanner ? »

« Trésorier. »

« Imagine un peu, Cody Norman, Vice-Président. »

« Alors maintenant vous êtes tous baisés. Vous êtes collés ensemble, avec la douleur d'une séparation sous l'égide de l'État qui pèse dans la balance. Si vous croyez qu'un divorce, c'est chiant, attendez d'essayer de dissoudre ce machin. »

« On s'tient plus la main, patron. »

« Nan, ce mec s'est gratté les couilles toute la journée, et je suis pas sûr de pas avoir besoin de vaccins après ce matin. »

« C'est ça qu'on a sauté, les shots. Pourquoi j'y ai pas pensé quand on était au déjeuner. Le bar était juste là. »

« T'y as sûrement pensé, mais mon plan marche. Un homme reçoit des responsabilités, il grandit et il se rend compte qu'il peut pas conduire cette pelleteuse après l'apéro du déjeuner. »

« Qu'est-ce que je fous sur la pelle ? »

« Assis sur les chenilles pour la fin du discours. »

« Alors, euh, plus de problèmes de maths. »

« Je promets rien. Le principal, c'est que je veux que vous compreniez que dans la vie, faut bosser de toute façon. Et soit vous prenez un boulot et vous payez les factures, et si vous trouvez un meilleur boulot, vous avez des plus grosses factures et vous surfez la vague pour les siècles des siècles, amen, soit vous vous construisez votre propre boulot. Et c'est ça, le calcul qu'a eu devant lui chaque homme qui a eu un jour son nom sur une entreprise. Grosse, petite, peu importe. Ça a commencé par un homme qui voulait créer son propre boulot. Et ce choix s'est toujours heurté au même mur. D'où elle vient, ma paie ? Et vous, les gars, vous démarrez avec celle-là déjà réglée. Votre paie pour au moins l'année qui vient, elle vient d'ici. »

« Ouais, c'est ça. »

« Vous êtes pas mes employés, vous êtes la boîte que j'engage pour faire ce chantier, et je vais caler votre paie sur les vingt dollars convenus par heure et par homme, plus toutes les dépenses de base de l'entreprise, l'assurance accidents du travail, le téléphone, les frais bancaires pour gérer les salaires et les impôts, tout ça. Vous vous payez ce que vous voulez, mais je vous conseille vivement de vous payer moins. »

« Ho, patron, j'ai signé à vingt, et je prends pas moins. »

« Je suis pas ton patron, c'est toi. Je fais que te donner des conseils. Votre boîte va vivre en couveuse pendant au moins un an, et à la fin vous aurez vécu des expériences que vous auriez jamais pu espérer avoir. Vous allez construire avec un gros budget, et vous allez vivre des choses que seul le fait de posséder une entreprise peut apprendre. Et vous ferez tout ça sans l'apprendre sous le canon du désespoir, devant lequel tant d'hommes avant vous se sont tenus comme cibles d'un peloton d'exécution. »

« Alors, euh, on peut en reparler plus tard. »

« C'est l'idée. J'ai qu'une seule règle. Et je rigole pas non plus. Et j'ai oublié plus de choses sur l'art de faire des menaces, de les tenir et d'en payer le prix que vous en savez tous réunis à ce stade de votre vie. Je paierai n'importe quoi pour tenir ces mots, alors écoutez-moi bien. Il y a un truc que vous savez pas encore, mais que vous allez découvrir bien assez tôt. La paie que vous vous devez, c'est pas la seule somme à laquelle vous avez accès. N'importe lequel d'entre vous, n'importe quand, peut entrer dans cette banque et vider tous les comptes avec rien de plus qu'un sourire et un code, mais je vous promets, avec toute la méchanceté que j'ai jamais pu rassembler dans ma vie, que vous le paierez jusqu'au jour de votre mort si vous le faites. Je vous ai mis les uns sur le dos des autres, et ça fait de moi le responsable – pas responsable de l'argent, mais responsable de la vie que ce putain d'imbécile d'escroc aura bousillée avec son vol. Non seulement vous irez en prison pour détournement de fonds, mais moi je… Écoutez, faites pas ça. Jouez pas avec moi là-dessus. J'ai jamais rien dit de plus sérieux. Tout ce que vous vous faites les uns aux autres, c'est ma faute. Et je dédommagerai la victime avec votre peau. »

« Tu fais des grosses menaces. »

« Je sais, Cody. Faut que tu sauves la face, mais assurons-nous que tu m'entends. T'as pas besoin de voler ces hommes. Aucun de vous. Vous êtes associés maintenant. Si vous économisez, vous vous préparez et vous vous apprêtez à la vie en équipe, y aura pas besoin, et même si ce besoin arrive, et que la boîte est pas prête à encaisser la dépense, je parie que les membres de l'équipe le seront. Et en plus, si ça arrive avant même que ce groupe de soutien puisse fournir, j'interviendrai pour aider. C'est moi qui vous ai mis là. Je vous aiderai à vous aider les uns les autres. C'est à ça que servent les amis. »

(dix mètres de boue en moins entre le camion et la tâche)

Chapitre 23 – jeudi 28 décembre 2023

« Salut Amz, quoi de neuf ? »

« L'annonce est en ligne depuis dix jours, et toujours pas un appel. Je pense qu'il faut baisser un peu le prix. »

« Je baisse pas mon prix, ma belle. »

« Dix jours, et j'ai même pas eu un appel. »

« Bon, écoute. Ta logique se tient, à peu près. L'effet nouvelle annonce est retombé, et tu baisses le prix, ça envoie le mail automatique, et tous les agents immobiliers y rejettent un œil neuf. Le problème, c'est que moi je baisse pas mon froc d'un poil à la fois – surtout pas avec tous les agents qui jouent le même vieux jeu usé. Je monte mon prix, et j'ai le même mail automatique, sauf que cette fois le titre, c'est hausse de prix, et tous les requins qui ont ce genre de client sur le bout de la langue, qui auraient ignoré cette première baisse, ils sont curieux, faut qu'ils voient ce que j'ai ajouté pour justifier la hausse. Même mail, et il sert vraiment à quelque chose. »

« T'es cinglé ? »

« C'est Stef qui m'a balancé ? »

« Nan. Monter le prix, c'était l'indice. »

« Ouaip, monte-le de cinq pour cent. »

« Michael, je vais pas monter le prix et faire fuir tous les acheteurs. »

« Quels acheteurs ? Tu viens de dire que t'as pas eu le premier appel - dix jours. »

« Tu montes le prix, et le téléphone va se mettre à sonner, mon agence et mes amis, inquiets pour ma nouvelle annonce. »

« Ton agence, c'est pas mon problème. La rareté, et la sainte toute-puissante peur de rater le coche, bébé. Et la semaine prochaine, quand tu m'appelleras pour que je rebaisse mon froc, le prix monte encore de cinq pour cent. »

« Je ferai pas ça. »

« En fait, si. C'est ma maison, et je justifie le saut en plus. Je viens de commander quatre-vingt-dix-huit fenêtres neuves pour toute la maison. Elles sont comprises dans la vente. »

« Ça. Je. Tu peux pas me tordre le bras comme ça. »

« Fais pas ta chochotte. Ça a toujours été une annonce d'essai. On l'a mise pour prendre la température de la salle. »

« Ouais, la salle de l'immobilier, pas la salle commune de l'asile. »

« Aïe. Mais attends, c'est pas tout. J'ai préparé un petit texte pour l'argumentaire. Je viens de t'envoyer un mail : on veut un financement par le vendeur. »

« Putain, quoi ! »

« Écoute-moi jusqu'au bout. Là, on entre dans un tout autre club. Et on justifie le prix parce que c'est nous qui portons le crédit, et en plus je touche des points à la sortie. »

« Jamais Stef acceptera ça. »

« On parie ? Toute notre vie, c'est de l'argent patient. »

Chapitre 24 – jeudi 28 décembre 2023

« Salut, moi c'est Michael. »

« Roy. »

« On a coupé le chauffage pour toi, comme ça tu sues pas comme un porc à monter et descendre ces collines avec le récepteur GPS. »

« T'as oublié que tu l'avais coupé ? T'as gelé l'étang. »

« Ça fait beaucoup de collines, et je veux pas un relevé bâclé. »

« Tu veux pas non plus que les gars restent gelés à la station totale. »

« Pas faux --- Tanner, laisse tomber cette serrure pour l'instant, tire-moi ces nuages et laisse entrer le soleil. »

« Joli cabanon. Ces gars-là, tu les as trouvés où ? »

« C'est eux qui m'ont trouvé. J'ai mis un peu d'appât sur Facebook, et ils sont venus tout droit dans le piège. »

« Ah, c'est pas une boîte de cabanons ? »

« Nan, mais on dirait bien, hein ? Juste deux gamins malins. »

« T'as fait beaucoup de boulot ici. J'ai visité le coin y a deux ans quand le terrain en bas de la colline a été mis en vente. Je suis monté, j'ai vu l'étang, et je voulais les deux, mais j'ai pas réussi à trouver à qui appartenait celui-ci. »

« Un géomètre qui trouve pas un propriétaire. Prometteur. »

« Malin, j'ai trouvé le propriétaire, mais j'ai pas réussi à l'avoir au téléphone, et puis une dame a acheté le bout en bas de la colline avant que j'arrive à joindre le propriétaire d'ici. »

« Moi j'ai le problème inverse. J'arrive pas à avoir le propriétaire de la servitude au téléphone. Je suis proche de la dame à qui appartient celui-ci. »

« Moi j'achèterais jamais un bout avec une servitude comme celle-là. Je voulais celui-ci et le bout de la servitude. »

« J'essaie d'avoir les deux hectares et demi, mais apparemment la dame est morte. C'est son fils qui en est propriétaire maintenant. On l'a trouvé au tribunal, mais le numéro de téléphone marche plus. »

« Bon, t'as fait beaucoup de boulot ici, ça je te le dis. »

« Tu me l'as dit, oui. »

À Tanner : « Il est toujours comme ça ? »

« Il est différent. »

« Quand je suis monté ici à l'époque, j'ai dû marcher. Vous avez fait une allée. Mon café s'est un peu renversé, mais je suis là. »

« C'est fait avec amour. »

« Je vois ça. Des supports en deux-par-quatre pour les panneaux solaires ; c'est audacieux. »

« Preuve de concept. »

« Pour prouver ? »

« Ouaip. »

« Alors quatre panneaux solaires, seize cents watts, ça fait décoller tout le terrain ? »

« C'est l'idée. On teste le soleil, on pose les Unistrut, et on est une équipe moderne. »

« L'onduleur est dans le cabanon ? »

« Ouaip, les batteries aussi. »

« Sans déconner ! C'est un pont en voûte que vous construisez là-bas derrière ? »

« Oui. »

« Il est presque fini. Vous retirez le coffrage quand ? »

« Il est bloqué. Remblai aujourd'hui, bordures, gravier. Il sera fini cette semaine. Ça a pris un mois. »

« Il est différent, ça c'est sûr. Il achète une terre oubliée depuis longtemps, et la première chose qu'il fait, c'est creuser dans le sol gelé, tailler une douzaine de cailloux de cent kilos, les étaler et construire une arche de dix mille ans qui commence un million d'années en arrière dans l'histoire de la combe. »

« J'essaie de m'intégrer. »

« Alors qu'est-ce qu'on fait ici ? »

« Bon, il me faut un bornage complet, avec les limites piquetées tous les trente mètres, et il me faut des permis d'assainissement, donc il me faut aussi un plan de masse pour les zones d'épandage. »

« Au pluriel ? »

« Oui. Je construis un atelier là-bas, et il me faut une salle de bains dedans. »

« Alors le pont, c'est pour aller à la salle de bains ? »

« Le pont, c'est – juste le premier. On a même pas encore les plans de la maison, mais tant qu'on y est, on peut faire le plan d'assainissement de la maison aussi. »

« OK, donc bornage marqué et deux plans de masse. »

« Et je te paierai un petit supplément pour que tu puisses t'acheter le gyrophare et la sirène pour ton camion si tu fais de mon manque d'organisation ton urgence sur la partie plans de masse. »

« Tu parles de combien de temps ? »

« Il me faut les plans de masse pour la semaine dernière, évidemment. Je peux pas avoir les permis d'assainissement sans ça »

« J'ai vu les bornes de la servitude qui dépassaient, et elles étaient pas là quand je cherchais à acheter, donc ça va aider. Les marques bien visibles sur les arbres m'aident aussi. »

« Et voilà le dernier relevé que j'ai. Le type à qui appartenait ce terrain au nord était géomètre, Rusk. »

« Mais il a pas fait la servitude. Les servitudes sont enregistrées au Registre des actes. J'ai regardé dans le camion ; elle a été enregistrée l'an dernier. »

« T'as vu le titre de propriété ? »

« Ouaip, il vient de changer de mains cette année. Boyd, comme la bataille. »

« C'est ce que j'ai aussi. Terrain vacant, le téléphone tombe sur la messagerie… »

« Les appels de démarchage. Plus personne répond. Je t'ai envoyé sur la messagerie quand ça a affiché Athens. Je fais pas le comté de McMinn. »

« Quand je suis venu dans le Tennessee en 2006 pour la fac, je me suis installé à Athens. »

« T'as l'air un peu vieux pour la vie de fraternité. »

« Ha ! Ouais. La liste des trucs à faire avant de mourir : avoir un diplôme. Coché. »

« Et maintenant Seymour. Tu faisais quoi, une fois adulte ? »

« Promotion immobilière commerciale. »

« Nous y voilà. Personne qui demande un relevé a déjà un relevé en main quand t'arrives. »

« Déformation professionnelle. Trop d'informations, dix pour cent de vrai. »

« C'est mon boulot. Démêler le vrai. On s'y met. »

« Je vais te donner le numéro de Tanner au cas où t'aurais besoin de quelque chose. J'ai un truc au poumon, je peux pas grimper ces collines à la vitesse d'un gamin. »

(D'accord, une Tour c'est bien, mais faut adorer un Cavalier.)

Chapitre 25 – samedi 30 décembre 2023

« J'ai-t'y pas dit qu'elles avaient la semelle lisse et tout ça. »

« T'es plein d'conneries ! »

« Ben, c'est pas vrai. J'dis semelle lisse, d'accord, mais tout l'monde sait qu'lisse, ça veut pas dire sans relief. »

« Ha, t'as dit sans relief aussi, pépé. »

« Écoute, j'vais pas rester planté là à t'laisser m'accuser d'faire une pelote de laine entière sans avoir d'coton pour la filer. »

« Filer quoi ?? Comment ça, du coton ? La laine, c'est fait avec d'la laine, P'pa. »

« Et j'ai pas dit qu'ces chaussures font pas d'empreinte non plus. J'dis qu'elles laissent une trace comme seule une chaussure d'bureau en laisse. »

« Non, t'as dit lisse. T'as dit sans relief. Tu l'as dit, P'pa. Tu l'as dit clair comme ce gravier qui craque sous les pieds, clair comme cette ombre c'est le soleil et l'arbre à la fois, clair comme ce hou-hou, hou, hou qu'appelle des renforts pour ce rat qu'il doit avoir là-haut dans l'champ. T'appelles le mensonge en renfort du mensonge. »

« Fiston, t'as l'esprit étroit. »

« Étroit ? T'es sérieux ? C'est qui qu'a vu l'moyen d'nous faire entrer dans c'te combe ? C'est qui qu'a vu l'moyen d'sauver l'trou ? C'est qui qui voit c'qui vient et qui prévoit ? »

« Ouais, c'est ça. » Prévoir, qu'il dit. Lui qui dit ça, il a jamais rien prévu d'tous les jours qu'il a vécus. Il est tombé à la renverse dans tout c'qu'il a, et il vient m'voir, un plan tout prêt pour nous ramasser un tas d'fric, s'débarrasser d'ce Yankee et récupérer la combe d'un seul coup. « Comment c'est toi qui l'vois ? Comment c'est toi qu'as prévu tout ça ? »

« C'est qui qu'a eu l'boulot, P'pa ? Hein, ça ? »

« C'est lui. C'est Cody. »

« Il t'a regardé installer la caméra. Personne est aussi con. »

« Surtout pas ce mec-là. »

« C'est le type des piles de la caméra de chasse ? »

« Ouaip. Le père, je crois. »

« Ouais, il arrête pas de l'appeler P'pa. »

« Ah, je croyais que c'était un nom. »

« P'pa. C'est papa. Comme dans Smokey and the Bandit. »

« Oh merde, je croyais qu'il disait papa depuis toutes ces années. »

« J'essaie d'te l'dire, fiston. T'as pas l'oreille pour ça. »

« Oh bon Dieu. Ça m'a suivie jusqu'à la maison. »

« Ça a toujours été là, bébé. Né et élevé dans ces collines. »

« Aïe. »

« Pourquoi tu dis ça tout d'un coup, toi ? »

« Tourne à gauche ici. On est à dix-huit minutes. Ils arriveront peut-être à sortir la chargeuse de là, à la ramener chez eux et à la cacher sous les ordures avant qu'on arrive, mais ils sont pas venus à deux juste pour une seule machine. »

« On pourrait s'arrêter déjeuner, et ils arriveraient quand même pas à ramener cette pelleteuse chez eux avant nous. »

« C'est ça qui colle pas. Je te le dis, ce mec est vif, à sa manière. Il pourrait diriger Colgate s'il détestait pas autant le produit. »

« Tu vois ? P'pa ? On a réparé l'déversoir. Et r'garde-moi ces empreintes de chaussures lisses avec les p'tits ronds dedans dont t'as pas parlé quand tu savais tout. On voit qu'il est partout. »

Et toi aussi t'y es, r'garde-moi ces bottes à drapeau. T'es partout là-d'dans, sauf que t'as pas les mêmes bottes, hein ? J'te vois, fiston, t'as des bottes de chantier, mais tu peux pas t'cacher d'moi. J'ai r'connu c'te démarche dès qu'je l'ai vue. C'est la démarche à Cody. Et j'l'ai su aussi quand il est rentré, la poche pleine d'fric. Y a pas un homme qui paye le premier jour pour qu't'aies à r'venir le deuxième, et lui dans ses bottes à drapeau. Elles sont trop propres pour avoir passé toute la journée dans d'la terre fraîch'ment r'tournée. Et moi qui croyais qu'le gamin mentait sur l'boulot, et le v'là qui bosse en bottes de chantier avec une s'melle neuve. Où qu'tu les as eues, ces bottes, fiston ? Et pourquoi tu les caches ?

« P'pa ? »

« Quoi. Fiston ? »

« J'disais qu't'as tort, et t'as l'air de prévoir d'me j'ter dans l'étang. »

« C'est comme ça qu'tu fais. Tu prends une chose et t'en fais une aut' chose, et t'as tort sur la première, t'es tordu sur la suivante. Et t'es là, à traiter ton pépé comme si j'inventais des traces… »

« P'pa, c'est c'que tu fais. Tu devrais v'nir avec un d'ces avertissements, chaque mot ou idée qui sort d'ta bouche devrait commencer par Il était une fois. »

« C'est la caméra de l'étang. »

« Je peux pas regarder ça. Je conduis. »

« Non, chérie, tu fais du tout-terrain. Et si tu t'approches encore d'un centimètre de ce mec devant toi, je vais lui signer son pare-chocs au Sharpie. »

« Tu peux parler, Michael. J'ai conduit parce que la nuit dernière j'ai fait un cauchemar avec tous ces noms sur les boîtes aux lettres en forme de pierre tombale qui me passaient à un millimètre de la figure. »

« Une flic, qui fait son point radio, qui lit l'écran du terminal embarqué, qui balance le haut-parleur sur la circulation, sirène hurlante, tout en matant une vidéo de Golden Doodle, et elle est pas capable de regarder une caméra Ring qui montre deux rats de la combe sur notre digue en train de regarder le tuyau du déversoir. »

« Et ça montre c'que tu sais, ces hiboux-là, ils sonnent pas la cloche du dîner, ils marquent leur territoire, ils préviennent un aut' hibou, c'est mes rats à moi. Il partage pas »

« Il était une fois, P'pa. T'as oublié Il était une fois. »

C'gamin a pas d'racines. Tout l'monde sait qu'le cri d'annonce à quatre hou et l'cri d'accouplement à quatre hou, c'est pas pareil.

« P'pa, boude pas maintenant, Et alors, tu parles pas l'Hibou. »

« Cody, t'as intérêt à faire gaffe quand tu tires c'tuyau d'vidange comme tu dis »

« J'suis l'seul qui peut, P'pa. Tanner connaît pas c'te machine. Il la conduit d'un endroit à l'autre et il fait l'plein, mais c'est pas un opérateur. »

« T'as intérêt à faire gaffe, c'est tout c'que j'dis. Tu tires c'tuyau, genre t'as toute la digue qui lâche. Il sait ça, l'bonhomme ? »

« C'est mon boulot, P'pa. C'est moi qui dois connaître le danger dans la terre. Viens, on va jeter un œil à ce pont. »

« J'veux voir ces machines. »

« P'pa, par ici. »

Il voit qu'je pars par là, et il monte plus loin dans la combe, et il a intérêt à m'rattraper, sinon j'prends c'te machine et j'file.

« P'pa. »

Peut-être que j'attrape une d'ces bûches de tulipier en partant, pour t'nir Layla au chaud avec du bois qui brûle propre. Satané gamin qu'a vendu tout mon bois d'poêle, faut qu'j'aille payer du propane. Et c'est pas donné non plus.

« P'pa. »

Tout c'qui lui restait d'la liasse qu'il a ram'née, un billet d'vingt dans l'paquet, et faut qu'j'achète du propane avec, et c'est sûr qu'il va r'marquer qu'je l'ai piqué aussi. Mais c'bébé a b'soin d'chaleur, et c'bon à rien achète pas d'propane, il vend toute une corde d'mon bois d'poêle et il achète même pas d'propane pour le bébé.

« P'pa, tu t'éloignes comme si t'avais l'Alzheimer. Le pont, c'est par ici. »

« Il parle tout seul, ce type ? »

« On dirait. »

« Qu'est-ce qu'il dit ? »

« Il croit que je lis dans les pensées – je sais pas construire une maison, mais je lis dans les pensées. »

« Le son, idiot. Appuie sur le haut-parleur sur l'écran et écoute. »

« Je vois pas l'écran, mais le bouton grisé dans l'image, elle le repère comme Smith et Gomez. »

« Appuie sur le bouton. »

« C'est fait. Regarde la route. »

« Pourquoi y a pas de son ? »

« Il parle plus. Six minutes. Tourne à droite ici. »

« Cody, tu t'es d'jà d'mandé pourquoi toute ta vie en dollars et en cents, ça fait même pas le prix d'juste ces deux machines-là ? »

« Qu'est-ce qu'il dit ? »

« Dur de voir un homme payer tout c't'argent pour une machine et payer un homme une fraction d'ça. »

« Ça veut dire quoi ? »

« Ils payent plus la machine neuve. Même homme neuf, ils payent moins. »

« Ça enregistre que trente secondes à peu près. »

« Le vieux Teague, il a un bulldozer devant chez lui. J'le vois tous les jours. J'le connais, c'bulldozer. Blalock a payé deux millions d'dollars pour c'te machine le jour où il m'a mis dans la cabine pour gagner dix dollars d'l'heure à bouger la terre qui fait d'lui un millionnaire aujourd'hui. Et m'voilà. Et l'voilà, c'bulldozer. Et là, trente ans après, tous mes revenus réunis, j'ai toujours pas gagné c'que c'bulldozer a gagné l'premier jour, d'un seul coup. »

« P'pa, c'bulldozer, il a pas juste poussé dans la cour du vieux Blalock c'jour-là en coûtant deux millions. Il a ramassé c'te valeur tout l'long du chemin. Un homme achète la terre. Un homme creuse le minerai. Un homme dessine une machine. Un homme achète le dessin. Y a plein d'autres pièces dans c'bulldozer aussi. J'en ai sorti l'fil y a des années. Et y a des durites et du liquide et… »

« J'sais, Cody. Mais les étapes, ça fait un homme aussi. Les procédés. Les systèmes. C'te machine existe pas s'il y a pas d'homme dedans. Et qu'est-ce qui fait la valeur d'un homme si on donne une valeur si haute à l'homme qui fait la machine que la chose prend d'la valeur, et l'homme fait pas pareil, prend pas d'la valeur en chemin ? »

« Ben, P'pa, toi t'es toujours là, c'bulldozer, non. »

« Le bulldozer, il est juste là dans la cour. »

« Mais c'est plus un bulldozer. Et toi t'es toujours un homme. »

« C'est quoi, le plan ? Je fonce droit dedans, ou on monte un poste d'écoute et d'observation ? »

« Je veux dire, j'ai le contexte. Je vois même le - ralentis, c'est juste là - je vois même les lettres, poste d'écoute. Mais on va pas prendre la baraque d'assaut. »

« Des gens te volent tes affaires, et toi tu veux négocier. »

« Pas négocier, comploter, planifier. Réagir intelligemment. »

« Michael, ils savent que les caméras sont là. La seule raison pour laquelle on arrive avant qu'ils partent, c'est qu'on était déjà en route quand ils se sont pointés. »

« Un coup de bol. Ça n'obvie pas à un vrai plan. »

« Obvie ? C'est quoi ce. »

« Poste d'écoute ici présente va me casser les couilles pour obvier. Bon, à ce stade, ils entendent déjà les pneus sur le gravier. »

« Comment tu sais ça ? »

« Je suis là toute la journée, tous les jours. Les camions viennent, les camions repartent. Je les entends sur le gravier bien avant qu'ils arrivent. »

« Alors je fais quoi. »

« Ils savent qu'on est là. »

« On monte, on se met au même niveau d'énergie et on voit où ça va. »

« Il fait coucou ? T'es sérieux, là ? »

« Salut, »

« Salut. »

« Quoi de neuf, Cody ? On est samedi. T'es pas charpentier – surtout pas le samedi. »

« On. Je. Meghan bosse pas avant quatre heures. »

« Alors t'as rameuté ton pote pour venir piquer mes trucs en attendant ? »

« Alors écoute-moi bien, j'suis pas un putain d'voleur ! »

« Doucement, Crumb Bum. Et je commencerais pas par ça non plus, Monsieur Norman. Les piles de la caméra disent autre chose. J'imagine que c'est l'occasion pour toi de remplir les blancs. »

« Cody, j'monte ici voir mon fils travailler. J'suis pas monté ici pour m'faire parler comme ça par un Yankee qui saute aux conclusions comme un cheval d'échecs. »

« Moi j'y vais tout droit – un peu plus comme une Tour. »

« Fais gaffe, P'pa, il est différent. »

« Différent, ça oui. Écoute-moi bien… »

« Écoutez, Monsieur Norman. On est partis du mauvais pied. On est coincés sur le pied qui s'est égaré quand il est entré chez moi pour repérer la marchandise, tout en s'inquiétant juste que cette combe soit perdue pour lui. Je vous ai vu là-bas à l'étang. Vous avez vu la caméra sur l'arbre, bien en évidence, mais vous avez raté la caméra dans l'herbe. Je vous ai vu, et je l'ai gardé dans ma poche. Je vous ai regardé là-bas, et j'ai vu votre nostalgie. Et si on veut repartir de zéro, je serai heureux de me joindre à vous pour une discussion entre gentlemen à propos de votre fils ici et de tout le temps que vous avez peur de perdre dans cet endroit incroyable. »

« Conneries, Michael ! Ce mec vole, et c'est mon cul aussi. Pas question. Tu donnes un boulot à ce connard. Tu lui donnes une chance. Tu risques pas seulement ton cul, mais le mien aussi. Tu regardes son p'pa monter ici la nuit comme le prédateur que son casier dit qu'il est, et… Tu connais son casier aussi bien que moi. C'est un voleur, lui et son fils, et tu vas pas lui faire de cadeau – plutôt crever. J'appelle… » Le téléphone de Stef sonna à peine plus fort que la rage qui lui sonnait aux oreilles, « C'est Amy. Je l'ai envoyée sur la messagerie »

« Comme je disais, samedi. Ils font toujours ce coup foireux de la visite de dernière minute. On redescend d'un cran… »

« Non, non, pas de cran, Machiavel… »

« Machiavel, aïe. »

« C'est quoi, ce aïe..? »

« Évaluer, planifier, réagir. Tu te souviens ? Prendre la température de la salle. »

« Toi, tu restes là, le vieux, trouve-moi une raison pour que je fasse pas ce qu'on me dit et que je la laisse pas te foutre au trou. »

- Stef, écoute, va rappeler Amy et repars à zéro ? T'es pas obligée, mais je pense que t'en aurais envie si t'avais une seconde pour y réfléchir. »

« Toi, Cody. C'est pas une petite visite tranquille avec Papa, t'es en train de faire du repérage. Et Stef pense peut-être à appeler ses amis pour monter des accusations qui iront avec tes deux délits, le dernier requalifié après un chef de crime, mais tu vas prier pour que ce système te broie si tu me cherches encore une fois.

« Michael ! T'as ordonné à Amy de mettre la maison en vente avec financement par le vendeur ? »

« Oh, merde ! »

(La colère commence toujours par la peur.)

(Un caractère proportionnel dans la masse)

Chapitre 26 – samedi 30 décembre 2023

« Frôle-les un peu avec le rétro. Fais-les se pousser. »

« C'est quoi ce bordel, ça s'arrête jamais ? »

« Quoi, s'arrêter ? »

« Est-ce que tu te dis jamais, ça suffit ? Je veux dire, jamais ? Tu joues ton jeu, et t'as de la chance, tu les as pris. Mais faut que tu leur foutes un coup de pied en sortant pour qu'ils reviennent casser les fenêtres. »

« Comment ça, les fenêtres ? »

« T'as perdu la tête ? Tu chopes le mec sur ton terrain, c'est évident qu'il vole le matériel, et tu veux même pas me laisser appeler les flics. »

« Te laisser ? Je savais pas que j'avais ce genre de pouvoir. J'ai droit à une télécommande ou un truc comme ça ? »

« Me fais pas tes petits angles, Michael. »

« Des angles ? Je dis juste que je savais pas que je pouvais t'empêcher de faire des trucs. Je croyais… »

« Je vais arrêter la voiture et te frapper avec tout ce que je trouve. Je vais te réduire en bouillie, en bouillie littérale, Michael. »

« Y a un bouton menu pour la bouillie ? Je peux commander de la bouillie à la demande ? »

« Michael. »

« Tu peux pas t'arrêter au milieu de la route, Stef. »

« T'as intérêt à aller quelque part. Banquette arrière. Monte à l'arrière. »

« Est-ce que la télécommande marche de là-bas ? Il est où, le bouton arrête-d'être-en-colère-et-écoute ? »

« T'as une chance. Je vais écouter, mais si tu pars en vrille, et que tu commences pas par ce qu'on fout avec Amy, qui est en route pour chez nous pour recommencer à balancer nos affaires dans les placards et les penderies, je vais… »

« Elle a intérêt à pas toucher à mon sac à outils… »

« Je vais – Est-ce que tu ? J'aime cet homme. J'aime cet homme. J'aime cet homme. Je … »

« Bon, une chose à la fois. Amy. T'as dit deux heures, mais quelle heure exactement ? »

« 16 h 00 ou 16 h 15. »

« Oh, merde ! Ça veut dire que les fenêtres de devant seront en plein coucher de soleil et que la saleté va avoir l'air… »

« Les fenêtres ? T'as arrêté tes médocs ? »

« Les seuls médocs dont j'ai besoin, c'est un régime régulier de merde à gérer et un mètre ruban pour la taille du sac. Et cette télécommande. Elle est pratique, ce truc. »

« Il nous faut des lingettes humides Swiffer. »

« Sors au Publix, et je fais un saut. »

« Prends des fleurs pour la table. Et pour moi, parce que c'est ce que font les connards quand ils oublient qu'ils sont pas la seule personne au monde à avoir des sentiments. »

« Swiffer, fleurs, piles. »

« Des piles ? »

« Carrément, faut que j'aie un jeu de rechange. Si ce truc meurt, je suis foutu. »

« Ça s'arrête jamais. »

« Alors, ce qui s'est passé, c'est que j'étais dans la zone. Elle m'a appelé exactement comme on avait dit qu'elle le ferait, dix jours pile, et t'avais parié en dessous sur ce coup-là. Avec Noël au milieu, j'étais sûr qu'elle rallongerait. Elle appelle, et moi je suis dans la machine, le broyeur rugit, je suis à l'étape quinze d'un fantasme d'atelier, et la voilà, dix jours, bla bla bla, et moi je fais, t'es une chochotte… »

« Tu l'as traitée de chochotte ? Genre, de biais ? »

« Que nenni. Pince-sans-rire, chochotte. »

« T'es pas net, toi. »

« C'est pas elle. C'est le milieu. Ils sont tous psychos, comme si la caméra tournait en permanence. Vivre par le réseau, mourir par le réseau. La maison avait besoin de panache, pas d'une baisse de prix. »

« Oh, du panache, elle en a. Tu comptais me parler quand des quatre-vingt-dix mille dollars de fenêtres pour faire monter la mise ? »

« J'étais dans la zone. La zone, bébé. »

« La zone. »

« En plus, t'avais déjà accepté ça quand on a vu le gars de Marvin Windows. »

« C'était avant que tu demandes à Patrick de trouver un terrain et que tu me coinces pour passer l'appel au type parce qu'il a quatre-vingt-un ans et que toi, au téléphone, t'as l'air d'une arnaque. »

« Alors tu vois. On a acheté le terrain. J'avais pas d'autre choix que de vendre cette maison. Et même si on a un compromis, l'inspection va s'attaquer direct à ces fenêtres, et bam, j'ai la réponse toute prête. »

« Ça s'arrête jamais. »

« Alors tu vois ce qui s'est passé. Je l'ai pas volé. Hein ? »

« Jamais. »

« Je prendrai les fleurs. Deux bouquets »

Chapitre 27 – 30 décembre 2023

« Salut, Amz. »

« Alors, comment ça s'est passé ? Ça a marché ? »

« Oh, ça a tout déchiré ! Moi je pile au milieu de la route, et lui il chie une hache de boucher. »

« Quoi ? »

« Le connard là-bas, j'ai cette télécommande, et le bouton sois-gentil-avec-moi. Je sens les circuits cramer, et le mieux qu'il trouve, c'est j'ai oublié. J'ai gagné ces fleurs dans l'affaire. »

« C'est toi la chochotte. Tu croyais que j'allais pas en parler à Stef avant de vendre un crédit - dans un compromis ? C'est un contrat, petit malin. C'était une bonne idée, je te l'accorde ; le téléphone a pas arrêté de sonner, mais pas question que je rédige un financement par le vendeur sans en parler d'abord à Stef. »

« Oh, merde ! »

« Oh merde, en effet. Et bonne chance pour retrouver ton sac à outils, Sac-à-outils. »

« Bien joué, Amz. C'est pour toi. Ce crétin croyait que je voulais des fleurs pour la table. Il est désolé de t'avoir traitée de chochotte. »

« Aïe. »

« Ils sont là. Faites comme si de rien n'était. »

« Qu'est-ce qu'ils disent ? »

« J'en sais rien, Stef ; cette salle à manger a pas le son. Mais Amz les emmène vers l'avant. Elle leur montre où va la porte de la suite parentale au rez-de-chaussée. »

« Y a que toi. Sérieusement. Y a que toi pour mettre en vente une maison qui est un chantier complet et enlever les moulures des fenêtres de la cuisine en pleine visite pour donner l'impression que c'est en cours. »

« Stef, j'ai acheté quatre-vingt-dix-huit fenêtres. Comment je l'amène autrement, l'air de rien ? Elles sont dans la vente. »

« Qu'est-ce que ça a à voir avec les moulures ? »

« Bon, écoutez bien. Je l'ai expliqué pendant que vous étiez occupées à jubiler toutes les deux. »

« Je croyais que tu faisais une crise de vandalisme, à arracher les moulures des fenêtres juste parce que tu t'étais fait rétamer par deux filles. »

« Y avait ça aussi, mais là c'était un vrai placebo qui dirige l'asile. J'enlève les moulures. Je parle des fenêtres. Je montre que je suis dessus comme un homme qui a un plan. On pose les fenêtres, le prix monte. FOMO, bébé. »

« Les voilà. »

« Bon, on sort. Soyez gentils. »

« Salut, vous deux. »

« Elle est géniale, cette maison, mec. »

« Merci, C'est fait avec amour. »

« J'ai adoré le H, mec, mais c'était une silhouette à la craie ? »

« Elle s'entraînait au cas où je commencerais et finirais pas cette chambre cette année. »

« Je peux t'emprunter ta craie ? Ce mec a une douzaine de travaux commencés chez nous aussi. Moi c'est Anna, Amy a dit que vous aviez acheté un truc à Seymour. C'est de là que tu viens, hein Stefanie, C'est bien Stefanie ? »

« Ouaip, Stef, ça va. Maintenant, on n'a plus qu'à finir cette maison, et j'ai droit à vivre dans un chantier tout neuf. »

« C'est tout l'idée. On a mis en vente en hiver avec un prix au rabais pendant que je bosse, en se disant qu'on testerait le marché pour la saison du printemps. Mais ce putain de téléphone a pas arrêté de sonner. Tous les jours, Amy appelle pour une visite, et faut que je range tous mes outils et que je cache les matériaux. »

« Tu le fais toi-même ? »

« Non, j'ai une équipe de cinq gars, et on raye la liste jour après jour. »

« Anna, faut que tu voies ce she-shed qu'il a construit pour Stef. Il m'en faut un comme ça. »

« Je rentre dans la maison, Michael. La journée a été longue, et faut que je balaie la poussière de placo qu'ils ont laissée partout dans la cuisine. Samedi. Ils bossent le samedi ! »

« T'en fais pas, chérie. Je m'en occupe. Ça fait beaucoup de fenêtres, et on n'a que trois semaines pour se préparer. Et on attaque la chambre cette semaine. Profitez bien du ponton, mais jetez un œil à cet atelier en descendant. C'est mon rêve le plus fou. »

« J'ai hâte de voir ça. »

(Les Swiffer, c'étaient les frais de justice).

Chapitre 28 – samedi 30 décembre 2023

« T'as vu ça, fiston ? Des lâches, esclaves d'leur argent, tous autant qu'ils sont. Ils nous chopent là. Ils sortent les flingues, mais dès qu'tu t'tiens d'bout pour toi-même, semelles lisses part en courant parce que son fric est en danger. »

« P'pa, j'devrais t'écouter plus qu'je l'fais. T'avais raison pour ce Yankee. Tout c'qu'il fait est louche, et il m'a menacé plus d'une fois, et nous v'là nez à nez, et il part en courant vers sa bonne femme qui vient l'appeler. »

« J'te l'avais dit, fiston. C'est pour ça qu'j'ai pris sur moi d'monter dans c'te combe le premier jour. T'avais raison aussi, fiston. Assez d'jugeote pour t'faire prendre dans son équipe, maintenant on l'tient. »

« Le plus beau cadeau d'Noël, P'pa. Pas cinq cents balles, mais c'gars a b'soin d'Rusty, et Rusty parle de c'1099, ça m'fait réfléchir. Fraude fiscale, et sa bonne femme qu'est flic des impôts. »

« Ç'aurait été bien qu'le scooter marche, quand même. »

« Il tournait, un peu dur mais ça allait, dans l'garage du gars. »

« C'te manivelle bougera pas. Grippée. »

« C'est comme ça qu'ils ont eu Pedro, c'1099. »

« C'est pas tout c'qu'ils ont eu sur Pedro. Ils l'ont eu pour trafic, et des filles, et d'la drogue. »

« Ben ouais, P'pa, mais ils ont commencé par c'1099. »

« Mais c'gars-là, c'est pas un 99. Alors comment ça aide ? »

« Ben, P'pa, le 1099, c'est un piège, mais l'piège, c'est pas l'formulaire, c'est la raison pour laquelle l'formulaire a été choisi. »

« Il a choisi d'donner une boîte pour éviter un impôt. C'est tout. Tu vois, fiston ? Il fait pas comme ils font tous, normal, faire l'ignorant, payer l'amende, chantier suivant. Il l'fait parce qu'il veut même pas remplir l'formulaire. Il vous fait remplir la paperasse à vous, les gars. »

« Et maintenant j'suis à l'intérieur. »

« Maintenant tu r'cueilles les preuves, et tu l'coinces bien. Il va en taule, sa femme peut pas t'nir la grande maison et elle déménage, et on récupère notre combe. Tu m'écoutes, fiston ? »

« P'pa, t'as pas trouvé qu'elle avait l'air différente, c'te allée ? »

« On s'sent envahi. On dirait qu'c'gars a fait fuir toutes les traces. On dirait qu'les bêtes se sont raréfiées. On dirait qu'tu montes c't'allée, jusqu'en haut, et y a pas une trace qu't'y as jamais été. On s'sent vide. »

« Ici aussi, ça va faire vide, quand Jed partira. T'es sûr qu'il part ? »

« Il dit qu'il déménage la première semaine d'mars. »

« Il prend son camion ? »

« Il dit d'lui faire un prix. »

« Vaudrait mieux qu'ce soit un bon prix. »

« J'ai la Sécurité sociale qui commence en mars. P't-êt' ben qu'il prendra un carnet d'paiements. »

« Toutes ces années payé au noir, t'auras pas grand-chose. »

« La dame dit qu'j'aurai genre quatre cent cinquante. »

« C'est plus qu'c'que t'as maintenant. »

« On récupère c'te combe, ça s'ra plus qu'il m'en faut. »

« Les ch'vreuils reviendront quand on l'aura sorti d'là. »

« Les mûres à Wiggin reviendront. Tu m'as pas dit qu'il avait gravillonné l'carré. T'as vu c'panneau là-bas en bas appuyé contre la maison ? Triste, fiston. C'vieux-là tient c'marché d'puis vingt ans ou plus maint'nant, il a des habitués. (Pas l'étal de légumes en libre-service) Les gens du coin ont leur propre carré d'mûres, mais ils s'arrêtent et ils achètent un plateau, une minute de fraternité. C'est ça, fiston. C'est ça qu'ils font, ces Yankees. Ils gravillonnent par-dessus les traces et ils t'alignent une facture d'impôt après l'autre, et ils te chassent d'la seule terre que t'as jamais connue, et ils t'mettent sur les listes d'aide. Tu m'écoutes, fiston ? »

« J'écoute, P'pa. Il descend ici, et il fait semblant d'planter des racines, alors que tout c'qu'il fait, c'est arracher les racines qu'étaient là avant qu'il nous voie. L'gars m'dit qu'il m'donne un avenir. J'en avais d'jà un. Il vient ici m'dire qu'le mien est pas l'bon, prends ma main, j'vais t'montrer l'chemin, et si t'écoutes pas, il t'casse les dents. Tu mets un pied d'travers, il t'en casse une autre. Et moi j'suis là, les deux pieds, couverts d'boue, sur son terrain, en route vers l'siège d'cette machine qu'il convoite tant, et qu'est-ce qu'il fait ? Il casse que dalle. Il part en courant parce que sa bonne femme l'appelle. »

« Juste comme j'ai dit, elle l'appelle. »

« Juste comme t'as dit. » (T'as rien pensé d'tout ça. Tu crois qu'si, mais t'es perdu sans moi qui pense à moitié pour toi et qui t'dis quoi dire).

« Juste comme j'ai dit. »

« Combien d'temps tu crois qu'ça prendra pour les sortir d'là et récupérer la combe ? »

« La loi, c'est lent, fiston. »

« Tu vois tout c'Rose Pink là-haut ? »

« J'l'ai vu. J'le vois tous les ans. »

« Non, P'pa, tu l'vois tous les deux ans. Tu vois ces squelettes-là maint'nant, c'est les fleurs d'y a deux ans. Elles sont comme les mûres, P'pa. Elles sont bisannuelles. Ces Rose Pink, elles sont là-dessous maint'nant, gratte sous la neige, c'te boule de feuilles là, verte, résistante, prête pour juillet prochain, et p't-être qu'on récupère la combe d'ici là, mais prob'ablement qu'il faudra encore un tour, c'squelette que tu vois aujourd'hui, qui fait pousser sa boule d'feuilles pour l'gel de l'hiver prochain, et l'juillet d'après, il jaillit, la combe est à nous. »

« Le Rose Pink vient tous les ans, mais t'as raison fiston, c'squelette d'aujourd'hui fleurira pas la saison prochaine, c'est l'squelette d'l'hiver dernier qui fleurit c't'année. Elles font à tour de rôle. Mon tour c't'année, ton tour l'année prochaine. Et pendant tout c'temps, tout c'que j'vois, c'est ta mère qui pendait ces pinks à sécher tous les ans, parce qu'ces amers-là m'calmaient l'estomac mieux qu'n'importe quel sirop rose, et heureusement qu'elle l'a fait, t'étais un bébé fiévreux, et ces Pinks marchaient à chaque fois pour te faire redescendre et la sortir d'ses peurs. L'docteur m'a donné toutes les pilules et les potions du Walgreens après qu'elle est partie, et aucune marchait moitié aussi bien qu'le Rose Pink à ta mère. »

« P'pa, tu vois c'tas d'chutes de la construction du cabanon là-haut ? »

« Y en a qu'on dirait du bois d'stock tellement c'est gros. »

« C'est c'que j'me disais. Pourquoi on r'monte pas là-haut, c'te fois en passant par derrière, on s'met derrière ces caméras en entrant par l'Y d'l'allée. On s'prend assez d'ces chutes de moulures qu'j'ai faites quand j'ai coupé ces planches de fenêtre juste assez d'travers pour qu'on puisse pas s'en servir pour l'boulot, et on les met ici par-dessus c'trou dans la porte. T'en penses quoi, qu'on aille faire ça ? »

Chapitre 29 – dimanche 31 décembre 2023

« Salut, Amz, quoi de neuf ? »

« Je viens d'avoir un appel, et les Fatah ont fait une offre. »

« Chérie ! Viens ici. Amy est sur haut-parleur. »

« Le dis pas. Amy . »

« Salut, ma belle. T'es à la rue. »

« Je t'avais dit que ça marcherait. »

« T'es sérieux, là ? Tu viens de vendre notre maison, et tu jubiles ? »

« Juste un petit tour d'honneur. »

« Stef, ignore-le. C'est une offre. T'es pas obligée de l'accepter. Et on en a parlé. Vous pouvez rester dans ma location courte durée pendant un petit moment… »

« Attends, je suis marié à deux femmes maintenant ? Depuis quand cette location cour… »

« Nan, non. Non, Michael. T'as pas intérêt. C'est le moment de te taire et de laisser les adultes discuter. Amz, c'est quoi l'offre ? »

« Je te l'envoie par mail. »

« Dis-le-moi, c'est tout. »

« Michael, je t'ai dit de te taire. »

« Jubile pas, Michael – l'offre, c'est le prix demandé au départ. »

« Haaa ! Je te l'avais dit. Monte-le de cinq pour cent, et regarde-moi ça, on vient de se voir proposer le prix demandé au départ. »

« Michael. Sérieux. Faut que tu te taises. Je travaille sur autre chose avec Amy. »

« Mais regarde. On a mis en vente pour exactement ce qu'on a dedans. La hausse, c'était pour un tout petit bénéfice sur un marché où tous les autres doublent et même triplent, et l'offre finale est de quelques milliers de moins que ce qu'on l'a payée, le prix je-te-mets-au-défi.

« On doit être partis quand, Amy ? »

« L'offre prévoit une signature sous trente jours. »

« Alors on a trente jours pour mettre les onze ans qu'on a vécus dans cette maison dans des sacs et des cartons et les mettre quelque part ? »

« Et j'ai plus besoin de continuer à construire cette maison. »

« Michael, je sais que t'as mille pas d'avance dans ta tête libérée, mais moi je suis encore coincée dans le et-maintenant. »

« Moi aussi je suis dans le et-maintenant. C'est juste que je bloque pas sur les trucs faciles, où habiter, comment emballer, où vont les affaires ? J'ai déjà réglé tout ça et je suis passé à sortir mon ordi pour commander le plan de la maison en ligne. »

« C'est pas décidé. »

« Décidé. »

« Amy, je vais peut-être avoir besoin d'un alibi. Les trucs faciles, qu'il dit. »

« C'est les trucs faciles. Toi et Clover, vous partez sur l'idée de l'appart, quelle que soit sa forme, et moi et Kitty, on va dans le cabanon à The Drip. Moi je bosse sur le chantier sur place, et toi tu bosses les criminels depuis un bureau. »

« Et les cartons, petit malin ? Je vais pas emballer toute cette maison toute seule. »

« En fait, Stef. Ça fait partie de l'offre. Ils veulent savoir pour les biens meubles. Elle a dit qu'ils espèrent récupérer les meubles et les télés et tout ce que tu voudras vendre d'autre. Ils ont dit : faites une liste avec des prix, et on fera un chèque à part. »

« Bon, alors une partie des meubles, c'est réglé, mais t'as vu le bordel de ce mec ? Il a 3 jeans, cent paires de chaussettes et de caleçons et dix chemises, et le reste, c'est un semi-remorque plein à ras bord, des outils, des vis, de l'électronique, des livres – mon Dieu, les livres. »

« C'est pas juste. T'en as un bon millier à toi, aussi. »

« Bon, on a des livres. Amy, y a une vie entière de bordel ici. Je pense pas pouvoir tout emballer en un mois. »

« Pas de problème, Mon Amour, on fait venir les gars ici, et on commence à tout sortir, un gamin de vingt ans à la fois. »

« Génial ! Je lui demande, s'il te plaît, ramène pas celui-là à la maison, et les voilà qui arrivent. Ils peuvent poser la perceuse et transférer leurs couilles de péquenaud sur la porcelaine de ma Mamaw. »

« Bon, pendant que vous deux vous emballez vos affaires, je vais juste me lire les détails toute seule. Ils veulent dix pour cent d'apport et quatre pour cent d'intérêts. »

« T'es une chochotte ! Comment t'as pu pas commencer par ça ? Affaire cassée. Dix pour cent. T'es folle ? Pas question. Aucune chance. Non. Te fatigue pas à répondre. »

« Doucement, Magilla. C'est une offre ouverte. Tu fais une contre-offre. »

« Je sais comment ça marche, Amy. »

« Je sais que tu sais. Et maintenant que tu t'es calmé, dis-le. »

« Offre au prix plein, signature rapide. Attends, t'as pas parlé d'inspection. »

« Pas d'inspection. Chantier. »

« Oh merde. Il est bon, ce mec. »

« Le voilà. Dis le reste. »

« Enterrer l'essentiel sous des œufs de Pâques et lâcher la vraie demande comme une bombe, l'apport et le taux. Mignon. N'empêche, il la veut, sinon il y aurait mis beaucoup moins de réflexion. OK. Contre-offre. Je veux vingt-cinq pour cent d'apport, et je voulais six virgule cinq pour cent, mais je prendrai cinq. On récupère sa situation financière et on voit à quoi il ressemble. Je fais miroiter le cinq et j'atterris à six pile s'il colle à la ligne des huit cent cinquante. »

« Six, c'est dur – son agent dit qu'il est malin, qu'il a l'argent. Il veut juste préserver le capital pour finir les améliorations. »

« Ça, ça règle la question pour moi. Il achète mon crédit, et il améliore ma garantie ? Ça peut pas être mieux que ça. Il fait faillite, et je revends son capital en gros et je garde le mien intact. »

« Hé, J.P. Morgan. Redescends sur terre. T'as même pas encore vu l'offre, et t'es déjà sur les marches du tribunal à annoncer les enchères. »

« Chérie, on a vendu la maison. »

« Elle est pas encore vendue. »

« On se connaît ? »

« Bon, vous deux. J'envoie l'offre. Lisez-la. Rappelez. »

« Salut Amy. »

« Salut, Amz. Écoute, Stefanie, avant que tu commences avec moi, sache que j'ai cette télécommande ici, et que je vais m'en servir. »

« Je vais te la foutre dans le… »

« Pause sur Rage TV. »

« On-va-vivre-où ? »

Chapitre 30 – lundi 1er janvier 2024

« Salut. »

« Quoi --- Comment tu fais ça ? »

« Je pensais pas que tu reviendrais, Cody, vu comment on s'est quittés. »

« Moi non plus. Comment tu fais pour qu'on dirait qu'tu cries depuis là-bas, et t'es ici de c'côté ? »

« Je suis un fils de pute sournois aussi, Cody. »

« Il est où, ton camion ? »

« Je me suis garé en haut de la colline au cabanon, et je suis descendu à pied pour voir pourquoi cette caméra envoie pas de notifs. T'es passé devant l'autre jour, et Stef est passée devant hier. »

« Elle sonne, là. »

« On est plantés juste devant. Stef est passée l'autre jour sur le gravier, et pas de notification. La sensibilité était trop basse. »

« Quand Bill a cassé c'te branche, il s'est connecté. P't-être qu'il a réglé la sensibilité aussi. »

« Ouaip, alors dis-moi, qu'est-ce que ton père a pensé de la combe ? »

« Il est encore furax qu'tu l'aies traité d'voleur. »

« C'est un voleur. Vous l'êtes tous les deux. C'est dans le dossier officiel. »

« Tu balances des trucs comme ça. Sans échauffement. »

« Pas besoin de two-step, Cody. Le plus gros mensonge de tous, c'est que le Sud a des manières. Le Sud est plein d'euphémismes et de conneries, personne attaque jamais un truc de front avant que la bagarre ait commencé. »

« Ben, t'as intérêt à apprendre à mettre un peu moins d'accusation d'entrée. »

« C'est pas une accusation, Cody. T'es un voleur, condamné deux fois. Je vois qu'un seul Cody, et toi tu veux que je parle à deux de vous, le Cody que tu crois être d'après ce que tu voudrais que personne sache et le Cody qui est planté devant moi avec son casier sur le dos. »

« J'ai un casier. Ça fait pas d'un homme tout entier la seule chose qu'il a faite la seule fois. »

« Non, Cody, ce serait vrai si le monde savait pas qu'on se retrouve pas avec un dossier sans avoir eu un avertissement en chemin, et sinon un avertissement, sans avoir failli se faire prendre avant de vraiment se faire prendre. Personne se fait prendre les deux seules fois où il fait un truc. »

« T'en sais rien. »

« Tu vois ? C'est ça, le truc. Je le sais, et je le vois en temps long, aussi. Je te dis toi parce que j'étais toi. »

« Vous êtes tous pareils. Vous croyez savoir. »

« Alors tu utilises littéralement exactement la même logique sur moi que celle que j'utilise sur toi. Vous tous, que tu dis, comme moi je dis vous tous. Et tu vois la faille dans la mienne, et la tienne, tu la vois comme du bon sens. »

« Tous pareils. »

« Je vais pas faire semblant de connaître les faits, mais j'ai vécu la formule, et je suis passé devant ce garage cent fois. Live Bait peint au pochoir à la main en lettres rouges de soixante centimètres au-dessus de la porte de ce qui était de toute évidence une station-service. T'es dans ce garage à arracher ce fil des chevrons, les tubes de guêpes maçonnes te pleuvent dans les yeux quand le fil se détache. C'est là que tu te fais prendre. Tu le connais, ce garage. T'y étais déjà allé. Peut-être que t'y as bossé une fois pour une boîte, ou c'est l'ancienne baraque d'un pote. Peut-être que c'est un parent. Tu connais cet endroit, ce qui veut dire que t'as pas volé un endroit au hasard devant lequel t'es passé une fois en allant à froid chercher un nouveau caillou. Ça, ça irait, mais t'as fait du mal à quelqu'un que tu connais. T'en étais peut-être même proche. »

« T'en sais rien. »

« Si, Cody. Et tu sais que je le sais. J'ai pas les détails parce que j'ai pas parlé à l'agent qui t'a arrêté, mais je peux lui parler, et je peux lui demander quels sont les faits de l'affaire. Je peux appeler le procureur qui a négocié la requalification de crime en délit. Ils me parleront, Cody. Je suis à l'intérieur maintenant. Mais sache une chose. Je l'ai pas toujours été. Je suis entré par effraction chez mon cousin une douzaine de fois en séchant l'école parce qu'il fermait pas sa porte de derrière, et je le savais parce qu'il me donnait du travail à la journée quand j'étais gamin. Je volais la petite monnaie dans la boîte à monnaie sur sa table de chevet pour m'acheter des clopes. Je suis entré dans cette maison une douzaine de fois, et j'ai pris cette monnaie à chaque fois. Je suis entré par effraction chez mon meilleur ami un jour parce que c'était juste ce que je faisais ce jour-là. J'y suis allé à vélo, je n'arrive vraiment pas à me rappeler où je l'avais eu, mais je l'avais sûrement volé. Tout ce que je sais aujourd'hui, c'est qu'il était violet, et que c'était pas le bien le plus précieux de quelqu'un ni rien. C'était un clou. La chaîne marchait, les pneus avaient de l'air, et il marchait, mais c'était pas un truc spécial pour quelqu'un. C'est l'impression que j'ai, là, en le racontant aujourd'hui. J'ai pédalé jusque chez mon ami en plein milieu de la journée. Mon ami habitait loin, genre quinze kilomètres ou plus. J'y suis allé, et je suis entré dans le garage parce que je savais qu'ils y gardaient une clé, et je suis entré dans la maison. J'ai rien pris, mais j'ai mangé pendant que j'y étais. Je me suis assis chez eux et j'ai mangé leur nourriture. Et je suis reparti, Cody. Je suis entré par effraction dans plein d'endroits pendant mon enfance solitaire, et c'est ça que je vois en toi. Avant tout, je vois de la solitude. »

« Non, c'est toi l'solitaire. T'es seul maint'nant, t'engages des gars, tu les payes pour êt' tes amis. »

« Alors, qui c'est qui saute le two-step maintenant ? C'est ça que tu vois ? Tu vois en moi un homme seul ? »

« Ben, ouais. Tu viens ici avec une liste de gens qu'tu aides, et la plupart ça marche pas, et tu continues à donner. Et tu prends ceux qui veulent pas d'toi, mais tu payes si bien qu'ils doivent te supporter. Tu trouves des gens vulnérables, et tu profites d'eux. Tu laisses la boîte à monnaie parce que t'en as plus besoin, mais tu voles toujours. Tu donnes d'l'argent pour du travail et tu voles des gens qui t'doivent, pareil. »

« Alors, vous êtes encore arrivés avant moi tous les deux. C'est un truc, maintenant ? »

« 'Jour Tanner. »

« Salut, Tanner. »

« Qu'est-ce que vous faites là-bas, vous deux ? Aux dernières nouvelles, c'est le jour des buses. »

« On fait qu'acheter des amis, hein, patron ? »

« Acheter… Toute cette folie m'a manqué, c'est sûr. J'ai vu Rusty à la Wye, il sera là dans une minute. On fait la digue ? »

« Aujourd'hui, c'est le jour de la digue. On monte au pont à pied. Le jour de la digue commence là. »

« C'est le jour de l'An. Nouvelle année, nouveau retard sur la digue, en quelque sorte. »

« Bon sang d'bois, On tire pas le tuyau aujourd'hui ? »

« Non, l'ami, on peut pas commencer par là. Il nous faut cinquante camions-bennes de terre derrière d'abord pour la stabiliser. »

« Alors, on appelle Claiborne pour du remblai ? »

« Oh, merde, non ! On commence le terrassement pour l'atelier qui va de l'autre côté de ce pont. Faut raser tout ce putain de bas de montagne et avoir une plateforme de niveau de douze mètres sur dix-huit. »

« Tu vas avoir besoin d'un camion-benne. »

« Nan. Dès qu'on t'aura lancé, moi et Tanner, on va chez Smokey Mountain Trailers, et on achète une remorque benne et une remorque fermée pendant les soldes du Nouvel An. Le temps qu'on revienne, t'auras poussé la terre de déblai dans ce ravin-là, et on aura un pont de terre provisoire entre le terrassement et ce bout-là de ce côté. On descendra les déblais le long de l'étang, on tournera sur le haut de la digue et on les versera par l'arrière. »

« Euh, et la remorque fermée, elle sert à quoi ? »

« La remorque fermée a deux usages. On a reçu une offre sur la maison de Hardin Valley ce week-end, et faut qu'on déménage dans les trente jours. On commencera par mes outils et la remorque servira de cabane à outils parce que je suis sur le point d'emménager dans ce cabanon là-bas. »

« Comment tu fais pour faire emménager ta bonne femme dans c'cabanon ? »

« Nan, pas Stefanie. On l'a pas encore ferrée, mais mon sort a été décidé à la minute où le téléphone a sonné hier. »

« Ouais, C'est ça. »

« Tu peux le dire, Rusty. Je vois que t'es encore le dernier. »

« C'est une grosse colline. »

« Je te charrie, mon pote. »

« Comment t'as vendu ta maison un dimanche ? »

« J'ai --- On a accepté l'offre. Ensuite, le compromis. Puis le déménagement. On n'a pas le temps pour tout le cours sur la vente d'une maison maintenant. Voilà le topo. Cody, prends cette pelleteuse. J'ai mesuré ça à la louche dans ma tête. Faut que tu montes cette colline avec le godet côté pente qui te tient au terrain jusqu'à ce que t'arrives ici. Creuse en ligne droite, de la largeur du tracteur. Creuse jusqu'au terrain plat. Balance la terre en bas de la colline. Rusty posera ces deux bouts de buse qu'on a gardés de la construction de la route – les chutes dans le parc à matériel. »

« Tu veux dire la fosse à boue, patron ? »

« Oui, Cody, la fosse à boue. On y arrive. »

« Je demandais, c'est tout. »

« Tu demandais, c'est tout, hein ? Bon, Rusty, une fois que t'as posé les deux sections de buse dans le lit du ruisseau, tu commences à ramasser les déblais de Cody… »

« Je touche pas aux déblais de Cody. »

« Bon Dieu, je viens de dire à ces gars que je vais emménager dans un cabanon, et ils sont sur le point de me creuser ma tombe entière, et eux ils me sortent des blagues de bites. »

« Il a dit bites. »

« Que Dieu me vienne en aide. Rusty va prendre les déblais avec le godet, pivoter et les lâcher sur les buses. J'aime pas trop couper une buse en plein milieu comme ça, mais on va creuser vite et se tirer de là avant que la jointure puisse emporter le milieu de la fondation. Les premiers déblais font la base du truc, comme ça la terre végétale est en dessous… ce qui veut dire que la terre végétale, ce sera le reste qu'on laissera derrière quand on enlèvera le pont une fois qu'on en aura plus besoin. Des questions ? »

« Ben mon vieux, j'ai une douzaine de questions, mais pour l'instant : prendre la pelle, la monter en rampant sur cette pente, enfoncer ma lame de tarière à fond et me creuser une terrasse bien à plat. Je balance les déblais par-dessus le bord ? »

« Euh, et moi alors ? »

« Toi, t'es avec moi. Faut qu'on aille chercher les remorques. J'ai déjà tout arrangé. Tu rentres, tu leur donnes le chèque, et tu me rejoins à Hardin Valley. Je t'envoie l'adresse par texto. »

« Smokey Mountain Trailers, à Lenoir City ? »

« C'est ça. Ils t'attendent. »

Chapitre 31 – lundi 1er janvier 2024

« Mon amour. »

« Mon amour. »

« Cody s'est pointé ? »

« Il s'est pointé. »

« Et ça donne quoi ? »

« Juge par toi-même. Amy appelle à quelle heure ? »

« Elle a dit dix heures et demie. »

« Je suis arrivé juste à temps. Alors, je me faufile dehors, et je sens le silence de la voiture électrique. Le seul bruit qui détonne, c'est la porte du garage qui se met en place en claquant au-dessus de ma tête. Il fait noir comme à la campagne, je me dis, et je prends la route de campagne, une seule nationale entre moi et la cambrousse, et je vois rien d'autre que mes phares. Quand je vois la première voiture me croiser, c'est presque comme si elle envahissait mon espace. Et je monte tout en haut et je me gare à côté du cabanon. Pas de réseau au parc à engins, c'est comme ça qu'on l'appelle maintenant. Mais ça a sonné en passant près des panneaux solaires et quand je me gare au cabanon. »

« Le mien aussi. »

« Alors, je longe l'étang en descendant, et les phares s'éteignent, et je m'étais trompé ; ici c'est le plein jour de midi comparé à la Drip. Noir. Je suis à genre trente mètres du pick-up et du cabanon, et mon téléphone est dans le pick-up, et je sais que c'est par là, mais je le vois pas, ni rien d'autre, et cette chouette se met à appeler. Et cet animal me parle directement, à moi, mine-mine, mine, mine. On va partager, que mon esprit lui répond. Je marche vers le pick-up, et j'arrive à imaginer où il est, mais je suis sûr que je vais rentrer dedans avant même de le voir. Et je suis presque penché en avant en marchant, presque les mains devant moi, et une branche craque là-haut sur la colline, sur ma gauche. Et me revoilà dans cette tente à Albany, de nouveau à la rue, et c'est pas juste une sensation. Je suis transmogrifié. Je suis allongé dans la tente, et la forêt est vivante tout autour de moi. Tout l'endroit est un seul organisme, et je marche à travers ses cellules. Ma chaussure écrase un grain de sable, et je l'entends. Écholocalisation absolue, et je sens le pick-up dans l'air, et je tends la main, et au lieu de me cogner un doigt, je caresse la courbe sèche du capot, et je sens l'humidité dans l'air, tout le calcul du moment me tombe dessus. Le pick-up est sec. L'air est humide. L'aérodynamique a séché la voiture. Et me revoilà dans le moment, et je sais où sont les marches du cabanon. Et je m'assois, et j'essaie de le retrouver, mais le moment est passé. Je suis à la Drip, je suis sur les marches, et j'ai besoin de mon téléphone dans la voiture pour voir où je mets les pieds jusqu'au parc à engins, me connecter à l'appli Ring et réparer cette caméra. »

« T'as pris de l'acide ce matin ? »

« Alors, je m'assois, je ferme les yeux, et j'écoute, et j'arrive pas à le retrouver, mais je suis comme rassuré que le moment tourne en arrière-plan, un niveau plus bas, et qu'il ne fait qu'un avec cet endroit. Il y a des ours sur ces collines toutes proches, et j'ai vu mille empreintes de lynx roux, et de coyotes, et de ratons laveurs, et de toutes les sortes de bestioles ce dernier mois là-haut, et je sais que l'une d'elles, plusieurs d'entre elles me regardent. Et je lève les yeux vers le ciel, et j'y vois. Les cimes des arbres sont tout autour de moi, mais il y a un tunnel vers le ciel, notre ciel, chérie. On est aveugles au monde là-haut dans ce vallon, entourés de tous les côtés par les pentes et les arbres, et les quatre cents mètres de chemin de gravier qui serpente sous l'étang, c'est un système d'alarme qu'aucune société pourrait jamais nous fournir. Le son monte, piégé par les collines, et j'entends tout avant même que ça s'approche. »

« Y a que toi pour me faire trouver le sinistre féerique. »

« C'est féerique. En regardant le ciel, tu sens cette histoire, et quand le bleu commence à arriver, tu sens le temps passer, et tu sais d'un coup que tout homme et toute chose qui s'est jamais assis à cet endroit, de tout temps, ils l'ont senti eux aussi. Et je suis descendu dans l'aube qui se levait. Je vois les arbres maintenant. Je vois le sol. Et tout change au bord de la digue quand mes pieds passent du sol de la forêt au chemin de gravier. Tout a disparu. J'entends plus que mes pas et ma respiration. Je sais que tout ça tourne encore là en arrière-plan, un niveau plus bas, et je sais que ça connaît aussi mon état de conscience. La présence que j'ai sentie là-bas est toujours avec moi, mais elle fait juste son truc, elle enregistre le gravier, elle transcrit mon souffle, elle note tout dans le registre pour la prochaine fois. Et ma liste me submerge. Caméra, remorques, outils, contrats, excavations, avant, et si, et après. Et cette putain de bulle. »

« C'est pas un truc avec lequel on rigole. Si ce machin éclate pendant que t'es là-haut au fond des bois comme un imbécile tout seul. Tu peux pas au moins laisser les gars y aller d'abord au lieu de te faufiler hors de la maison en pleine nuit… »

« Il faisait noir, c'était pas en pleine nuit. Et j'étais en plein dans mon histoire du matin. »

« Me détourne pas, Michael. C'est toi qui en as parlé. »

« Encore un temps là-dessus, Stef. Faut qu'on se tire de Hardin Valley, et faut que je construise cette maison. Je reste le cul posé tout le temps, promis. Je soulève rien. Je tape sur rien. Le truc le plus dur que je fais, c'est monter et descendre cette colline cent fois par jour. »

« Six fois. »

« La caméra, reçu. Tu comptes aussi. Je te promets que je retourne voir le médecin quand la maison sera finie. Bon, je répare la caméra… »

« J'ai vu ça. T'as l'air un peu flippant à trafiquer ce truc, à moitié dans le noir derrière toi. La main qui cache l'écran, et l'image qui revient, mais déplacée. Ta tête de type déterminé. »

« Je savais que quelqu'un me regardait. Bon, ça prend quelques minutes, mais j'arrive à faire marcher la caméra, et là j'entends les Chevy-jambes de Cody qui remontent l'allée, et je me planque vite derrière ce tulipier. Tu sais, le gros, juste quand tu montes la colline. »

« Celui qu'il a tapé avec la pelleteuse ? »

« Ouaip, celui-là. Je suis derrière, et je l'entends maintenant à côté du parc à engins, et je dis, à plat : Salut, et il a failli sauter hors de son propre fantôme. »

« C'est méchant. »

« Parce que c'est moi le chef ici, voilà pourquoi. »

« Ouais, les gens adorent ça. »

« Donc il est revenu. Et il est pile à l'heure pour la course à l'arrivée. Il a repris là où on s'était arrêtés, il veut un compte à rebours de dix secondes, et moi j'y vais direct au scalpel. T'es un voleur, c'est ça la vie d'un voleur, je vois que t'es un voleur, et je te donne une chance d'être autre chose. Et comme toujours, on reste chacun sur nos positions, et on se remet au boulot. Il m'a traité de solitaire. Il dit que je paie pour avoir des amis. »

« Je vois ce qu'il veut dire. »

« C'est vrai, ça ? »

« C'est pas faux. »

« J'ai pas envie d'être ça. »

« C'est pas tout, mais y a du vrai. Regarde nos dîners, Fifi, Bill, Deno. Que des gens que t'as rencontrés en les payant pour quelque chose. »

« Deno, c'est l'oncle de mon ex. D'accord, on a bossé ensemble, mais je le connaissais depuis dix ans avant qu'on fasse notre première affaire ensemble. »

« Je connaissais pas Deno à l'époque. »

« James et moi, on a été pauvres ensemble. Le lycée, c'était y a presque quarante ans, et pas une année de perdue entre nous. Gervie, c'est mon ami depuis cinquante ans. »

« Et t'es entré par effraction chez lui quand t'étais gamin. »

« Et il m'a volé mon aquarium. La vie, c'est compliqué. »

« Voilà Amy. Réponds. »

« Je viens d'envoyer le projet d'offre par mail. »

« Même pas bonjour ? »

« Non, direct. Tu vois comme ça casse le moment ? »

« Aïe. »

« Michael, arrête ça. »

« Arrêter quoi ? »

« Arrête de dire aïe chaque fois que quelqu'un marque un point. Salut, Amz. Fais gaffe, ce type est à fond dans les paraboles aujourd'hui, c'est sûr. »

« Alors ce sera quoi, quatre-vingts mesures de blé, ou on renverse les tables ? »

« Du blé ? --- t'as reçu mon mail ? »

« Je l'ai là, Amz. L'écoute pas. Il est en train de charger. »

« Il est comme ça depuis ce matin ? »

« Depuis toujours, ma belle. Ça s'arrête jamais. »

« Et maintenant, qui c'est qui s'achète des amis ? »

« Là, t'as raison. Il était dans la pièce en tant que son agent immobilier, Judy, et moi, on mettait au point les détails, et je l'entends derrière, dis-lui ci, dis-lui ça, et à la fin il est carrément passé par-dessus elle et il m'a parlé directement. Il a demandé si on pouvait pas juste vous laisser régler ça, lui et toi. »

« C'est pas la pire idée. »

« C'est une idée horrible. »

« Non. Laisser les principaux intéressés se retrouver et mettre au point les détails, et ensuite laisser les gratte-papier pondre la paperasse. »

« Gratte….. Écoute, si tu veux parler au bonhomme, fais-le CAM. »

« CAM ? Maintenant t'es médecin ? Crois-moi, je sais vendre une maison sans – tu sais quoi, ouais. Lançons une conférence téléphonique. Ça fera gagner un peu de temps. Tanner sera là dans quelques minutes, et faut que j'aille droit au but. »

« C'est ton enterrement. »

« Pas aujourd'hui, non. »

« J'appelle Judy. Attends. »

« Michael, sois gentil. »

« Je suis gentil. »

« T'es grossier. »

« Je suis envahissant, peut-être, mais elle vient de me dire que le cheval est juste là… »

« Qu'est-ce que ça peut faire que le cheval soit là ou pas ? T'as même pas encore lu le contrat. »

« J'ai pas besoin. »

« Qu'est-ce que tu racontes, bordel ? »

« On est tous là ? »

« Oui, Amy. Je suis là, et Stef aussi. »

« Michael, c'est Emam. Je me suis dit qu'on pouvait aller droit au but et régler les détails vite. J'ai des rendez-vous aujourd'hui. »

« C'était une bonne idée. On aurait dû y penser et prévoir un déjeuner aujourd'hui ou un truc comme ça. »

« Mec, ça aurait été génial. »

« On y viendra. Vous allez avoir besoin d'un sherpa pendant un bon moment avec votre nouvelle maison. Il y a plein de trucs. »

« J'ai cette impression aussi. »

« Bon, faut qu'on règle les bases. Vous avez choisi un prix, et il me va. Par contre l'apport est super bas, et faut vraiment que je voie un tableau d'amortissement avant de pouvoir choisir un taux d'intérêt. De tête, je dirais dans les six et demi. »

« Six et demi, c'est trop haut. Ça fait un peu plus de huit mille par mois d'intérêts au départ. »

« Huit mille cent. Ça, ce serait sur un million et demi, donc vous avez déjà compté l'apport plus élevé. »

« Oui. J'étais bas là-dessus. Désolé, mec. J'ai plein de travaux à faire là-bas. La suite parentale au rez-de-chaussée, c'est une chose, mais je veux des sols neufs, et je vais enlever toute la terrasse et l'agrandir de soixante mètres carrés. Faut que j'ajoute deux pièces en bas, une pour ma salle de sport et l'autre pour fermer le porche sous la terrasse. Je préservais mon capital. C'est un gros chantier, et je peux pas mettre plus de vingt pour cent d'apport et faut que je garde l'intérêt sous les cinq pour cent. »

« Quatre virgule quatre-vingt-dix-neuf, alors. Je sais que vous devez payer votre agent, mais vingt pour cent, c'est bas. Faut que je paie Amy aussi. »

« Attendez, c'est le vendeur qui paie tous les frais d'agence. C'est en deuxième page. »

« J'avais pas lu ça, et heureusement. Je vous aurais pas pris au sérieux. Je vais pas chez le tailleur pour payer des frais de transaction à son fournisseur de laine. »

« C'est la norme. »

« Non. Vous l'avez engagée. Vous la payez. J'ai engagé Amy. Je la paie. »

« Attendez. »

« J'ai appuyé sur la touche muet. Il demande à l'agent quelle est la marche à suivre, garanti. »

« T'en sais rien. »

« Oh si, j'en sais quelque chose. »

« Fais pas tout foirer, Michael. »

« C'est un point important. Je paie pas le type qui nettoie le parking de Walmart pour pouvoir entrer dans le magasin. Ça, c'est le problème de Walmart. »

« Hé, mec. Je suis de retour. »

« Salut. »

« Bon, on va monter le prix de l'offre à un million neuf cent soixante-quinze mille, comme ça vous pourrez payer les frais de Judy aussi. »

« D'ac-cord. Bien sûr, ça marche très bien. »

« C'est tout ce qu'il nous faut pour une offre signée, non ? J'ai choisi l'agence de titres aujourd'hui, donc… »

« Oui, c'est tout ce qu'il me faut. Stef, t'as des questions ? »

« On a toujours trente jours pour faire les cartons et déménager ? »

« Oui. Rien de tout ça n'a changé. »

« Génial ! Marché conclu, Emam ! Un million neuf cent soixante-quinze, quatre cent mille d'apport et quatre virgule quatre-vingt-dix-neuf, ça me va. »

« Parfait, mec. »

« Amy vous a donné mon numéro ? Appelez-moi quand vous voulez. »

« Je le donnerai à Judy. »

« C'est le 423-435-2241. »

« Merci, mec. »

« Bon, Amy, envoie ça par mail dès que Judy l'envoie, et Stef le signera, et c'est parti. »

« Tout est bon ? »

« Tout est bon. »

« Une chose est sûre, c'est moi qui prends le bureau dans la nouvelle maison. T'as mis de la boue de vallon partout sur le sol de la chambre. »

« Six chambres, et elle choisit la vraie chambre pour en faire son bureau. »

« Je l'ai déjà choisie. T'as vu cette petite pièce en recoin dans l'angle de devant, à côté de la cuisine ? »

« C'est décidé. »

« C'est Tanner qui arrive ? Pourquoi il a une remorque ? »

« Je l'ai achetée par téléphone. Il est allé la chercher. »

« Mais pourquoi ? »

« Il me faut un endroit pour ranger mes outils si je vais vivre dans ce cabanon. »

« Et pourquoi aujourd'hui ? »

« Si on déménage, j'ai plus de travaux à faire ici, et je peux emmener mon bordel à la Drip et bosser pour de bon. »

« T'as acheté une remorque pour le déménagement parce que les travaux étaient finis ici, mais t'avais même pas encore d'offre signée ? »

« On se connaît ? »

« Salut, Tanner. »

« Salut, Stef. »

« Tanner, on recule ce truc jusqu'au sous-sol d'abord. Tous mes outils en double et la moitié du bazar dont on a besoin sont là-dedans. Après, c'est l'atelier et l'abri de jardin. Prends toutes les échelles, les pelles, le râteau et la pioche. Oublie pas la pioche. Fini les nacelles pour ces deux connards. Remplis la remorque à ras bord. Si tu le vois et qu'on pourrait en avoir besoin, balance-le dedans. »

« Pas de problème. »

« Mon amour, ça va être une longue journée, mais j'ai Cody dans la pelleteuse et Rusty qui balance de la terre en travers du ruisseau, et Tanner et moi on récupère les outils maintenant. Je serai un peu en retard, mais on pourra fêter ça plus tard. »

« C'est prématuré. »

« T'inquiète pas. Signe l'offre quand elle arrive, et lance ce calendrier. »

« Faut que tu la signes aussi. »

« Nan, ils veulent juste une confirmation écrite. L'offre, c'est rien de plus qu'une formalité. Faudra qu'on soit là tous les deux à la signature finale, mais pour ça, c'est toi qui tiens le stylo. »

« Je t'appelle s'ils veulent les deux. »

« S'ils veulent les deux, signe mon nom de la main droite avec un Crayola. Ils poseront jamais de questions. »

« T'es pas bien. »

« Que Dieu t'entende. »

Chapitre 32 – lundi 1er janvier 2024

« Ben dis donc, les enfants, vous en avez abattu du boulot ! Cody, tout le gradin est fait. Il est vachement haut, non ? »

« Ouais, pourquoi tu veux que je taille si haut et si loin en arrière ? Ça fait bien plus de quinze mètres de large. »

« Faut qu'on taille le gradin du haut d'abord. Au moins un mètre vingt de large sur un mètre vingt de haut, on descend d'un cran, on taille un autre gradin, on descend d'un cran, on taille un autre gradin, et je dépasse jamais la limite d'ingénierie pour les murs de soutènement. Plus haut qu'un mètre vingt, il faut un plan tamponné par un ingénieur et un permis. »

« Donc tu construis une maison sans permis ? »

« Non. Je construis un mur de soutènement légal avant d'avoir à demander pardon, comme ça mes ouvriers peuvent bosser pendant que je choisis la maman cane. »

« La maman cane, qu'est-ce que tu racontes, bordel ? »

« C'est les canetons en file, Cody. Dans le désordre. »

« C'est toi qui es dans le désordre, Rusty. »

« Sérieux ? Tu viens de me faire un c'est-celui-qui-dit-qui-y-est version flanc de montagne ? Écoutez-moi bien… »

« Il est où, Tanner ? »

« Le mot clé, Cody, c'était écoutez-moi bien. Si tu cherches le service des questions, il est là-bas au cabanon avec la boîte à idées. »

« Frérot, t'es infatigable. »

« C'est aussi mon point de vue. »

« Il a dit POV. »

« Putain, Rusty ! Tu viens de passer à une catégorie porno en plein milieu d'un faites-attention ? »

« Le frérot vit dans le caniveau. Je peux même pas l'emmener chez ma mamie. »

« Les enfants --- Il y a tout simplement trop de choses là-dedans pour que je déballe tout. Mais ça, mon ami, ça, c'est un nuage d'images. Rusty, tellement pervers que tu peux pas l'emmener chez la mamie à qui t'as volé une voiture. »

« Ouais, c'est grave. »

« T'as fait un gradin du haut. Il est stable ? »

« La machine est dessus, non ? »

« Encore une fois. Il est stable ? »

« Il est stable. »

« Déjà de la roche ? »

« Y en a un peu côté est, tu vois cet affleurement à juste trente mètres après le bout. »

« Mais rien dans le gradin ? T'as déjà touché des têtes de schiste ? »

« Non, que de la terre végétale. »

« Donc, si je te fais rester sur la corniche que tu viens de faire, le sol est assez stable pour que tu tendes le bras et tailles le gradin qui sera en dessous de toi – sans te tirer toi-même par-dessus le bord ? »

« Pas de problème. »

« On vient d'avoir une vraie conversation sérieuse et complète sur la sécurité ? »

« On dirait. Ouah ! En voilà un. »

« Un ours ? Où ça ? »

« Sur la crête. Le voilà. »

« On dirait un dessin animé, lui qui s'en va tranquillement vers Dieu seul sait quoi. »

« Y va vers c'te clairière là-haut. »

« Comment t'as fait pour taper cet arbre-là ? Il a genre deux cent cinquante ans, et tu l'as défoncé. »

« J'ai glissé. »

« Trois fois je t'ai mis dans la machine, et les trois fois t'as tué un arbre. Cette fois un hêtre. Faut que je te fasse un test antidrogue ? »

« Tu peux pas me virer… »

« Salut. »

« Salut, Tanner. »

« Tu réponds pas à tes textos ? Tu veux que je gare cette remorque où ? »

« Laisse tomber ça pour l'instant et viens ici. »

« Salut, Tanner. »

« Yo, Rus. »

« Alors Cody ici présent vient de prouver ce qu'il vaut en une seule affirmation de grande gueule. Il m'a rappelé ce vieil adage de camp d'entraînement dont je voulais parler l'autre jour. Il m'a dit que je pouvais plus le virer parce qu'il travaille à son compte maintenant. Et ça m'a rappelé que j'ai jamais fini cette phrase --- t'es prêt, grande gueule ? T'es prêt à entendre l'envers de tes idées de petit merdeux ? Je peux plus te virer – pas sans virer toute ta putain d'équipe. Alors vas-y, fais le petit con autant que tu veux, mais sache que quoi que tu fasses, tes associés l'ont fait aussi, et ils paieront avec toi. »

« C'est pas juste. »

« C'est exactement juste, Rusty. Ce chantier est à vous, mais ça veut dire à vous tous. Si je vire Servepro, tous les camions de la boîte s'en vont comme si de rien n'était – contrairement à cet arbre. Il a monté la garde ici pendant au moins deux cent cinquante ans. Génération après génération d'écureuils et de ratons laveurs et de toutes les sortes de bêtes volantes ont travaillé main dans la main avec lui, des êtres vivants aussi nombreux que les étoiles du ciel, et un jour Cody a glissé. »

« Qu'est-ce que tu veux que je fasse de cette remorque ? »

« Pas encore, Tanner. C'est important. L'interruption aide quand même, parce qu'elle me permet de repasser d'une agressivité qui monte au ton que je veux vraiment. Je veux que tu m'entendes, Cody. Cet arbre était là à la bataille de Boyd's Creek, à Dumplin Creek, au traité de Holston, à l'Indian Removal Act. Cet arbre, c'est notre histoire ici. Il a tout encaissé, et un jour t'as glissé. »

« C'était un accident. »

« Les accidents viennent avec des leçons, alors écoute bien. Regarde autour de toi. Qu'est-ce que tu vois sur cette terre où la neige a fondu ? »

« C'est les bois. »

« Tu vois plus que ça. Tu vois une chose à la fois, ou tout comme un seul ensemble ? »

« Écoute, c'est un arbre. Je l'ai un peu scalpé. »

« Non, Cody, cet arbre est mort, aussi sûr que t'es planté là. Tu l'as raclé profond et sur toute la longueur du tronc. Tu l'as à moitié annelé, le pauvre. »

« Le pauvre ? C'est un arbre. »

« Non, Cody, c'est un organisme. Regarde autour de toi. Tu vois toutes ces feuilles brunes qui flottent partout ? »

« Qu'est-ce que tu racontes, bordel ? »

« Les jeunes pousses, les seuls arbres qui ont encore des feuilles accrochées aux branches. Tu les vois ? Tu les entends cliqueter dans la brise ? »

« Ouais, c'est des hêtres, comme celui-là, et cet arbre est pas mort, mais même s'il l'était, ceux-là pousseront à sa place. »

« C'est des hêtres, pour sûr, Cody, mais tu sais pas qu'on appelle ça des drageons clonaux. C'est les enfants de cet arbre, à la fois une partie de lui et à part, et beaucoup vont mourir s'ils trouvent pas assez de nutriments dans les racines de leur mère morte. »

« Cet arbre est pas mort. »

« L'arbre sait qu'il est mort. Ce printemps, il va faire pousser mille gourmands sur son tronc, et cet été il va fleurir plus que jamais, et en septembre il va lâcher la plus grosse glandée qu'il ait jamais lâchée. Il va dépenser tout son amidon en une seule année, et il va commencer à mourir l'hiver prochain. Il va souffrir. Il va lutter. Il va dépérir en essayant de guérir, mais il est aussi bon que mort, aussi sûr que t'es planté là. »

« Et tous ces arbres-là – celui-là par ici – avec des cicatrices, ces broussins, toutes ces branches cassées là-haut dans le tulipier..? »

« Rate pas celui-là, Cody, par ici de l'autre côté du pont. Un autre hêtre, pas si vieux, mais tu vois les griffures d'ours le long du tronc. Ou tiens, regarde ce tulipier avec la ligne bien nette et bien de niveau de trous de pic, régulièrement espacés tout autour du tronc. Ou celui-là, un marronnier. Il a clairement survécu à ce caryer qui lui est tombé dessus et lui a arraché la peau – trois mètres d'écorce déchirée quand il s'est abattu contre le tronc. T'as raison, les arbres survivent à des trucs. Mais ils survivent pas à un annelage par des engins lourds, et ils survivent pas tous aux dégâts. Regarde autour de toi. Il y a des dizaines, sinon une centaine de troncs au sol sur ce versant. Et ce hêtre les rejoindrait dans les cinq ou dix prochaines années si notre prochaine tâche était pas ce qu'elle est. »

« C'est quoi ? »

« On va abattre cet arbre, mettre fin à ma misère. »

« Pourquoi pas le laisser debout et voir si… »

« Ma misère, Rusty. Bonne question quand même. »

« Alors tu veux que je sorte la tronçonneuse de la remorque ? »

« Pas encore, Tanner, cet arbre protège l'érable des accidents de Cody. Il reste debout jusqu'à ce qu'on ait fini de creuser par ici. »

« Tu veux la remorque où ? »

« Laisse-moi installer ces gars, et je descends dans une minute. »

« OK. On se retrouve en bas. »

« Cody. C'est pas la fin du monde. Comme t'as dit, c'est qu'un arbre. Le gradin a l'air bien. Commence le gradin suivant. Rusty, dès que t'as une bonne soixantaine de centimètres de terre sur cette buse, et que tu peux rouler dessus avec la chargeuse, viens me rejoindre à la digue. »

« Ouais, tu veux que le ruisseau soit recouvert, c'est tout ? Je croyais qu'on construisait un pont de terre à niveau. »

« C'est le cas, mais Cody creuse vers le bas, et c'est dangereux, alors mon idée, c'est que ce creusage commence, et ça lui donne un tas de déblais ici en bas qu'il peut monter assez haut pour poser la machine sur le tas et creuser vers le haut au lieu de vers le bas. Tu vois le truc ? »

« Ouais, ça me plaît. »

« Alors c'est le plan. Allez. »

Chapitre 33 – lundi 1er janvier 2024

« Allô. »

« Michael, mon frérot. Ton argent est arrivé ici vendredi, et ton dossier de formulaires est arrivé aujourd'hui. J'appelle pour tout remplir et l'envoyer. »

« Duran Bunch. C'est le jour de l'An, pourquoi tu bosses ? »

« Tu bosses, toi, non ? »

« C'est vrai. »

« Comment je pourrais demander à gérer ton argent si je bosse pas au moins autant que toi ? »

« C'est ringard, frérot, mais c'est pas des conneries. Même si t'as mis une espèce de rappel sur ton téléphone pour te réveiller entre deux sachets de Goody's contre la gueule de bois, c'est toi qui m'as appelé, pas moi qui t'ai appelé. Ça, ça va dans ton dossier. »

« Chut, le dis pas. »

« OK, on déroule. Je prends soixante pour cent, et toi quarante. Je gère le mien et tu gères le tien. J'ai besoin de huit mille par mois nets de ta part, et je veux de la croissance. Toi, tu fais ce que tu veux sauf perdre. »

« Frérot, savoure bien cette répartition. Soixante-quarante, ça s'inverse dans l'année. »

« Duran, je te parie des dollars contre des verrues sur la bite que je finis l'année avec le double de ton rendement. »

« Pari tenu, compte Street-Smart-Edge contre la maison, et t'as choisi les pourcentages. Peut-être que si t'avais pris la moyenne pondérée en cash, t'aurais eu une chance, mais à terrain égal, autant acheter l'acide salicylique tout de suite. »

« Évidemment que tu connais le traitement des verrues sur la bite. »

« Et le traitement pour le fauché qui doit m'emprunter de l'argent pour construire une maison, c'est trois formulaires, CRA, Accord d'options et Notification de marge. Je te les ai envoyés dans ta boîte mail. »

« Aïe. Donc t'as cent cinquante tickers en lots équilibrés alignés, conçus pour me verser quatre-vingt-seize mille par an et faire grossir le compte. C'est du sacrément ambitieux, Duran. Tu gères ? »

« Ben, je veux pas de verrues sur la bite, alors signe les formulaires et renvoie-les par mail. Je commence à trader dessus dès demain matin. »

« Verrues sur la bite mises à part, le plafond du prêt, c'est genre un virgule trois sur les deux que je viens de déposer de la vente. Mais ça, c'est le montant maximum du prêt. Toute l'idée, c'est d'emprunter pas plus de cinquante pour cent de la valeur pour se protéger des appels de marge quand le marché baisse. Mettre l'argent en levier, pas la maison, mais le terrassement ici va coûter un virgule trois à lui tout seul. J'ai déjà acheté les machines, ça fait deux cent cinquante payés de ma poche… »

« Pas encore, frérot. Tu gères. Six cent cinquante pour commencer…. Six cent cinquante de marge… ça fait le un virgule trois. Tu grignotes ça avec l'érosion du salaire. Si jamais tu vends la maison, t'es tranquille… »

« On a rédigé une affaire ce week-end, mais ça aussi je l'ai un peu foiré. J'ai pris un crédit vendeur. »

« Merde, mec. C'est un bon instrument. »

« J'aimerais bien pouvoir le compter dans mon année contre toi. »

« T'as eu quoi, sept, huit points ? »

« Cinq. »

« Frérot ! C'est quoi ce bordel ? »

« Ouais. J'avais un gars. J'ai couvert mes arrières. »

« T'as couvert tes arrières ? »

« Faut que je vende cette maison, Duran. J'ai besoin qu'elle soit plus près de la famille. »

« Ouais, je comprends. »

« Alors, vous prenez une location courte durée ou un camping-car ou un truc comme ça ? »

« Non. J'emménage dans le cabanon qu'on a construit la semaine dernière. »

« T'as déjà un cabanon là-haut ? »

« Ça fait un mois et demi, alors ouais. L'allée, le cabanon. On a commencé à bosser sur l'atelier aujourd'hui, et la digue est prête à être remblayée avec les déblais. »

« Pourquoi construire l'atelier alors que l'argent est si serré ? »

« J'ai pas acheté les matériaux du cabanon, Duran. Il me faut genre deux cents camions à trois essieux de terre pour la digue, et je vais la prendre dans l'excavation de l'atelier. »

« Faut que je vienne voir cet endroit… »

« Attends, Stef m'appelle. --- Salut, Amour de Ma Vie. Attends une seconde, je suis avec Duran. Je fusionne l'appel --- Tout le monde est là ? »

« Salut, Stef. Comment ça va ? Il paraît que t'as vendu la maison. »

« Pas encore, Duran. On a accepté une offre. »

« Tu le connais, ce type ? »

« Oh, je le connais. Il paraît que vous avez un petit pari en cours, tous les deux. Fais gaffe à toi. Tu le connais pas, ce type ? Il vient de signer un contrat de deux millions de dollars de la main gauche avec un crayon de couleur. »

« Alors, je signe où tous ces formulaires, Duran ? »

« C'est de la signature électronique, Sépia, mais je crois que tu peux changer la couleur dans un menu déroulant à la ligne de signature. »

« Mignons, tous les deux. Dommage qu'on puisse pas acheter d'actions Crayola. J'appelais juste pour prendre de tes nouvelles, mais je vois que t'es bien diverti. On se voit à la maison. Je t'aime. »

« Mon amour. »

« Trop mignon. »

« Ta gueule, Duran. »

Chapitre 34 – mardi 2 janvier

« J'aurais jamais cru que ça arriverait. Pourquoi t'es si en retard ? »

« Ouais, patron. »

« Ouais, c'est ça. »

« Je suis arrivé au boulot avant vous. J'étais en train de payer à la caisse chez Lowes quand vous deux vous êtes arrivés ensemble comme si vous aviez dormi dans la même maison, et Tanner, je t'ai battu de genre trente minutes si on compte l'attente du gars du stock pour qu'il me descende ma fontaine à eau. »

« Une fontaine à eau ? »

« Ouais, une fontaine à eau. On a pas encore de puits, et j'ai trois semaines et cinq jours pour équiper ce cabanon, sinon je me retrouve en ville au Marriott. »

« On dirait qu'il y a un peu plus qu'une fontaine à eau. »

« C'est un début. Mets tout dans le cabanon, s'il te plaît --- Cody, je vois que t'es déjà sur le chantier et que t'attaques. T'as entendu mes consignes hier, et t'es placé pile comme il faut. Assez froid pour toi ? »

« Ouais, c'est ça. Je me gèle le cul, mais Cody tremblait comme un chien mouillé jusqu'à ce que le chauffage se mette en route. J'ai dû lui empiler un peu de terre, mais il a fait tomber de la terre pendant quelques minutes, et on s'est installés pour creuser par en dessous. »

« Ouais, c'est beaucoup plus sûr. J'ai failli me tirer par-dessus quand j'ai replié le godet sur un gros rocher. »

« Je vois ça. Il est gros comme un quad. Bien vu. Descends de la corniche et taille par en dessous. »

« C'est chiant parce que la terre me pleut dessus, et je me retrouve coincé par les déblais. »

« Ouais, je savais pas où les déverser. »

« C'est pas grave. Cody t'a donné un peu d'avance comme ça tu restes pas planté à attendre qu'il y ait assez de tas à emporter. Ce tas-là va t'occuper jusqu'au déjeuner. »

« Ça va où – à la digue ou au pont de terre ? »

« Il faut remplir l'arrière de la digue, et on peut pas être sûrs que ça suffise, alors on va faire la navette jusqu'à ce que ces trucs mous se tassent jusqu'à la buse. Ensuite on rajoute une nouvelle couche de trente centimètres, et on recommence à traverser pour déverser par-dessus l'arrière de la digue. »

« Je balance ça par-dessus le bord n'importe où ? »

« Non. Pile au-dessus du côté sortie du tuyau du déversoir. Je veux au moins dix camions-bennes de terre là-dessus pour que ça reste bouché quand on retirera la section ici en haut. Si l'eau tombe dans le tuyau, je veux que ce soit bouché par l'arrière. »

« Compris. Pile au milieu. Combler le trou. Tu veux que je tasse un peu une fois que ça commence à se remplir ? »

« C'est dur à tasser là derrière. Ce trou est féroce. Dix camions-bennes, c'est quelque chose comme trois cents godets de chargeuse pleins. À quatre minutes l'aller-retour, ça fait quelques jours d'allers-retours. Ça va prendre du temps. Mais oui, tasse au fur et à mesure que l'arrière de la digue s'étale et que tu peux descendre ou au moins monter dessus par l'arrière. Ça va prendre un moment. Continue. Faut que j'aille aider Tanner ici à démarrer. »

« Ça marche. »

« Bon, mets les rouleaux d'isolant dehors une minute. Faut qu'on installe des prises et de l'éclairage. »

« J'ai vu ça. Deux rouleaux de Romex ? Cent cinquante mètres ? »

« Ouaip. Cet endroit va pas tout utiliser, mais le Romex part vite. »

« Ouais, pourquoi prévoir les passages et faire le calcul ? Ce serait bête. Mieux vaut acheter tout le rayon et faire des stocks. »

« Je vois, c'est sarcasme au menu. »

« T'as capté, hein ? Tu vas vraiment emménager dans ce cabanon. Je suppose que je savais que c'était vrai, mais - - - un climatiseur portable – avec chauffage. Comment ils font ça, même ? »

« C'est magique, mon pote. Une vanne d'inversion. »

« D'un coup, emménager dans un cabanon le trente janvier, ça paraît plus si dérangé. »

« Oh, c'est dérangeant. Laisse pas le mini-frigo te tromper. Faut que je commande au moins huit batteries de plus et que je les fasse venir ici et équilibrer. Faut que j'installe trois fois plus de solaire, et faut que j'isole cet endroit, sinon y a pas assez d'électricité au monde pour le garder assez chaud. »

« Ça va être douillet. »

« Y a dix ans, ce serait pas possible. Aujourd'hui je vais le faire avec chauffage, clim et un frigo. »

« Tu vas aller aux toilettes où ? »

« Ça, c'est l'autre truc d'aujourd'hui. Le permis pour la fosse septique est arrivé, et Robby Giles vient voir l'emplacement. On pourrait avoir une fosse septique pour une chambre installée d'ici quelques jours. »

« Les toilettes vont pas geler ? »

« C'est ça le truc. On a pas d'eau, alors chaque chasse sera versée au seau. Pas d'eau qui reste pour geler. »

« Pas convaincu, mais je regarderai. »

« Pour l'instant, surveille cette pile d'électricité. J'aime bien comment t'as empilé les catégories de bordel. »

« Journée chère. »

« Pas un centime de gaspillé. »

« T'avais vraiment besoin d'une plante ? »

« Ouaip, vraiment. C'est mon canari de la mine. Si ce truc meurt avant que j'emménage, c'est le Marriott pour moi, et une espèce de famille d'accueil pour Kitty. »

« On a un pitbull. »

« T'as capté, hein ? »

« Enseigne au néon. »

« Aïe. »

« T'as vu la tête de Stef l'autre jour quand t'as dit aïe ? »

« C'est ta faute, petit connard. C'est toi qui as commencé. »

« Hé, me mets pas ça sur le dos, t'es facile à programmer. Alors c'est, Back to the howling old owl in the woods… Goodbye yellow brick road »

« Bon sang, gamin. T'as même fait un thème. »

« C'est le fil jaune qui m'a inspiré. »

« Alors, pour revenir au fil jaune dans la pièce, il va ici sur ces muuuuuuurs. »

« T'as pas de boulot de jour, mais te fais pas d'illusions, chanter, c'est pas ton truc. »

« Non. Dire aux petits malins où va le fil, ça c'est mon truc. C'est deux circuits séparés qui arrivent sur ce mur. Un dédié au cas où je veux la cafetière et le micro-ondes en même temps, et que le frigo se mette justement à lancer son compresseur. De ce côté, encore deux circuits, un dédié à la clim. Il me faut un plafonnier avec ventilateur et un va-et-vient à la porte et ici sur ce mur pour que je puisse allumer depuis le lit. »

« Le lit ? »

« Un futon. Mais on le mettra pas avant un jour ou deux avant. »

« T'as d'autres prises en tête ? »

« Il me faut ces deux prises combinées USB pour charger le téléphone et tout ça. Donc deux prises de chaque côté en plus de celles déjà prévues. Et un circuit dédié ici au milieu de ce mur. C'est là que je vais mettre la télé. Y a un bout de câble coaxial quelque part là-dedans. Faut le faire passer à travers la lisse basse de l'ossature jusque sous le cabanon. Je ferai transférer DirecTV à cette adresse et je le ferai installer ici juste avant le déménagement. »

« Attends. Tu vas avoir la clim et le chauffage, un frigo, un micro-ondes, une télé, DirecTV, Internet, un portable. Il y aura d'autres luxes pendant ton petit séjour en glamping ? »

« Je vais avoir un majordome. »

« C'est quoi ce bordel. »

« Tu crois que je rigole. Eh bien, Jeeves, c'est toi qui rempliras mes seaux de chiottes pour les chiottes dans la boue qui arrivent bientôt. C'est toi qui ramèneras mes bouteilles d'eau de rechange quand t'iras chez Lowes, et vous allez tous nettoyer mon sol tous les jours parce que c'est facile pour moi de mettre de la boue par terre et que ce soit votre faute. En plus, j'ai aucun moyen de cuisiner, alors comme tu nous ramènes à tous le petit-déj les jours de petit-déj, tu passeras ta dernière heure de boulot à aller chercher la bouffe que je commande. »

« Seulement si j'ai à bouffer aussi. »

« Marché conclu. »

« Tu pourrais juste prendre un barbecue, remarque. »

« Sûrement pas ! T'as pas vu les mêmes ours traverser le chantier dans tous les sens presque tous les jours ? Je vais pas vivre dans un cabanon avec un barbecue juste devant la porte. Et ça, c'est encore autre chose, Jeeves. Il faudra aussi que mes poubelles aillent à la déchetterie assez régulièrement. »

« Cody et Rusty vont avoir de ces corvées aussi, P'pa ? »

« Cody serait trop vite tenté de cracher dans mon jus d'orange, et Rusty a une famille au complet à la maison. Je suis pas sûr de pouvoir nourrir cinq bouches par soir sur la carte de Ruth's Chris. »

« En ville ? Si je vais en ville à Knoxville chercher à bouffer, je prends un plat pour Emily aussi. »

« T'es dans l'immobilier maintenant, à renégocier une fois le marché conclu ? »

« Non, et tu peux pas invoquer les petites lignes quand ta tête était la seule page. J'oserai pas lire ce truc tortueux. »

« Une fois que t'as passé tous ces fils et posé les prises, commence à mettre l'isolant. »

« Génial, de l'isolant. »

« Au moins il est kraft d'un côté. »

« Qu'est-ce que ça change ? »

« Un côté papier. Si tu te mouches pas avec le côté rose, ça devrait aller. »

« J'ai besoin de ce boulot. J'ai besoin de ce boulot. J'ai besoin de ce boulot. »

« Mignon. Une fois que les murs sont faits et les bords kraft agrafés aux montants, prends ce ruban et scelle les jointures. »

« Prises, isolant, ruban. Compris. »

« OK, encore deux trucs. Il te faut un trou dans le mur ici de la taille et de la forme de ce tuyau d'évacuation et de ce clapet anti-retour. »

« Génial ! Je me demandais dans quelle pile mettre ça. Maintenant je vois. Quand la machine est éteinte, y a pas de flux d'air, le clapet se ferme. »

« Le dehors reste dehors. Et ce clapet, c'est l'astuce. Ce Midea Duo fait chaud et froid, et il a l'évacuation et l'aspiration dans un seul tuyau. Le secret, c'est le clapet à ressort. Il se ferme dans les deux sens. Le flux d'air s'arrête, et les lames du clapet se remettent en place d'un coup. »

« Le SDF le plus au chaud sous le pont. Majordome, clim avec clapet. De combien le prix du cabanon a grimpé avec tout ça ? »

« Ben, le prix du cabanon a pas grimpé. Le cabanon était fini. Ça, c'est l'aménagement après coup. Pas gratuit quand même. »

« C'est qui, ça ? »

« Mon pote, je le vois pas encore non plus. On dirait un gros camion quand même. Sûr'ment Robly. »

« Sait pas chanter, sait pas rimer. Heureusement que tu sais tirer un mètre ruban. »

« Robby Giles. La fosse septique. »

« C'est vous Michael ? Je suis Robby Giles. Marshall m'a dit qu'vous aviez besoin d'un champ d'épandage. »

« Ouaip, et vous, vous êtes exactement ce que j'attendais d'une recommandation de Marshall Grays. Regardez-vous, mec. Vous êtes trop grand pour rentrer dans ma machine, et cette tête. »

« Ma tête ? »

« Ils se sont servis de vous comme modèle pour tous ces tee-shirts ? J'ai jamais vu la tête d'un homme aussi figée par son sourire heureux que celle que j'ai là devant moi. »

« On est tous les deux garantis par Marshall. Tous ceux qu'il recommande, c'est des gens avec qui il bosse plus. »

« Je l'adore, ce gars. »

« Et il pense du bien de vous aussi. C'est un vrai projet qu'vous vous êtes trouvé là. »

« Rien qu'un vrai gars de la terre peut pas régler. »

« J'ai vu c'te route qu'vous avez faite. C'est pas un manche qui fait six cents mètres de coin de gravier entre une colline et un ruisseau. »

« Laissez pas le chèque sur le tableau de bord en repartant, il va sauter avec toutes les bosses de ces six cents mètres. »

« Combien d'pointes de flèches vous avez trouvées ? »

« Des pointes de flèches ? »

« Ben oui. Toutes ces collines autour, c'était des terrains de chasse de premier choix du temps où les Cherokee avaient c'te terre. »

« On a trouvé un vieil alambic. La cuve était toute croûtée, mais le serpentin en cuivre se voyait comme le nez au milieu de la figure. Presque vert fluo, qui brillait sous les broussailles. »

« Sûr'ment qu'y en a plein par ici si vous regardez bien. »

« Je garderai un œil ouvert pour ces pointes de flèches. »

« Voyons voir le chantier. »

« Ce pont nous met du côté de la fosse septique. Comme vous voyez, les gars comblent le ravin pour traverser le ruisseau. On aura un pont de terre à niveau là d'ici demain. »

« J'me suis assis à regarder c'gars dans la chargeuse qui tassait la terre autour de c'te buse dans le trou de la digue. Vous avez assez d'terre dans c'te tranchée pour remplir le pont de terre et le trou de la digue ? »

« C'est l'avantage d'avoir ses propres machines. On creuse l'assise de l'atelier par étapes, on déverse les déblais par-dessus l'arrière de la digue, et quand on a fini ici, on enlève le pont de terre et on le déverse par-dessus aussi. Ça nous prendra quelques semaines. »

« Ça coûterait une fortune si vous me l'faisiez faire. »

« Ce sera pas gratuit comme ça non plus, trois semaines pour une équipe de trois gars, le carburant – sans parler du fait que j'ai dû acheter les machines. »

« Quand même, c'te route de quatre cents mètres rembourse les machines, et même plus. »

« Pas tout à fait, mais presque. Si j'ajoute le reste de la route, la digue, et deux assises de fondation différentes – ici et la maison à venir – elles se remboursent toutes seules. »

« C'est quoi l'autre assise ? »

« La maison. »

« Oh, alors vous aurez assez pour remplir l'arrière de la digue, pour sûr. »

« C'est l'idée. »

« Alors, j'ai appelé le comté, et j'ai eu vot' permis et le plan qu'ils ont dessiné. Vous voyez ça aller où ? »

« Juste ici. J'ai mesuré quarante mètres, et je l'ai tracé entre les arbres. »

« J'vois. C'est une vieille botte en caoutchouc qu'a poussé dans le pied d'cet arbre ? »

« On dirait. Je l'avais jamais vue là. »

« Vous avez dû passer juste à côté en mettant c'ruban pour la ligne de remblai. »

« Faut croire – la concentration, je suppose. »

« Alors, vous avez besoin d'moi pour quoi à c'stade ? Vous savez creuser. »

« Eh bien, Robby. Je sais creuser, mais je connais rien aux fosses septiques. Je connais pas les inspecteurs, et je sais surtout pas ce que je sais pas. J'ai besoin d'un professionnel, et c'est vous. »

« Ben, j'vois qu'vous êtes prêt. Quand est-ce qu'vous aurez fini l'pont de terre ? »

« Il sera monté et à niveau dans quelques heures. »

« Ben, Michael, j'peux monter ici demain avec le matériel et la machine. Ça vous va ? »

« Marshall m'avait dit que j'allais vous apprécier. »

« Il m'a dit pareil. »

« On se voit demain matin, alors. »

« J'vais chercher la cuve et les tuyaux d'épandage aujourd'hui, huit heures du matin c'est trop tôt ? »

« C'est parfait. »

« Ben, à c'moment-là alors. »

« Mon amour, t'es là ? »

« Coucou, je suis au sous-sol. »

« Qu'est-ce que tu fais là en bas ? »

« Je récupère ces vieux bacs pour commencer à faire les cartons de ma cabane de fille demain. »

« Donc, c'est décidé. »

« Très drôle, même si l'offre tombe à l'eau, j'y suis pas allée pour une journée de boulot depuis le printemps, et autant commencer quelque part – en plus, j'ai laissé ma bible sur le banc à l'église, et je veux aller à cette Dupont Baptist dimanche, et mon autre Bible est dans ma cabane de fille. »

« Il y a beaucoup de boulot d'ici là. Les gars ont énormément avancé sur le creusage de l'atelier, mon Cabangri-La a des prises et la clim et le chauffage. J'ai commandé plus de solaire parce qu'il me faut plus de batterie si je veux utiliser le chauffage, et le gars de la fosse septique commence demain. »

« Il est comment ? »

« C'est le jarret de porc des feuilles de navet en personne. »

« La campagne, lue par le Yankee. »

« Non, ce type est tellement campagne qu'il a un passeport spécial. »

« Il commence demain ? »

« Il dit qu'il va chercher la cuve et les tuyaux d'épandage aujourd'hui et qu'il sera là-haut à huit heures. »

« Ça prend combien de temps ? »

« Ça devrait aller vite. Ce sera sûrement creusé avant la pause casse-croûte, et s'ils font venir un inspecteur, on aura un système en début d'après-midi. »

« C'est pas possible. »

« Ouaip, j'ai pris les toilettes en rentrant aujourd'hui. J'ai acheté une dalle de pavé pour les poser dessus. »

« Attends. Tu mets des toilettes dehors ? »

« Ben, ouais. »

« Ben, ouais, qu'il dit. Michael, on est en plein hiver. »

« J'ai trois semaines pour rendre cet endroit habitable. »

« Tu vas pas emménager dans un cabanon, Michael. »

« Il le faut. C'est une propriété partagée. Tout le comté a de la proche famille qui est allée dans des cabinets au fond du jardin. Je m'intégrerai jamais si je le fais pas. »

« Tout le comté a pas cette bombe à retardement en forme de poche d'air sur le poumon. »

« On avait dit qu'on mettait ça de côté jusqu'après le chantier. »

« Non, c'est toi qui l'as dit. »

« C'est pareil. »

« C'est pas pareil. Pas les mêmes gens, pas le même moment. Pas le même endroit. »

« Peut-être, mais la fosse septique arrive demain, et j'aurai installé les toilettes d'ici samedi. »

« Tu vas pas vivre dans un cabanon, Michael. »

Chapitre 35 – mercredi 3 janvier 2024

« Alors, euh, c'est un kilomètre et demi de Romex en trop et des chutes d'isolant pour finir le cabanon dans les petits trous ? »

« Ben, ouais. Le Romex, c'est facile à stocker. »

« C'est ce que tu dis, bonne organisation ? »

« C'est ça. Prévu jusqu'à la chute. On achète les rouleaux pour le plafond aujourd'hui. »

« Cody dit que le frère de Meghan veut des heures. »

« Ah ouais ? Un quatrième gars, ça nous servirait. Le dépôt est passé aujourd'hui ? »

« Il est passé hier juste après que tu l'as viré. »

« Ce système me plaît. Si tu me donnes la facture lundi encore la semaine prochaine, je paie le jour même, et on aura une routine. J'aurais jamais imaginé que ça marcherait aussi bien quand j'ai ouvert mon propre compte là-bas. »

« C'est pas pour ça que tu l'as fait ? »

« Ben si, mais j'imaginais pas virer de ma propre banque aussi vite vers Truist et ensuite vers ton compte de paie, le tout dans la même heure. »

« C'est un monde numérique. J'ai commencé à montrer le système de facturation à Cody. Ça l'intéresse pas. »

« Donne-lui un jour ou deux. C'est pas un gars de la paperasse. »

« Il prend des notes sur son téléphone. Il les envoie carrément par texto. Notes du jour. Regarde, Cody, creuzé colline. 8. Rusty creuzé colline. 8hr. Tanner, lèche-cul, 8. »

« Au moins il est marrant. J'y avais pas pensé, par contre. Il nous faut un ordinateur et une imprimante pour que vous vous passiez tout ça entre vous. Ajoute ça à la liste de courses de l'isolant du plafond. »

« Ajouté. »

« Et marrant, c'est bien, mais ça, c'est des documents de société. Je t'envoie la liste de fournitures par texto, et tu peux aller chercher le matos. L'ordinateur, c'est le premier actif de ta boîte. Achète-le en liquide avec ce qu'il y a dans l'accoudoir de mon pick-up. Il y a cinq cents balles. Achète un portable abordable et une imprimante portable. Garde le ticket. Robby arrive, alors on reprendra ça plus tard. »

« B'jour, Michael. »

« Salut, Robbie. Vous sentez toujours comme ça ? »

« J'pue ? »

« Non, mec, vous arrivez avec ce sourire qui fait descendre toutes les bestioles des bois pour vous écouter parler, vous sentez comme si vous sortiez du panier de linge propre, forcément qu'on remarque. »

« Avec toute c'te fumée de cigarette, ça m'étonne qu'vous sentiez quoi que ce soit. »

« C'est un médicament. »

« Je viens d'faire démarrer mes gars, et ils s'entendent bien avec les vôtres. Cody nous a prêté vot' laser rotatif. Les gars ont laissé l'nôtre sur l'chantier. »

« On peut gratter une ligne de coupe avec un caillou, mais on peut pas implanter un égout inspecté avec un fil à plomb. »

« C'est une remorque pleine en bas. Vous avez pas peur que quelqu'un monte la nuit et vous la vole ? »

« Pas peur, mais y a des choses qui forcent à parier. »

« Pourquoi vous mettez pas une caméra Ring comme celles-là ? »

« J'en ai toute une boîte, vous voyez ? Je voudrais juste que chaque besoin vienne avec son heure à lui dans la boîte. »

« Chaque jour de vot' vie a pile vingt-quatre heures dedans, sauf deux ; le jour où vous naissez et le jour où vous mourez. »

« Marshall m'a dit que vous étiez prédicateur. »

« C'est un beau cabanon – de l'isolant dans un abri à outils. »

« Bientôt, des lampes de porche et une chaise de jardin. »

« Vous emménagez là-dedans ? »

« En fait, on a vendu la maison là-bas près de chez Marshall, et je vais rester ici un moment jusqu'à ce qu'on construise l'atelier. Je monterai des cloisons provisoires dans l'atelier quand je m'y installerai. Je construirai une salle de bains, et je serai planqué comme un roi. D'ici là, c'est une cuvette dans la boue, accrochée à votre cuve et votre champ. »

« Hein ? »

« Je suis pas prédicateur. Dès que votre égout est posé, j'installe ces toilettes là dehors. »

« Dans la cour ? Ça va geler. »

« On a pas encore de puits. C'est chasse au seau de l'étang. »

« Vous m'faites marcher ? »

« Non, mec. J'ai trois semaines et quatre jours pour rendre ce cabanon habitable, et ça, c'est les toilettes. Cinq cent quatre-vingt-douze heures à tenir. »

« Ben, j'suppose que si c'cactus a pas encore gelé, vous pouvez survivre aussi. »

« Je l'ai eu hier. »

« Prenez p'têt' un thermomètre aujourd'hui. »

« J'envoie un texto à Tanner. Il est chez Home Depot, là. »

« Où vous les avez trouvés, ces gars ? »

« J'étais en train d'étaler du gravier dans la chargeuse, cinquième jour, seul, frigorifié, à comploter, à manigancer, un brouillard tellement épais qu'il me fallait l'essuie-glace… »

« Tout c'qu'y a de meilleur vient dans une machine. »

« Amen. Je bosse. Les petits pas font les objectifs, et la liste était plus longue que la tâche, et si seulement j'avais quelqu'un pour dégager ces broussailles pendant que j'avançais vers elles avec le gravier, je pourrais continuer sans m'arrêter. »

« La machine, c'est comme ça. »

« J'allume une cigarette, et l'habitude de Stefanie sur Facebook me revient, et je gratte mon écran avec une annonce à lui envoyer. C'est elle la rabatteuse pour ça. On a rencontré toutes les catégories de connards là-bas à Hardin Valley, avec moi en tête. Cette fois, c'est Stef qui est en façade. »

« Vous suintez le Yankee, c'est vrai. »

« Un bon Yankee, qu'elle dit. »

« Yankee. »

« Alors je lui envoie le texte de l'annonce, et trois heures plus tard, essuie-glace coupé, soleil levé. J'ai carrément la clim allumée en décembre. C'est comme s'il avait surgi de derrière ce vieux chêne. »

« C'est vrai qu'cet endroit a quelque chose de spécial comme ça. »

« Et maintenant, me voilà en train d'essayer de trouver une planche ou un madrier pour me faire un bureau sur l'arceau de sécurité, pour faire les heures et les charges sociales et les W2 et l'assurance accidents du travail, et l'idée m'a frappé, épiphanie en pleine figure. L'envoyer au comté. Une licence de rénovateur, plafond de vingt-cinq mille, statuts de société, compte en banque, mon avocat Deno peut tout lui monter, et le laisser gérer ses propres heures, dégager les broussailles. Je lui apprends les bases, et je suis libre d'aller graveler le prochain bout d'allée. »

« Pourquoi pas monter vot' propre boîte, tout simplement ? »

« Même problème de bureau. J'ai plein de piles et pas assez de place. J'ai des propriétés à gérer, une maison à vendre, une maison à construire, du boulot financier… »

« Des cigarettes à fumer. Ma salopette sentira pas le linge propre si je reste assis là-dedans toute la journée. »

« Bonne idée. Assurez-vous que ma merde dévale bien la pente. »

« Coucou. »

« Coucou. »

« Comment ça se passe là-haut ? »

« Contente que tu me poses la question. »

« Si mal que ça ? »

« Pas du tout. Je vibre presque tellement c'est bien. Cody a fait les gradins du mur, de haut en bas – les quatre gradins. »

« Bon début. »

« Il a touché des têtes de schiste, et deux tout petits affleurements sur la terrasse du bas, et il a touché de la roche bleue au fond. Il y a des sources qui suintent partout. Va falloir louer un brise-roche, taper une tranchée au fond de l'atelier pour évacuer l'eau, mais pas avant d'avoir creusé un mètre de profondeur sur toute la plateforme, la descendre au niveau du dessus du pont. »

« Je comprends pas un mot de ce que tu dis. »

« Ça veut dire que cet endroit arrête pas de donner. Premier jour sur le nouveau terrain, je suis assis sur un tronc à l'étang, ça m'a pris trois quarts d'heure pour y monter tellement c'était touffu. Je suis allé acheter deux machines pour me frayer un chemin. J'avais une heure de rab, et j'ai trouvé un tailleur de pierre pour m'aider avec le pont que seul mon esprit pouvait voir. Cinq jours plus tard, je suis assis dans cette chargeuse, et Tanner se matérialise. Ce week-end-là, je me sentais coupable d'avoir du temps libre, et une remorque pleine de bois débarque. Cody arrive. Le cabanon se construit. Puis le solaire. Et maintenant, c'est une tête de tee-shirt Life is Good qui débarque grâce au seul vrai coup de chance qu'on a eu à Hardin Valley, vingt-quatre heures après que j'ai frotté la lampe, et en une journée le gars a creusé un égout et a déjà une cuve de quatre mille litres dans le sol. On fait les raccordements, et on a un trône dans notre royaume. »

« Royaume, hein ? »

« Je contextualise. »

« Donc, bonne journée. »

« Quarante-deux et demi, peut-être. »

« Ça vaut mieux que quarante-trois. Évidemment, tu seras en prison. »

« C'est quoi ce bordel ? »

« Le relevé bancaire montre un retrait de cinq cents dollars après l'autre. T'es une déclaration de soupçon ambulante. »

« C'est pour ça que j'ai fait tout ce truc de licence, de société, de boîte avec eux. »

« L'apparence, c'est la réalité. »

« Et la réalité, c'est que rien n'est ce qu'il paraît. »

« Alors, tu veux tout ce bois où ? »

« Chérie, Tanner est revenu. Je te raconterai pour le portable qu'on vient d'acheter plus tard. »

« Un portable ? Laisse tomber. Tu lui as acheté un portable. Sûrement en liquide, hein ? »

« Purée, t'es beaucoup plus marrante les jours de boulot. »

« Va construire ma putain de maison. »

« Mon amour. »

« Mon amour. »

« Trop mignon. »

« Ta gueule, Tanner. »

« L'écoute pas, mon pote. Elle est juste aigrie, elle arrive pas à me coincer dans ses petits classeurs. »

« Ça va où, ces trucs, mec ? »

« Oh, les consignes arrivent pas assez vite pour toi ? Eh bien, tiens. Mets le R19 ici dans le cabanon. Descends tout le bois de charpente et le contreplaqué à la remorque – c'est pour des étagères dans la remorque pour que mon laser rotatif et mes autres trucs fragiiiles se fassent pas détruire par vous autres singes qui balancez tout dans tous les sens… »

« C'est pas moi… »

« Un pour tous, tous pour un. »

« Doucement, d'Ar-ta-gnan-te-tais… »

« Tais-toi toi-même, Tanner. C'est pas ma règle. C'est la réalité d'une association. »

« Alors eux ils manient leurs joysticks, et moi je décharge quarante-huit parpaings, trente deux-par-six, dix plaques de contreplaqué, et tout le reste - et c'est pour quoi, le thermomètre ? Il fait froid. Point barre. »

« Mets ça dans le godet de la chargeuse. Rusty va les monter là-haut et ces deux-là pourront utiliser les crics bouteille pour soulever chaque coin du cabanon et mettre le parpaing dessous – pendant que toi tu fais glisser ton fil dans les chevrons pour me faire un ventilateur au plafond. Le thermomètre va à l'intérieur de la porte. Visse-le. Quand t'as fini, monte le support du ventilateur, passe le fil, et isole le plafond. Ça devrait être marrant avec le sol qui penche dans tous les sens pour les gars des parpaings. Je me casse. Faut que j'aille chez Cherokee Group voir s'ils veulent bien me construire une maison. »

Chapitre 36 – dimanche 7 janvier 2024

« Bonjour. Moi c'est Emma. Pourquoi vous êtes assise toute seule au milieu ? »

« Moi c'est Stefanie. C'est ma première fois ici et je savais pas qui s'assoit où. »

« Oh, on est pas si formels qu'ça. Quelle jolie robe ! »

« Merci. Ces fiches recettes écrites à la main disent que je me suis assise à la place d'une bonne cuisinière. »

« Oh, ma chérie. C'est les menus du repas du mercredi. On fait chacun notre tour, et c'est pas tout l'monde qui connaît les recettes. »

« Cette église est magnifique. Ce poêle à bois en fonte, on dirait qu'il a été installé en même temps que le bâtiment. »

« On l'a restauré l'année d'avant l'année dernière. Comment vous nous avez trouvés ? »

« On a acheté un terrain juste en haut de la route, et j'ai été attirée ici à la seconde où je l'ai vue. »

« Et vous êtes descendue dès qu'vous avez eu un endroit pour vivre là-haut ? »

« Non, ça fait tout le mois que je prévois de venir, mais on vit encore à Hardin Valley. »

« Alors vous avez fait une heure de route juste pour venir nous rencontrer, vous avez rien de prévu après ? »

« On va chez Mamaw un dimanche sur deux, mais c'est la semaine où on y va pas – c'est qui, tous ceux-là ? »

« C'est Mamaw Mernie et ma petite Bernice et ça c'est Larry – Arrêtez de fixer comme ça vous tous et venez par ici. C'est Stefanie. Elle vient d'acheter Trail Holler, et elle construit sa maison là-haut. »

« Bienvenue, madame, je suis Bernice. »

« T'es une grande fille, Bernice, et j'ai plus de chances d'aller faire les boutiques de robes avec toi que de mériter un madame. »

« Bienvenue, Stefanie. »

« Allez, serre-la dans tes bras, Bernice. Fais pas de manières. »

« Je suis le chef de chant, Larry. Bienvenue. »

« Ça, c'est un sacré câlin, Larry. Pas de madame qui tienne. »

« Non, madame. »

« La discrète, là-bas au fond, c'est Mamaw Mernie. »

« Ma Mamaw à moi aussi, c'est Mernie, Myrtle ! »

« Bienvenue, Stefanie. On sera si fiers d'être avec toi, et avec ta Myrtle, quand tu voudras. »

« Mamaw est là-haut maintenant. Elle est partie l'an dernier. »

« Et vous vous retrouvez encore tous un dimanche sur deux chez elle pour dîner ? »

« Oui, madame. »

« Tout le monde, mon Dieu, que vous êtes bruyants ce matin, tout le monde, j'aimerais commencer l'office d'aujourd'hui par une présentation. Accueillons Stefanie, Bernie me dit que son prénom veut dire les remparts autour d'une ville pour protéger l'assemblée. Bienvenue, Stefanie. »

Chapitre 37 – lundi 8 janvier 2024

« Mon pote, t'es pas seulement le premier arrivé, la machine est chaude, t'as tout le coin du fond mis à niveau, et t'as de la terre en tas tout autour de toi comme un gamin à Noël. »

« Ouais, le bébé m'a réveillé, 'lors j'suis descendu direct, m'suis mis au boulot. »

« Sacrée grimpette dans le noir, hein ? »

« On chassait par ici 'vant, et on pêchait. Fait souvent noir, mais c'gravier, ça t'brouille les sens. »

« C'est tout ? »

« Un peu. »

« Salut, Tanner. Horaires de banquier ? »

« Il est 7 h 30. »

« On est des Schtroumpfs. »

« Donc, euh, t'as pointé à 6 h 15 »

« Ouais, j'ai commencé à bosser, et j'ai vu que j'avais oublié. »

« Faut faire gaffe : les heures sup. »

« En fait, les gars. Vous êtes pas des employés payés à l'heure. Cette pointeuse, c'est juste pour que vous sachiez combien me facturer. »

« Mais nous, on paye à l'heure. »

« Comme je l'ai dit, ça c'est vous qui voyez, mais les patrons, ils ont pas d'heures sup. »

« Pas d'heures sup, chef ? »

« Ça, c'est vous qui voyez. Tanner, on s'attaque à cet abri, Cody a ouvert la fenêtre là-haut et il laisse sortir tout l'air chaud. »

« L'air chaud, il rentre très bien. »

« Aïe. »

« Alors c'est isolation du plafond aujourd'hui. »

« Ça gratte. »

« Au boulot, le gratteux. »

« Cody, pense à graisser la machine dès que Rusty arrive. Ce godet grince. »

« On a de la graisse ? »

« Donc, euh, je l'ai prise hier. Elle est sur le côté droit de la remorque. »

« Attention. Celle-là, elle a l'air furax. »

« Ouah, c'est vrai, Tanner. »

« C'est la période de l'année. »

« Quelle période ? »

« Elles s'préparent à mettre bas leurs oursons. Grosses, crevées, grincheuses. »

« Bien vu. Garde un œil sur elle. On y va, frérot. On a du putain de boulot. »

« Hé. Devin a envoyé un texto. Y dit qu'il s'ra là à neuf heures. »

« J'ai hâte de le rencontrer. Allez, Tanner. »

« Donc, le ventilateur de plafond, il est énorme, soixante-douze pouces dans une pièce qui fait douze pieds de large. »

« On dirait une question. La maison a besoin de ventilos, et il m'en faudra un dans cet abri quand l'été arrivera : doctrine de la pierre unique. »

« Deux coups, une pierre. Dis-le, c'est tout. »

« Nan. »

« Tordre et retourner chaque mot. T'en as pas marre ? »

« Nan. »

« On va revenir un jour sur cette poignée de porte ? »

« Je vais la laisser là un moment. Une occasion pour moi de gueuler un bon coup quand je la trouverai défectueuse. »

« Réparer la serrure avant que tu la remarques à l'abandon, c'est noté. Et deux, retirer le pied de la bouche. »

« À l'abandon, hein ? »

« Souffrir de négligence, voilà. »

« Pigé, monsieur Larousse. En fait, il y a une question plus importante là-dedans. Vous remarquez qu'on a laissé tomber le montage en 1099. Vous savez pourquoi ? »

« C'est un piège. »

« Bien essayé, Tusty, mais c'est le mot, piège, qui compte ici. C'est pas vraiment un piège du tout. Le piège, c'est les abrutis qui abusent du truc sans même savoir ce que ça veut dire, et leur 1099 se blesse sur le chantier. Le procès vous montrera vos erreurs vite fait. »

« C'est à ça que sert l'assurance accidents du travail. »

« Une claque ici servirait pas la cause, mais s'il te plaît, insère-en une dans ton dialogue intérieur, j'ai du vrai boulot à faire. Écoutez bien. L'assurance accidents du travail vous couvre pas en cas de fraude, et ils vont vous mettre à l'épreuve si vous déclarez un sinistre. Ça, c'est la version courte. L'État, et donc le gouvernement fédéral, ont des règles pour ça. Une liste toute simple. Est-ce que ton 1099 a ses propres outils ? Est-ce que ton 1099 fixe ses propres horaires ? Est-ce que ton 1099 fait ses propres devis ? Est-ce que tu dis à ton 1099 où être, et quand y être, et comment faire le boulot une fois qu'il est arrivé ? Et voilà la grosse question : est-ce que ton 1099 peut perdre de l'argent ?

« Je vois. »

« Tout ? »

« Si un 1099 peut pas perdre d'argent sur ce projet, alors le 1099 est un employé. »

« C'est ça, Tanner. »

« Oh, salut Robby. Je t'ai même pas entendu entrer. »

« Je suis monté à pied avec Rusty. »

« Lui, je l'ai entendu. C'est ça, le trou dans le filet. Comme la chatière qui laisse entrer le tamia dans la gueule du chat. »

« Ouais, c'est ça. »

« Bon sang, toute la troupe est là dehors. Qui a apporté l'encens ? »

« J'espère que vous écoutiez, les gars. Ce brave homme, il a de la sagesse. »

« Ouais, je t'ai entendu, chef. Compte là-dessus. »

« Cet homme-là, il a déjà été dans le noir, éprouvé et instruit, alors quand on l'envoie vous chercher, il connaît le chemin pour sortir. »

« C'est qui qui paye qui, ici, Robby. Tu montes jusqu'ici pour m'apporter une facture, et c'est ça que tu me balances sur les genoux à la place. »

Chapitre 38 – lundi 8 janvier

Ce Yankee, y croit qu'y va m'prendre mon fils, lui donner plus qu'c'que j'ai à donner, et d'un coup c'est lui l'Papa d'ce garçon ? Pas mon gamin. Mon gamin, il est loyal. « T'entends ça, fiston, t'es loyal. »

Tous mes jours j'les vis dans c'te vallée, et j'les mérite aussi. J'les mérite en grandissant comme on a tous grandi : jamais vécu au-d'ssus d'mon rang, jamais pris d'grands airs, j'paye mon dû. Ce Yankee, y monte ici, y pose des chiottes dans la boue, y baisse son calbute et y croit qu'il est des nôtres maint'nant. Lui, y lit l'Wall Street Journal pourtant, on peut pas rester vrai et lire l'catalogue Sears Robuck. « Fiston, tu t'fous pas d'moi, hein ? Ce type, il a des chiottes en plein soleil ? »

« Nan, Papa. J'me fous pas d'toi. Y dit qu'y doit l'faire. Doit s'intégrer. »

Il a pas d'garçon à lui, alors y croit qu'y va prendre l'mien. Pas Cody. Cody, il est loyal, comme j'dis. Cody, y r'garde et y écoute, et c'gamin y rentre à la maison m'raconter tout c'qu'il a vu. Menacer mon fils. Tu t'prends pour qui ? Maint'nant tu vas payer, on va r'prendre l'vallon, tu vas aller vivre chez Pedro, encore un gros bonnet qui croit qu'y vient ici pour prendre, prendre, prendre, faut faire tous les arrangements juste pour que tu t'sentes chez toi. « Fiston, viens sur c'porche et dis-moi c'qu'il a dit. »

« Papa, j'suis en train d'finir c'cordon d'mastic, c'est pas facile. C'type a raison. C'truc est resté au gel trop longtemps. »

« Ça aide pas qu't'aies pas d'pistolet, presse-le avec un bâton. C'type, il est feignant. Les semelles lisses, ça dit tout. Y t'dit d'jeter ça, que c'est plus bon. » Y montent ici avec leurs camions d'magie noire et leurs manières d'gros sous, y disent à un homme d'gaspiller c'qui fait qu'y manque de rien, ici et maint'nant. »

« J'crois qu'c'est bon, Papa. »

« C'est bon. Redis-moi c'qu'il a dit, pourquoi y t'a mis ces papiers sur l'dos. Y dit qu'y veut pas rester assis dans la chargeuse à faire des fiches d'paye, alors y t'force à faire les tiennes. Redis-moi comment y dit ça, pour les heures sup. Y peut pas r'fuser d'te payer tes heures sup. Ça, c'est un nouveau crime, ça. »

Chapitre 39 – lundi 8 janvier

« Bill. »

« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? »

« J'allais à l'Exxon chercher des clopes, et j'ai vu ton van. Alors, c'est ça, le centre communautaire. »

« Ouaip. C'est là que tu viendras voter cet automne. »

« J'ai vu cet endroit mon premier jour ici. Tu peux me faire visiter l'intérieur ? »

« J'ai pas la clé, mais surtout, si ma cousine Emma revient et que t'es encore là, elle t'aura mis sur la liste des donateurs avant que j'aie eu le temps de dire, le pauvre chou. »

« C'est Stef - - - Salut. »

« Salut. Qu'est-ce que tu fabriques ? »

« Oh, mon vieux. »

« Tout ça, hein ? »

« Et plus encore. Je suis sur le parking du centre communautaire avec Bill Thompson. Et une avalanche vient de me tomber dessus. »

« Il neige là-haut ? »

« Oh, non. C'est plages de sable blanc et eau si claire que je vois toute ton aria du dimanche. La dame que t'as rencontrée à l'église ce dimanche, c'est la cousine de Bill. »

« Oh là là ! Et maintenant que j'y pense, tu devrais rester pour la visite. Stef, tu viens ? »

« Pas question, Michael. Tire-toi de là. T'es pas encore prêt pour Emma. Il va falloir bien plus que des chiottes au bord de l'étang pour gagner ce genre de lettres de créance. »

« Bill, t'envoies des textos à qui ? »

« Tire-toi de là, Michael. C'est pas ta mère que j'entends t'appeler ? »

« Sa mère est morte. »

« Exactement. »

« Bien essayé, Bill - - - Je suis dans le camion. Mode décollage activé »

« Elle est géniale. Je te jure. Mais elle est pas encore prête pour toi, et multiplie-la par Bill, et là ça fait des gros calculs. »

« Putain de merde. Elle était dans l'église. Elle sort par la porte d'entrée, téléphone à la main. »

« Oh la vache. C'était moins une. »

« Enfin, ce serait pas la fin du monde. »

« Non, pas ça. Je veux juste te présenter, dans un environnement contrôlé. T'es sauvage. Tu serais à fond dans ton numéro de caricature et d'insultes, et d'un coup je repars du dimanche avec mon plat pas touché. »

Chapitre 40 – mardi 9 janvier

« 7 h 45, et tous les quatre là avant moi. Il manque plus que le baril à brûler et trois pouces de bas-côté en plus. Quatre véhicules garés dans l'encoche, et j'ai à peine réussi à passer avec cette bête. »

« Salut, chef. »

« 'Jour, Cody. »

« C'est Devin. »

« Salut, Devin. Bienvenue à bord. Rusty, tu veux que je te monte en haut de la colline, puisque je vais par là ? »

« Ouais, c'est ça. »

« Euh, et nous ? »

« Vous, ça va. C'est juste qu'il partait par là, et je voulais l'arrêter. »

« Ouais, ça m'va. »

« Alors, tout le monde, qu'est-ce qu'il y a au programme aujourd'hui ? »

« C'est toi l'patron. »

« Nan, moi je suis le propriétaire. Les patrons, c'est vous. »

« D'accord, ben, moi et Cody, on a bien attaqué la plateforme hier, et le pont de terre est de niveau au-dessus du ravin. Il a l'air un peu bas, mais quand la plateforme sera taillée juste au-dessus de la cote de la fosse septique, ce sera de niveau des deux côtés. »

« Presque fini ? »

« On devrait sortir toute la terre et la passer derrière le barrage aujourd'hui. »

« Bras et mains à l'intérieur pendant tous les six cents pieds du trajet. Tanner, l'abri est isolé ? »

« Euh, Devin a aidé pour ça après que t'es parti super tôt hier. »

« Oh, j'ai dû oublier de pointer en partant ou un truc comme ça. »

« Au moins signer le registre. Je t'ai attendu tout l'après-midi. »

« Ok, bien vu. Au moins dire à ma petite chérie ici que je m'en vais. Si quelqu'un d'autre a senti mon absence, qu'il réclame ses excuses. »

« Nan. »

« Nan. »

« Pas moi. »

« Eh ben, ma chérie. Je crois que ça te laisse montrer ton travail, plutôt que mon manque de travail. Devin a aidé. Reprends à partir de là. »

« Devin a aidé pour l'isolation du plafond, et on a scotché tous les joints. Le ventilateur de plafond est posé, et il te souffle hors de la pièce si tu le mets à fond. »

« Mon genre de ventilateur de plafond. Allez, les gars, fin du tour de manège. À vos postes de combat, et moi je vais faire le tour du chantier. Rusty. Ce barrage, il a l'air génial ! T'as aussi un peu nettoyé ma place de parking, à ce que je vois. »

« Ouais, il fallait mettre à niveau derrière pour que j'aie pas à contourner le Hummer à chaque chargement. »

« Une fois qu'on aura fini les allers-retours, je me garerai près de l'abri de toute façon. On peut gratter une place derrière le truc, et je gênerai pas le boulot. »

« Donc, euh, Tanner. L'abri est à jour ? Je vois d'ici qu'ils l'ont monté sur les parpaings hier. »

« Tout ce qu'il y avait sur ta liste est fait. »

« Vous avez été productifs hier, les gars. On descend tous à la remorque. Un dernier petit point de logistique du chantier avant de passer à l'étape trois de l'abri. »

« J'ai besoin d'outils ? »

« Non, Devin, ce mec-là est assez outil comme ça. »

« Aïe. »

« Alors, faut pas demander où il est passé. »

« C'est ça, Tanner, ni mes qu'est-ce-que-tu-fous non plus. En clair, t'es son patron, pas le mien. »

« Je le referai plus. »

« On verra. J'ai une autre série de rappels en stock dès que t'en auras besoin d'un tout frais. Donc, ce qu'on fait avec la remorque, c'est qu'on met tous les outils d'un côté ou dehors, selon la place qu'il faut. Le plus beau, c'est que vous avez le droit de jouer avec tous les trucs. Tout le monde bosse sur la remorque, comme ça tout le monde sait avec quoi on a à travailler. »

« Ouais, c'est ça. »

« Ce qui nous amène à la leçon d'entreprise de la matinée. »

« Le grand ménage de printemps en langage de bureau. »

« Voilà Devin. Il s'intègre direct. Le programme, c'est le juridique. Le sujet, c'est la liste du test 1099. Le titre : est-ce que ton 1099 a ses propres outils ? »

« Chef, t'as pas donné tous ces outils… »

« Freine un peu. Ces outils font partie du sujet, mais… au boulot, les gars. C'est pas un amphi. J'ai pas besoin de huit yeux collants braqués sur moi. Prenez les trucs et mettez-les aux endroits. Il nous faut tout un côté de remorque libre et dégagé pour qu'on puisse monter des étagères. Chaîne humaine. Je chanterai pendant que vous bossez. »

« Passe-moi mes jeux de cliquets d'abord. »

« Cody a mangé des œufs et du bacon ce matin, il a nourri le cynique et il tourne à plein régime sur tous les sens, avec une petite secousse de dernier nerf pour faire monter la mise »

« Bordel de Dieu, Rusty ! Va dehors avec ta merde ! »

« J'te l'avais dit qu'ce gars, y pouvait lâcher une caisse. »

« Je survivrai jamais à ça. Jamais. Écoutez-moi, ou je vous enferme là-dedans avec ça. Il est exactement 7 h 53. Il faut sortir les affaires. Rusty et Cody vont retourner dans leurs engins respectifs : vous échangez les places aujourd'hui. Je veux voir Rusty creuser. Tanner et Devin vont monter les étagères, et tout le monde se retrouve ici pour remettre les outils en place. »

« Ouais, c'est ça. J'en avais marre de tourner en rond de toute façon. »

« J'ai peur de monter dans c'truc, vu comment y pète. J'préfère encore être coincé dans la remorque avec un tout frais que dans la chargeuse avec cent vieux. »

« Donc le papier de tournesol demande : est-ce que ton 1099 a ses propres outils. La réponse, pour l'instant, c'est non. Mais, Tanner, aujourd'hui on commence le oui. Quand tu vas chez Home Depot pour la course du matin, je veux que tu prennes un jeu de cliquets pour Cody ici. Et chaque jour, quand on va chercher le putain de truc qu'on a oublié la dernière fois, je veux que tu achètes un nouvel outil pour l'entreprise. Bientôt, on sera plus des branleurs qui racontent de la merde. »

« Et pour la question de l'autonomie ? »

« Un tout frais, c'est ça la demande. Je vous les mettrai de côté. Répétez après moi, les gars. Je ne surfacturerai pas le gentil monsieur en glandant sur ce projet jetable. Je travaillerai avec application et professionnalisme en m'attachant à apprendre mon outillaire et je retournerai au travail prioritaire aussi vite que raisonnablement possible. »

« Quand le chat s'en va. Soyez pas des souris. »

« Devin. Affûté comme une lame. Les autres, vous avez quelque chose ? »

« Désolé, chef. J'bossais 'lors j'ai raté l'dernier bout. »

« Ouais, c'est ça. »

« On a une semaine pour boucler ça. Après, tout le monde à Hardin Valley pendant deux semaines pour emballer. Je vais aux toilettes. Le back-office m'appelle. »

Chapitre 41 – mardi 9 janvier

« Salut. »

« Salut. »

« Tu m'appelles de plus en plus tôt chaque jour. »

« Les gars sont alignés, et ils sont dessus. Je m'apprête à visiter le trône pour les essais inauguraux… »

« T'es vraiment dégoûtant. »

« Nom de Dieu ! Les ratons laveurs m'ont devancé. Attends, faut que je prenne une photo de ça. »

« Les ratons laveurs ont chié dans tes toilettes ? »

« Attends. »

« Si tu m'envoies une photo de crotte de raton laveur, j'appelle quelqu'un. »

« Envoyée. Bon, les gars ont commencé. J'ai quelques petites affaires à régler ici, et après direction l'abri pour ma première matinée de bureau depuis novembre. J'ai un endroit où travailler, Stefanie. C'est plus un hôpital de campagne à ciel ouvert. »

« Ooooh, regarde leurs petites empreintes de pattes pleines de boue. Je les vois d'ici : “ C'est quoi ce truc, Lenny ? ” “ Ce type nous a construit un poste de lavage pour la bouffe, George. ” »

« Je vois ça. Mais il me faut de l'essuie-tout sur la liste, c'est sûr. »

« Ça oui. Ils ont monté toute une pièce de théâtre là-dedans cette nuit. »

« Bon, le tube est arrivé ce matin. »

« Le tube ? »

« Ouaip, les plans de la maison qu'on a commandés sont arrivés par la poste, balancés dans l'allée parce qu'ils rentraient pas dans la boîte aux lettres, et j'ai trop hâte de les dérouler. Prochain point pour moi, poser du contreplaqué et me bricoler une table vite fait. Ensuite faut que je fasse la liste des entrepreneurs à démarcher au téléphone. »

« C'est déjà le moment ? »

« J'ai les plans. J'ai les permis pour la fosse septique. Tu veux pas supplier Mike Maddron, alors faut que je me bouge. Faut aussi que je trouve quelqu'un pour projeter du béton sur ce mur de banquette à l'emplacement de l'atelier. »

« C'est fait, ça ? »

« Presque. Ensuite il me faut des buses pour le déversoir. Le barrage a l'air génial une fois réparé. Je me rendais pas compte à quel point ce trou d'érosion était grand et profond. Il avait littéralement creusé un trou dans la face arrière jusqu'au pied du truc. »

« Il va s'effondrer ? »

« Il l'aurait fait d'ici quelques années, c'est sûr. On a déjà mis là-dedans l'équivalent de plusieurs camions-bennes de déblais. Quand on aura déplacé le tuyau du déversoir, ce sera bon. »

« Pourquoi t'as encore retiré cinq cents ce matin ? »

« Tu me fais un audit ? »

« Non, Michael. Les déclarations de soupçon, c'est un vrai truc. Si tu apparais dans nos dossiers, j'ai des réponses à donner. »

« T'es enquêtrice fiscale pour l'État, Stef. »

« Le bureau de Phil, Michael. »

« Certains trucs, ça se paye qu'en liquide. »

« D'accord, prends des notes. »

« J'ai pas besoin. Les factures me disent ce qui s'est passé chaque jour. Si quelqu'un demande un jour, je recoupe les retraits avec les tâches du jour, et j'ai la réponse. »

« C'est quoi le parfum du jour ? »

« J'ai retiré du liquide pour que Tanner puisse acheter un outil chaque fois qu'il va chez Lowes. »

« C'est quoi cette histoire ? »

« Il peut pas le compter comme un actif de leur entreprise s'ils l'ont acheté avec ma carte de crédit. »

« Ça, c'est clairement de la fraude fiscale. »

« Non, Stef. Les outils sont pas déductibles. C'est de l'échelonnage. Littéralement. Je vais lui faire acheter une échelle. »

« T'es pas drôle. »

« C'est bon, chef. »

« Salut, Cody. Je t'ai pas vu monter. Graisse les machines. J'arrive dans une minute. »

« Faut que j'y aille de toute façon. Prends des notes, Michael. »

« Je t'aime. »

« T'as intérêt. »

« Trop mignon. »

« Ta gueule, Rusty. Cody, t'as réussi à installer cet ordi hier soir ? »

« Tanner l'a déposé, mais Lonnie l'a eu en premier, et y l'a fait tomber, direct. L'écran est cassé. »

« Merde. On est mardi, mon pote. Faut que tu me donnes les factures pour que je fasse le dépôt, et que la banque puisse te payer vendredi. »

« Tu peux juste payer en liquide. J'suis sûr que personne y verrait d'inconvénient. »

« C'est pas si simple, Cody. Si on saute une semaine de paye à la banque, tout le truc est de nouveau décalé, et faut qu'on se remette sur les rails. »

« Désolé. »

« Ouais, désolé, ça compte. Les accidents, ça arrive. Mais faut que tu me dises ces trucs-là pour que je puisse m'en occuper. »

« C'est pas ta responsabilité. L'entreprise, c'est la nôtre. »

« Ok, t'as dit à Tanner ? »

« J'ai oublié. »

« Donc pas d'appel hier soir, pour prévenir quelqu'un. Oublié ce matin. Heureusement que je faisais la causette avec toi, sinon j'aurais pas le temps de tout lâcher dans mon planning pour une virée chez Walmart et de passer ce qui reste de ma journée avec Tanner à tout réinstaller sur le nouvel ordi. »

« Tu pourrais juste payer en liquide c'te semaine. »

« Cody --- Monte dans la machine, c'est tout. »

« Salut. »

« Salut. »

« Encore toi ? Je croyais que j'avais bloqué ton numéro. »

« C'est le seul compte à mon nom. T'as besoin de ma permission pour bloquer mon numéro. »

« C'est pas comme ça que ça marche. »

« Ouais, j'ai la tête ailleurs. »

« C'est le Hummer que j'entends derrière ? »

« Il est silencieux, chérie. »

« Pas quand la fenêtre fumeur est ouverte. »

« Tu rates quelque chose ? »

« Nan. Et ce tout dernier retrait de cinq cents dollars, cette fois chez Region's sur Chapman Highway, plus ta voix, plus ma surprise, moi qui m'attendais à ce que t'appelles pour réclamer mon bureau maintenant que tu le vois sur les plans, et je me dis qu'il se passe quelque chose. »

« Lonnie a fait tomber l'ordi hier soir. Il a cassé l'écran. Fallait que j'aille en chercher un nouveau vite pour qu'ils puissent envoyer la paye et être payés vendredi. »

« Michael. T'as payé l'ordi d'hier en liquide. Ils ont un reçu pour un ordi. On s'en fout si t'as à en remplacer cent, t'as pas besoin de payer en liquide à chaque fois. »

« Oh, bon Dieu ! Celui-là, il m'a eu en pleine bourre. J'étais à fond sur toutes les anodes, grands projets d'essayer les toilettes, et c'est cette merde qui est arrivée à la place. »

« T'as au moins pris l'essuie-tout ? »

« Merde ! »

« Tanner. J'ai oublié de signer en partant, mais je suis pas le seul coupable dans ta pédagogie des-journées-pleines-de-pétrins. »

« Quoi - - - pédagogie. Un nouveau. Vas-y. »

« La science de l'enseignement. »

« Alors ce serait pas plutôt ton mot à toi, et le mien ce serait cours ou leçon ? »

« Je suis éliminé, moi, là. Trois conversations, et je me fais défoncer par vagues de plus en plus grosses. »

« C'est un nouveau portable ? »

« Eh ben, c'est mon radeau de sauvetage et ton ancre. T'as déposé l'ordi hier soir, c'est ça ? »

« Ouaip, Cody et Meghan étaient au Seymour Grill avec le bébé, alors je l'ai donné à Lonnie. »

« Eh ben, la chaîne de possession a foiré. Lonnie a réussi à casser l'écran avant même que Cody l'ait. »

« Et il te l'a dit à toi, pas à moi ? »

« En fait il l'a dit à personne. J'allais lui apprendre à faire des factures détaillées pour que je puisse retrouver les faits plus tard, et le mec me le sort, presque comme un raté synaptique. Comme s'il voulait dire un truc complètement différent, et je soupçonne que c'est qu'il veut être payé en liquide, parce que je me souviens qu'on a parlé de tout ce système devant lui, et il a dit deux fois que je pouvais juste payer en liquide vendredi. »

« Alors installe l'ordi pour être payé vendredi. »

« Et plafond de trois plaintes en tout. Je suis plein à ras bord, et une râlerie de trop fait sauter le barrage. »

« Ça me va. »

« Commence par les heures de cette semaine. Il y a une seule règle en affaires ; l'enfreins jamais. Un homme est payé le jour de paye. Je m'en fous si tu dois mettre ta machine C-Pap au clou, tu files au clou et tu payes le jour de paye. »

« Mon ancien patron… »

« Frérot. J'ai tout entendu. Une seule règle. Sans exception. Un homme travaille, un homme est payé. Point. Ancien patron, nouveau patron, pareil que l'ancien, ça m'est égal. Toi, le patron, tu payes le jour de paye. Maintenant, qu'est-ce que t'allais dire ? »

« Je pourrais pas être plus d'accord. »

« Qu'est-ce que je peux faire pour gagner cet argent ? »

« Hé, Devin, tu sors d'où, toi ? »

« J'aidais les gars, ils m'ont fait tenir le truc, la mire. »

« Ils prenaient les niveaux ? »

« Ouais, c'est ça. »

« Ils l'ont trouvé ? »

« On dirait. Ils ont dit un truc à propos de sept pouces et ils m'ont dit de venir ici. »

« Un demi-pied du niveau. Ça a été rapide. Tanner. Prends ce numéro de téléphone. C'est un gars du béton projeté que j'ai trouvé sur Facebook. Me laisse surtout pas oublier de demander à Stef de l'appeler aujourd'hui - - réflexion faite, donne-moi ça maintenant. J'appelle. Installe Devin là où t'en étais ici. »

« Tu veux que la paye soit finie ? »

« Je veux les deux. C'est comme ça. J'aboie, tu livres le colis. »

Chapitre 42 – lundi 15 janvier 2024

« Bon lundi, messieurs. Presque tous, vous connaissez Stefanie. Stefanie, voici le bon petit gars, Devin. »

« Salut, Devin. »

« Moi et Tanner, on va chercher une remorque. Vous, les gamins, vous suivez les instructions de Stefanie. Et traînez pas. Le barrage est bouché et il attend. À plus. »

« Je t'aime. »

« Je t'aime aussi. »

« Bon, les garçons. Qui veut des pancakes ? »

« Ben, ouais. »

« Ouais, c'est ça. »

« Avec des myrtilles ? »

« Évidemment, Devin, c'est pas des pancakes sans myrtilles. »

« Moi, je les prends sans. »

« Ouais. »

« Ok, deux avec, deux sans. Pendant que je m'occupe de ça, allez dans l'abri là-bas et commencez à sortir tous les cartons que j'ai faits. »

« Genre ici ? »

« Non, mettez-les sur le porche, là-dehors. Je vous crierai quand ce sera prêt. Devin, tu viens avec moi. Dans le salon, faut que tu finisses d'emballer ces assiettes et que tu les mettes en cartons. »

« Mec, j't'avais dit qu'il est riche. »

« Les filles adoreraient ici. Ce ponton, il déchire ! »

« Moi, j'veux juste aller pêcher. »

« J'parie qu'il a même pas une canne. »

« Il en a sûrement dix. »

« J'en ramène une d'main. »

« Cody, c't'homme va pas t'laisser pêcher, et on est en plein mois d'janvier. »

« Et alors, ça veut dire quoi ? Les poissons, c'est toujours des poissons. Y doivent manger, comme nous. »

« Comment elle a fait rentrer tous ces cartons là-d'dans ? »

« Mec, r'garde dans c'lui-là. C'est plein d'boucles d'oreilles encore sur la carte du magasin. Deer-View Design Company. Et y m'traite de voleur. Sa bonne femme, elle a des cartons d'trucs volés. »

« Sors d'leurs affaires, Cody. C'est pas tes oignons c'qu'il y a dans ces cartons. »

« Y en a un avec des colliers d'perles. »

« Cody ! »

« Nan, mec. C't'homme y m'traite de voleur, et le v'là avec tout un abri plein d'marchandise volée. »

« Cody, arrête d'ouvrir ces cartons. J'en ai déjà mis quatre sur le porche, et toi t'es assis sur ton cul à faire du shopping. »

« Ben, pourquoi pas ? Elle les a volés, pourquoi j'pourrais pas prendre un ou deux trucs brillants pour les filles ? »

« Cinq cartons, Cody. Tout un abri plein. Allez. »

« Ouais, vas-y dehors une seconde. J'suis juste derrière toi. »

« Les garçons ! Pancakes. »

« Ils sont géniaux, Stef. Merci beaucoup. Les myrtilles sont parfaites. »

« Ouais, trop croustillants. »

« Comment tu les fais moelleux comme ça et croustillants aussi. »

« Tu cuisines, Cody ? »

« Ben, non. Mais j'peux l'dire à Meghan. »

« C'est juste du Bisquick. Tu le presses dans la poêle et tu cuis. Quand on aura fini, je viendrai à l'abri avant que les cartons soient chargés. J'ai tout un tas de boucles d'oreilles et de colliers et de trucs que je fabrique et que je vends sur les marchés d'artisanat. J'ai été super occupée ces derniers temps, et j'ai pas eu le --- bref, il y a six dames là-dehors qui vont recevoir quelques sacs de butin. »

« T'es pas obligée d'faire ça. »

« Je le fais. Et Michael est pas d'par ici, mais moi oui, et je sais aussi monter le ton. Y en a pas un foutu de vous qui sait écarter sa fierté de son propre chemin, alors le plan, c'est que Rusty choisit le butin de Cody, et Cody choisit le butin de Rusty. Devin, t'as une copine ? »

« Oui. »

« Sept filles ! Alors c'est la fête. »

« C'est une magnifique maison, Stefanie. »

« Je suis juste contente qu'on déménage. »

« Bon sang d'bois, pourquoi ? Doit y avoir cent pièces là-d'dans. »

« Et c'ponton. Mes filles, y leur pousserait des branchies là en bas. »

« C'est ça le problème, pas le ponton, les pièces. On en utilise trois, et je suis à peu près sûre qu'il y en a pas cent. »

« P'têt qu'y en a une ou deux qui s'cachent qu'vous avez pas trouvées. »

« Peut-être. Ce type a construit un bunker en bas. »

« Nan-nan. C'est pas vrai. »

« Si. Il dit qu'il en construit un dans la nouvelle maison aussi. »

« Il est où ? »

« Venez, je vais vous montrer. »

« Tu mens »

« Une dame ne ment jamais, Cody. On taquine. On tourmente. Mais on ne ment jamais. »

« Ma bonne femme, elle ment. »

« Ok, on ment. Les humains mentent. Beaucoup. C'est la plus humaine des conditions humaines. Mais un gentleman ne la dénonce jamais, pas devant des inconnus. »

« Sauf devant les flics. Un voisin appelle pour une bagarre, et si tu dis pas qu'elle ment, t'es en cellule avant d'avoir eu l'temps d'sortir l'numéro du garant d'caution d'ton téléphone. »

« Ça s'est dégradé vite. »

« Ouais, c'est ça. »

« C'est ma sœur. Cody a raison. Elle ment. »

« Jamais une descente d'escalier n'a été plus assortie au ton d'une conversation. »

« Hein ? »

« Ça, c'est la salle média. »

« J'le savais. Vous êtes célèbres, c'est juste que j'vous connais pas. Vous avez toute une pièce juste pour rencontrer la presse. »

« T'es un abruti, Cody. Ça veut dire salle télé. »

« J'déconnais, Rusty. »

« Je peux juste dire, ce bar est plus grand que celui du Chatterbox sur Chapman. Sérieux. »

« Il était fourni avec la maison quand on l'a achetée. Mon plan, c'était de l'arracher, et Michael voulait en faire un coin bar de petit-déjeuner multigénérationnel. Il a mis cette plaque de cuisson, et il a jamais enlevé l'arrière-bar. »

« Faut mieux pas que la bande de Dupont voie ce bar, ils te diraient plus jamais bonjour au rayon bière. »

« Comment tu sais que je suis allée à Dupont ? »

« Les collines ont de l'écho. »

« Les oreilles de Dieu. »

« Y a des chambres en bas aussi ? »

« Ouaip. Passez par celle-là. C'était l'ancien mur de fondation. On l'a découpé et on a fait tout ce deuxième sous-sol --- allez-y. Trouvez le bunker. »

« Ben, c'est ça. »

« Non. Ça, c'est la partie normale. Le truc de cinglé est caché. »

« Toujours. »

« Les oreilles… »

« T'as pas intérêt. Pas question. Tu vas pas faire aïe dans les oreilles de Dieu. »

« Mec, elle les a dans le sous-sol annexe maintenant. »

« L'annexe ? »

« Peu importe. Elle les fait chercher la porte du bunker. »

« C'était assez dingue. Je l'ai jamais trouvée, et j'ai passé des heures là en bas à sortir les outils. »

« C'est une bonne cachette. L'étagère bien en vue, ça marche. »

« C'est ça, mais c'est toute la pièce qui fait le déguisement. Si c'était pas une pièce pleine d'étagères, même au milieu, les étagères le long du mur, je l'aurais trouvée. »

« C'était une chouette cachette. Cody est dehors maintenant, il regarde dedans. »

« Ils la trouveront pas. »

« Devin l'a touchée. Il a tiré sur l'étagère. Heureusement que j'ai mis la goupille. Je la laisse pas là d'habitude. »

« Chiant de devoir lever le bras pour la retirer à chaque fois : t'es déjà obligé de l'ouvrir, mais après y a le lecteur d'empreintes. J'aimerais bien être là pour voir leur tête quand ils verront ça. »

« Tu rigoles ? Une porte cachée et un bunker ? »

« Je te le dirais bien, mais il faudrait que j'aie une remise. »

« Je perds déjà de l'argent comme ça. »

« Tanner, si j'avais cinq centimes pour chaque dollar que ce type prétend perdre, j'aurais le camion et la remorque gratos. »

« Un nouveau camion, ça me ferait du bien. »

« Eh ben, trouve le cousin de ce type. Une affaire de famille, de perdre de l'argent sur les trucs qu'ils vendent. »

« Je suis sérieux. Je peux te montrer la facture. »

« Non, me montre pas ta combine fiscale, ma femme est au fisc, et j'ai assez d'emmerdes sans devenir ton complice après coup. »

« Il t'a eu, là, Tom. »

« Hé, baisse d'un ton, toi, là-bas. C'est moi qui ai amené un compère. Tom ici, il se débrouille tout seul. Danse, Tom. »

« C'gars est différent, Tom. Fais gaffe. »

« Il voit clair, Tom. Tanner voit clair. Allez. Sors le crayon bien taillé. Les prix au crayon de couleur, ça marche pas avec moi. »

« HAAAA ! Il l'a trouvée ! »

« T'as entendu ? Ils l'ont trouvée. »

« Attends --- Chérie, tu m'entends ? »

« Je t'entends. Tu m'entends ? »

« C'est un peu haché, mais plutôt bien. Cody, bien joué de l'avoir trouvée. »

« Ouais, elle était bien cachée. C'est trop d'la balle qu't'aies un lecteur d'empreintes là-d'ssus. »

« T'entends ça, Tom. Le gars a un lecteur d'empreintes sur son bunker. Sûrement l'heure de jeter l'éponge. »

« Chérie, dis à Tom ici de prendre le chèque. Je l'ai fait à six mille, et ce type croit qu'il va me soutirer sept cent cinquante de plus avec le coup de la facture. »

« C'est pas ton meilleur numéro, Tom. Celui-là, il le bouffe pour s'amuser. Il a déjà acheté quatre voitures cette année. »

« Et c'est ma troisième remorque ici ce mois-ci. »

« Ce Hummer, c'en est une, hein ? »

« Ouais. »

« Je fais les six. »

« Il me faut aussi un crochet surbaissé et une boule en prime. Le Hummer est à seize pouces du sol. »

« En prime ? »

« Ouaip. »

« D'accord. »

« Voilà le chèque, Jeeves. Je rentre à la maison. Attache-la à ton camion et suis-moi. »

« Tu viens de te faire offrir un crochet, et tu la remorques même pas ? »

« Oui, Tom. Exactement. Merci de me le rappeler, mec. --- à la maison dans dix minutes, chérie. Bisous. »

« Bisous. »

« Bon, Tanner, recule-la entre les deux abris. Faut charger les cartons d'abord pour que les meubles aillent dessus, comme ça quand on arrive au garde-meubles les meubles sortent en premier et les cartons vont par-dessus. »

« Bien vu, Stef. »

« Facile. Je me dis que ça va rester là un an, et que j'aurai besoin de trucs. Autant le prévoir à l'avance. »

« Des pancakes, hein ? »

« Ouaip. Et t'en auras pas. Tanner, attends avec ce carton. J'ai donné des trucs aux gars pour leurs copines. J'en ai mis de côté pour toi, et je lui ai aussi choisi un petit quelque chose de spécial comme cadeau de fiançailles. »

« T'as la situation en main. Je descends organiser les choses pour l'étape deux. Dis-leur de m'amener la remorque quand vous avez fini. »

« Pas question. Il restera pas un centimètre de libre quand j'en aurai fini. On va décharger au garde-meubles, et après tu pourras l'avoir. »

« Le gars achète une remorque, et elle la lui pique sous le nez. »

Chapitre 43 – mardi 16 janvier 2024

« Jour deux, les gars. »

« Des pancakes ? »

« Pas aujourd'hui. Chef Chowder est en train de saisir la caisse de la concurrence à l'heure où on parle. La conformité, insigne au poing. »

« Elle pourrait p'têt nous saisir des œufs et du bacon. »

« Devin frappe encore. T'as mis le doigt sur quelque chose, cela dit. J'ai pas acheté de petit-déj depuis presque une semaine. Je vais commander sur Uber Eats. »

« Je prendrai…. »

« Icare, je m'en occupe. »

« Stefanie est plus gentille. »

« Entre à l'école de police, bosse dans la rue, décroche un insigne d'inspecteur après des années de cours facultatifs puis une rafale de cours bien voulus. Interroge cent mille menteurs, et après tu pourras aller traîner avec elle pour le petit-déj. »

« Je prendrai n'importe quoi. »

« Et ces pancakes, c'était ta lecture de tes droits, petit. J'espère que t'as eu assez de jugeote pour les invoquer comme il faut. Elle passe direct par-dessus le je crois que je veux un avocat. Ce pauvre Cody, là, mobile, moyens et occasion, et il a prouvé qu'il apprenait. Cette fois il a eu assez de jugeote pour remettre ces bijoux en plastique dans le carton, mais il a pas pu s'empêcher de trouver la goupille de la porte. »

« --- »

« Tout le monde aura des œufs et du bacon avec du pain perdu. Alors voilà la journée. Remplissez cette remorque avec les cartons d'hier. Rusty et Cody l'emmènent au garde-meubles et Tanner et Devin continuent d'emballer l'atelier. »

« Et recrache plus ta chique par ma fenêtre. Je veux pas que cette merde coule le long de ma portière. »

« D'accord. Alors amenez des gobelets à crachat. »

« Et les laissez pas dans le porte-gobelet. »

« Ok, Tanner. Merci de laisser les gars prendre ton camion. Les gars, soyez pas des connards irrespectueux. Pas de tours de godet, ce coup-ci. »

« Compris, chef. »

« Tanner, t'emmènes Devin à l'atelier. Vous trouverez trente bacs en plastique rouges prêts à l'emploi. Je veux que vous emballiez tous les deux jusqu'au dernier outil à main de cet atelier. Faites attention de pas mettre trop de poids dans un seul bac pour qu'il s'écrase pas dans la remorque. »

« Donc, tu veux que je garde les regroupements ? »

« Ça se fera tout seul. Tu verras. Étiquetez les bacs avec le marqueur que je vous ai laissé là-bas. Quand les gamins reviendront, toi et moi on ira acheter une autre remorque. »

« Tu te fous de moi ? »

« Non, on en a besoin pour le chantier. Je peux pas expliquer maintenant. J'ai appelé le gars du béton projeté, et il a répondu par texto. Il a dit de le rappeler à dix heures. Faut que je fasse ça, et faut que je commande le petit-déj. Commencez. »

« Il est sacrément intense, hein ? »

« Faut beaucoup de temps pour s'y faire. »

« C'est pas comme ça que Cody le décrit, pourtant. »

« Cody l'aime pas trop. »

« Répète-le deux fois. »

« Le mec agit vite. Maintenant il te fait tordre les mots. T'aimes Elton John, par hasard ? »

« Country Comfort ? J'arrive pas à croire que tu leur fasses confiance pour emprunter ton camion. »

« J'ai choisi de le faire dès qu'il m'a pas laissé d'autre choix. »

« Je vois ça. Intense. »

« Tu vis avec ta mère, c'est ça ? »

« Ouaip. »

« Pourquoi Cody et Meghan vivent avec Lonnie ? »

« Je sais pas. C'est un taudis, là-bas. Et je me souviens qu'au fil des années Lonnie était toujours à deux doigts de se faire expulser. C'est comme si Maman faisait vivre toute cette famille. »

« T'aimes pas Cody ? »

« Si. Il se mérite une sale réputation, mais il est intelligent. Il m'a aidé à piger plein de trucs en grandissant. Il capte des trucs, genre des trucs décalés. Mais il oriente ça vers la provocation. »

« Ça fait beaucoup de choses entassées là-dedans. »

« Cody, c'est beaucoup. Tu te souviens de la terminale ? »

« Pas comme t'as l'air de l'entendre. J'ai rencontré Emily en terminale, alors j'étais, dans un autre monde. »

« Vous venez de vous fiancer, tous les deux, non ? »

« Ouaip. »

« Ce boulot, c'est bien pour toi. Ça pourrait être bien pour Cody aussi, mais c'est comme en terminale. Wiggins était toujours sur son dos. On aurait dit que tous les jours elle le coinçait contre un mur ou dans son bureau, et lui qui se tortillait. J'ai entendu plein de trucs, et elle lui demandait sans arrêt pourquoi il avait fait ci ou pourquoi il avait pas fait ça, tout basé sur lui, comme s'il sabotait son propre diplôme. »

« Tu crois qu'il a pas eu son diplôme pour faire chier Wiggins ? »

« Je crois pas, mais genre, c'est plausible. Il est rancunier, mais sans raison. Juste parce que la rancune existe, voilà pourquoi. C'est ce que je voulais dire quand tu l'as laissé prendre ton camion. »

« Mec, je comprends, rancunier. »

« Merde, ça a été rapide. »

« C'était facile, comme tout à The Drip. J'appelle un gars, et un gars se pointe. La seule peur, c'est de savoir si les vœux s'épuisent après trois. »

« Alors il vient la semaine prochaine ? »

« Non, mec. Il vient demain pour jeter un œil au mur. Il dit qu'il peut couler lundi si on est prêts. »

« Ouah, ça c'est rapide. »

« Il dit qu'il nous faut au moins deux camions et demi pleins de béton. Faut les faire monter par la route au-delà de la réparation sur l'allée. Et maintenant on a une quête secondaire. Trouver des rochers. Renforcer ce talus côté haut et durcir la rustine sur le trou d'érosion. »

« Rochers, gravier, noté. »

« Mon camion est fait pour ce genre de route, alors je peux pas dire. Ça donne quoi dans la Reading ? »

« C'est rude, mais je passe assez facilement. »

« Genre, ça secoue ? »

« Euh, j'ai jamais vraiment remarqué. »

« On pourra tester si les gars ramènent le camion ici et pas chez le casseur. »

« Ma voiture rebondit comme pas possible. Ça a même arraché le déflecteur sous le pare-chocs, si c'est là qu'est le trou d'érosion. »

« Fais réparer ça et donne-moi la facture, Devin. Tu peux pas venir sur un chantier pour payer les réparations causées par le chantier. »

« Je l'ai déjà jeté. J'en avais marre qu'il racle sur les bordures des parkings de toute façon. »

« Pas de souci. Dernière chance pour le petit-déj. Des œufs retournés, ça te va ? »

« J'espérais. »

« Tanner ? »

« Ça me va. »

« T'inquiète pas pour ton camion, mon pote. Il est rancunier, et il vit sur le déni plausible, mais je crois qu'il a besoin de motivation pour réfléchir aussi fort, et il te déteste pas. »

« On dirait que Stef est rentrée de son raid. »

« C'est pas un raid. Un rappel du fisc, la botte sur la nuque. Payez, ou on vous dépouille tous les jours. »

« J'étais dans un restaurant mexicain une fois quand ils sont arrivés et qu'ils ont fait ça à l'heure du déjeuner. C'est flippant. »

« C'est pas vraiment son service. Ça, c'est la Conformité, mais ils y vont en force, alors il y a plusieurs agences sur le pont, ce qui fait de tout le truc du théâtre, de mon point de vue. »

« Ils ont fermé l'endroit. Une dame mangeait avec sa famille, et elle a refusé de partir. Ça a fait toute une scène. »

« Salut. »

« Salut. »

« Merci pour le texto. »

« Pas de problème. »

« Alors j'ai emprunté tes gars ici à l'atelier. Les deux autres sont partis avec le premier chargement. J'arrive pas à croire tout le boulot que t'as tiré de ces gars hier. La remorque est partie pleine et la benne du camion aussi, et t'as encore tout un chargement prêt qui attend. »

« Bien essayé. Non. »

« On peut rien te faire passer. »

« Euh, alors, vous deux, vous parlez en poignées de main secrètes. Des textos, des non.

« Elle me prévient quand elle entre dans un truc et quand elle en sort. Et le non, c'était pour savoir si je pouvais vous garder ici, les gars. »

« Donc c'est un oui pour bosser pour la gentille encore aujourd'hui ? »

« C'est un oui, et elle va sûrement s'attribuer le mérite de mes œufs aussi. »

Chapitre 44 – mercredi 17 janvier 2024

« Matt Ayers. »

« Salut, Matt. Enchanté. »

« c'est bien plus petit que ça en avait l'air sur la photo »

« Vous l'avez minimisé. Ça, c'est une approche nouvelle. J'aime bien. »

« Vous vous attendiez à ce que je m'essuie le front ? »

« Au minimum. »

« On va d'un chantier à l'autre avec ce camion. »

« Quand j'ai vu la calandre surgir en haut de la colline, j'ai été scotché. Ensuite j'ai vu la remorque à pompe, les tuyaux rangés sur les racks latéraux. Rien que pour ça, vous êtes mon gars. Essayez de pas être nul sur le prix, et on a un marché. »

« Nan, c'est pas un camion à covering vinyle tout brillant. Laissez le mec aux chaussures lisses et aux chemises repassées jouer au jeu des prix. Je le dis. Je le pense. Et je le ferai pour ça. »

« Dites-le. »

« Quatorze mille dollars. »

« Marché conclu. »

« Vous l'aurez prêt pour lundi ? »

« Garanti, absolument. »

« Qu'est-ce que vous avez prévu pour ce passage abîmé sur la route ? »

« On va chercher des rochers pour les aligner côté haut, pour retenir de l'enrochement et du gros gravier qu'on va mettre dedans. »

« Vous avez déjà eu des toupies ici ? »

« Vous êtes le premier. On manque pas de camions de gravier à trois essieux, mais les toupies, c'est un autre ordre de grandeur : je crois qu'il vous faut une décharge à l'avant. »

« Ouais, j'pensais la même chose. »

« Cela dit, vous allez vous installer là où vous êtes garé en ce moment, non ? Vous avez assez de tuyau pour ça ? »

« J'ai trois cents pieds. J'ai mesuré deux cent cinquante au pas jusqu'au fond ici. Ça fait une bonne marge. »

« S'ils viennent avec une décharge arrière, ils peuvent monter la colline en marche arrière, et ça stabilise la charge pour la poussée. »

« C'est un bon point. USA Concrete a les meilleurs chauffeurs par ici. Ceux qui râlent le moins »

« Je parie que ça compte, de votre côté du tuyau. Moi, je paye, ils s'en vont. On avait une boîte qui s'appelait Sequatchie en bas dans la vallée, et je me suis retrouvé nez à nez avec un de leurs chauffeurs une fois. »

« Étonnant qu'ils aient coulé, enfin, plié boutique, quoi. »

« Bon, lundi. Je retourne au boulot. »

« Chantier suivant. »

« Salut. »

« Bisous. »

« Tu prépares un mauvais coup ? »

« Toujours, mais pas cette fois. J'appelle juste : le gars du béton projeté est venu. »

« Un frisson d'araignée ? »

« Que dalle. Pas besoin de compère. Six tours de jeu, et le marché est à quatorze mille. Ça commence lundi. »

« C'est bien, ça ? »

« Deux camions et demi, ça coûte dans les sept mille au prix public, donc ça fait sept et sept. »

« Cocktail. »

« Ha, ouais. Je vais le dire à Emma. »

« Elle te boufferait tout cru. »

« Je peux être très séduisant. »

« Elle te ferait décapiter en quelques minutes. »

« Et cette équipe de balle aux prisonniers que tu loues ? »

« Eh ben, je suis tellement contente que tu me poses la question. »

« Si terrible que ça ? »

« Pas du tout. Tous de parfaits gentlemen. J'ai pas la moindre idée, pas l'ombre d'un œil de poisson voilé de brume, de ce qui t'épuise autant dans une journée. Ils sont arrivés avec trente minutes d'avance. Ils m'ont acheté un chicken biscuit chez Chik Fil a et ils sifflent en travaillant. Tanner est allé chercher la remorque que t'as commandée, trois remorques fermées en une semaine, je peux pas en dire autant de bien sur toi que sur eux, les gars ont fait un carton après l'autre. On dirait les remparts du château, dans le garage. Autre chose, ton pédalo à connard se gare dehors ce soir. La place est pleine. »

« Et ta place à toi ? »

« La mienne, ça va. Merci. »

« Les gars sont juste bien sages, c'est tout. »

« Nan. Changement de direction. »

« Comment ça avance, les cartons ? »

« Ils font tout. »

« T'as l'air bien remontée pour quelqu'un qui gueulait à pleins poumons sur la porcelaine de Mamaw il y a trois jours. »

« Ils se lavent les mains pour le petit-déj, et je les fais pas geler à moitié à mort comme toi, tyran. »

« Profite. J'en ai besoin pour le vrai boulot. »

« Ils ont emballé presque toute la maison. Trois chargements sont partis au garde-meubles aujourd'hui, et ils ont mis tout ton atelier dans la remorque que Tanner ramène chez lui ce soir pour pouvoir la livrer à The Drip demain matin. »

« Alors encore un jour ? »

« Deux, pour être sûr. »

« On a des problèmes de sécurité ici aussi. J'ai promis lundi. Il nous faut une journée pour retaper la route et sûrement une journée pour nettoyer et se préparer sur le site du mur. Le barrage bave plus qu'un saint-bernard. »

« Bon courage. Ce sont les miens. J'ai aussi décidé pour l'autre truc. »

« L'appart ? »

« Ouais, je m'y sens pas en sécurité. Chez Amy, ç'aurait été génial, mais c'est trop loin du bureau, et cet appart – c'est pas un bon quartier, mais Karen arrête pas de me dire de rentrer à la maison. »

« Oh, là là. »

« T'as pas intérêt. T'as pas intérêt à me faire un vrai coup à la Bill, à foutre la merde avec son Oh là là en tête de cortège. »

« C'est juste que – c'est un je te l'avais dit, chérie, un je te l'avais bien dit. J'en ai pas souvent, des comme ça. »

« Non. »

Chapitre 45 – vendredi 19 janvier

« Salut les gars ! Bon retour à la maison. »

« Ouais. »

« Alors. »

« Ça craint. »

« Non. »

« Non, tu dis ? »

« La maison, c'est un lit chaud – ou au moins un pancake aux myrtilles bien chaud. »

« Ouais. On veut que Stef revienne. »

« C'est pire que ça, parce que vous avez même pas droit au Michael calme et patient pour combler le vide. On attaque direct. Rusty, Cody. Graissez les machines, faites le plein, et nettoyez-moi cette plateforme. Vérifiez que les banquettes évacuent l'eau – ça veut dire des pelles, Cody. Comme promis. »

« Tanner et Devin, prenez le décamètre et descendez jusqu'au mauvais passage, qu'on mesure pour les matériaux. »

« Il est 7 h 57. On a trois minutes. »

« Vous voulez un prêtre ? Des dernières volontés ? »

« Non. la paix, ça ira. »

« Une minute de silence. »

« --- »

« C'est l'heure. Ça a peut-être marché, en fait. Je suis vraiment fier de vous, les gars. Stefanie a dit que vous aviez été géniaux, et géniaux avec elle. Allez, on attaque la journée. »

« Tu veux le décamètre à enrouleur, ou le laser ? »

« J'avais pas pensé au laser. Prends les deux. »

« J'y vais. »

« Au fur et à mesure, je vais vous lister des trucs. Devin, prends des notes. C'est des détails dont il faut qu'on s'occupe. Comme ces jeunes pousses penchées et ces arbres moyens. C'est emmêlé, c'est le bordel, faut nettoyer tout ça. Ce roncier où on a fait passer la route en plein milieu – ce côté-ci, vers le parc à engins, faut le raser à la débroussailleuse, et l'autre côté de la route faut le cultiver. »

« Comment on cultive un roncier ? »

« Tu abats toutes les brunes. »

« Tu veux dire qu'il faut rentrer là-dedans, trier toutes les brunes et les tuer ? »

« Ben, ouais, en gros. Tu vas abattre des vertes aussi au passage, mais l'idée c'est de virer les brunes. »

« Et faut faire tout ça pour lundi ? »

« Non. Le boulot d'aujourd'hui, c'est de renforcer le mauvais passage dans la partie haute de la route. Lundi, il y aura des toupies, des ouvriers, et le premier chantier pro de ce terrain. »

« Euh, et du coup, ils vont se garer où, tous ces véhicules ? »

« C'est l'autre truc sur ma liste. Il nous faut des places pour se garer hors du passage, pour que les équipes embauchées puissent passer. »

« On est une équipe embauchée, nous aussi, tu sais ? »

« Vous, vous êtes de la famille. »

« Je te tiens plus la main, Michael. »

« Si, tu vas me la tenir, mon pote. Allez, donne-moi ta main. »

« Vous êtes chelous, tous les deux. »

« Tanner, ta main est toute douce. T'es sûr que tu bosses dans le bâtiment ? »

« Il va me falloir plus de pancakes. »

« Je vais le dire à ta femme. »

« Bon. Par ici, tout ce flanc de colline était raviné quand je suis arrivé – parlez pas trop fort, au cas où les voisins dormiraient. »

« On dort pas. »

« Oh, bonjour ! »

« Pardon de vous avoir fait peur. C'était un moment si tendre que je voulais pas interrompre. »

« Lâche-moi la main, Tanner. »

« Non. »

« On dirait qu'il vous a mis dans de beaux draps, Michael. »

« Comment vous connaissez mon nom ? »

« Je suis Betty. C'était peut-être un peu effronté – chaque fois que vous autres êtes en bas sur la route à travailler - »

« On fait beaucoup de bruit ? »

« Non, pas du tout. C'est juste que toutes ces années, y a que Charlie et Bobbie qui montent voir leur terrain, Bobbie elle peint vous savez, Elle peint drôlement bien. Elle peint toutes les fleurs sauvages là-haut. Ses tableaux sont accrochés partout à l'école d'infirmières d'UT… Je m'emballe. »

« Pas du tout --- Lâche-moi la main Tanner. »

« Pas question. »

« Tanner Haggard, tu lâches ce monsieur. »

« Oui, Madame. Mais j'ai pas envie. »

« T'as pas changé d'un poil. Toujours un de mes garçons préférés. Remarque, je prends ma retraite cette année-là, alors vous êtes tous mes préférés. Je savais que tu ferais quelque chose de toi. T'as ta propre entreprise. »

« Comment ? »

« Toi et Cody Norman, vous étiez au bord de la route, à poser cette boîte aux lettres, et j'ai tout entendu depuis mon porche. »

« Cette moustiquaire vous cache drôlement bien. »

« Au vu et au su de tous, Tanner. Porte ouverte, comme toujours. »

« Bon, je pourrais vous laisser retourner au travail, mais un de ces jours, Michael. Stefanie et vous, vous nous devez une visite de nouveaux voisins. »

« Oui Madame. Je lui dis tout de suite, et on descendra se présenter comme il faut. »

« Ça nous ferait plaisir. »

« À nous aussi. »

« Tanner, magne-toi. »

« Oui, Miss Betty. »

« Bon – faut mesurer et planifier tout ça, et après il nous faut des rochers. »

« Genre, des rochers ? »

« Ouais, faut renforcer ce talus, et on peut pas couler une grosse masse de béton dégueulasse – pas le temps pour ça, et Mme…. »

« Wiggins. Elle préfère Miss Betty. »

« Miss Betty mérite une vue plus naturelle depuis son porche. »

« Cette servitude, c'est son terrain – t'as dit que c'était à ce glauque. »

« C'est à lui. Pourquoi tu l'appelles le glauque ? »

« Longue histoire. »

« Tu le connais ? »

« Non. Je l'ai jamais rencontré. C'est une longue histoire. »

« Bon. Il nous faut donc des gros rochers d'aménagement paysager, des énormes. On creuse le flanc de cette colline, on lui donne un peu de pente, et on l'arme avec les rochers. Et on se sert de la terre pour rehausser la route vers ce côté, on met de l'enrochement sur la terre, on dégrade la pierre – cinq centimètres, deux et demi, et pour finir le deux centimètres. Les rochers retiennent la soupe. Les couches de calibres différents drainent l'eau qui ruisselle de cette colline, et on a une route où des toupies de trente tonnes peuvent passer. »

« Et on trouve des rochers où ? »

« J'aimerais mieux aller direct à la source à Newport, là où Peter et moi on a pris les palettes de pierre pour le pont, mais ça fait au moins deux heures aller-retour. »

« Y a la carrière à Alcoa, près de l'aéroport. »

« Bien vu, Devin. »

« C'est pour ça que je suis là. »

« Alors, tu parles de gros rochers, genre taille d'homme ? »

« Taille d'homme ou plus gros. »

« T'es sûr ? Ces trucs-là coûtent des centaines de dollars pièce. »

« Je sais, Tannner, mais c'est pas mon terrain. Je me suis pointé ici un jour avec un acte de propriété en main, pour ainsi dire, et j'ai jamais dit bonjour à personne. J'ai commencé à ouvrir une route aussi vite que j'ai pu parce que je voulais pas demander la permission pour accéder à mon terrain. »

« La doctrine du pardon. »

« Doctrine, hein ? Je vais peut-être la reprendre. »

« Cinquante cents de droits d'auteur. »

« Je pourrai plus me payer les rochers, à force de demander pardon. »

« Bon, les rochers. On les amène comment ? Tu veux que j'aille chercher la remorque benne qui traîne sur le parking du vendeur depuis le jour de l'An ? »

« Ben, ouais, je veux la récupérer, mais on a juste pas eu le temps. Et on l'a pas aujourd'hui. On prendra la remorque de jardin que j'ai achetée le jour où j'ai pris le bois pour la cabane. »

« Il te faut un paquet de rochers ici. Ce truc-là peut pas en porter plus d'une dizaine, j'imagine pas. »

« On peut faire deux allers-retours – ou même trois en moins de temps qu'il en faudrait pour aller à Lenoir City chercher la remorque. »

« C'est toi le chef. »

« En plus, faut excaver tout ça, et on peut faire le coup des draps de l'infirmière. »

« Tu veux dire le coup du Michael qui double le boulot. »

« Ben dis donc, je croyais qu'on était une famille. »

« Si tu trouves que celle-là pique, faudrait que tu traînes avec ma sœur. »

« Bon. Devin, descends au bord du ruisseau et mesure la longueur de ce virage. Tanner, mesure la hauteur. Moi, je monte au parc à engins voir où on va bien pouvoir garer ces putains de remorques à outils. »

« Sérieux, t'as vraiment acheté trois remorques fermées à six mille dollars pièce – Genre, je sais que tu l'as fait, mais c'est pas normal, ici. »

« Ben, ouais. Regarde autour de toi. La misère partout parce qu'ils gaspillent et qu'ils prévoient rien. »

« C'est un peu dur, ça. »

« Ouais, c'était, un peu connard. »

« Connard tout court. »

« Connard tordu. »

« Un peu connard. Je voulais pas le dire comme ça. Je voulais dire que je dois déménager la maison. Je pensais pas la vendre, mais maintenant elle est vendue, et faut que je déménage. Il me faut un bâtiment entier de cent mètres carrés pour stocker mes deux cents mètres carrés d'outils, de merdes, de fournitures et de matériaux. Il me faut de la place, maintenant. Ces remorques font à peine quinze mètres carrés chacune, et elles sont blindées de merde jusqu'au toit, pas un truc de gaspillé. Quand j'en ai fini, je les revends, et elles m'auront coûté quelques milliers de dollars. Sûrement moins que ce qu'on paie pour les box de stockage, et on a nos outils sur place. »

« Je sais pas, tout un bac plein d'outils de tour à bois et un masque. Je vois pas de tour, ici. »

« Je mesure à partir d'où ? »

« Pardon, Devin, juste là c'est le mieux. Accroche-le à ce bâton et va par là. Tanner, envoie le laser jusqu'à l'eau. Il fait combien de haut, ce mur ? C'est ça, Devin. Encore deux pas. Là. Ça fait combien ? »

« Cinquante et un pieds. »

« Bon, remonte. Tanner, t'as quoi comme mesure ? »

« Dix-huit pieds. »

« Pas possible. T'as commencé ici, au sol ? »

« Ah, non. J'y ai pas pensé. « Treize pieds, neuf pouces. »

« Bon, ça c'est le métrage. »

« Ça fait un paquet de rochers. »

« Des gros rochers. On remonte et on lance cette journée. Donc, les remorques. »

« Tu veux que je mette où celle qui est sur mon attelage ? »

« Même endroit, juste à côté des deux autres – là, au pied de la colline avant de monter à pied. »

« Donc je gare la remorque, j'attelle l'autre, et je vais à la carrière ? »

« Oui. Voilà la carte bleue. Emmène Devin. »

« Salut. »

« Salut. »

« Ça se passe comment, là-haut ? »

« Ça devient familier. »

« Ouais, maintenant tu vas me sortir un truc nouveau et absurde, et je vais être sincèrement choquée ou excitée. »

« Jalouse. »

« Jalouse, hein ? Ça va être bon. »

« Alors, je… »

« Sérieux ? Maintenant t'es Tanner, tu commences par, alors ? »

« Ironique, j'ai rencontré leur prof aujourd'hui. »

« Le prof de qui ? »

« La coach de balle aux prisonniers. C'est notre voisine. »

« Leur prof de sport, c'est notre voisine ? »

« Je jetais l'ancre. »

« Coulée avec le navire. Reprends. »

« Encore plus ironique. Je crois qu'elle était leur prof d'anglais ou un truc du genre, et elle était bien plus gentille avec eux que toi tu me notes, là. »

« Faut que tu fasses mieux. Donne l'info et arrête de massacrer la livraison. »

« Arrêts et interruptions. »

« Paraboles. »

« Bon, notre voisine au bout de l'allée, à gauche quand on entre, c'était leur prof. »

« Ça, je l'avais déjà. »

« Tu te fous de moi ? Tu l'as rencontrée et tu me l'as jamais dit ? »

« Oh mon dieu ! Comment c'est possible d'être aussi bouché ? »

« Je vais te montrer, moi, bouché. Elle nous a surpris, Tanner et moi, en train de nous tenir la main, et elle t'en veut parce que t'es jamais descendue te présenter. »

« --- »

« Oh, t'as perdu ta… »

« C'est pas ton tour. me pique pas mon tour. Je réfléchissais. »

« J'attends. »

« Pourquoi tu tenais la main de Tanner ? Non, pas celle-là. Comment elle vous a surpris à vous tenir la main, Tanner et toi ? »

« Je suis ravi que tu poses la question. T'as pulvérisé mon autorité avec tes pancakes – aux myrtilles, c'est n'importe quoi – et ils me l'ont bien fait sentir. Ils t'ont appelée la gentille. Ils ont demandé s'ils pouvaient te récupérer. Fallait que je fasse quelque chose. »

« Alors tu l'as obligé à te tenir la main ? »

« Ouaip. »

« Faut que tu sois meilleur. T'es insupportable. »

« Attends, y a mieux. J'avais raison pour le panneau des mûres, le premier jour. Y a cette moustiquaire autour du porche… »

« Je l'ai vue, la moustiquaire. »

« On voit pas à l'intérieur. Apparemment, elle s'assoit là et elle regarde le monde passer. Elle s'appelle Betty. Y a un Monsieur Betty… »

« Leur nom de famille, c'est Betty, ou son prénom à elle c'est Betty, et tu refais ton truc de massacre ? »

« Interruptions. Ils ont dit le nom de famille, mais je l'ai pas métabolisé. »

« Pas encore ça. »

« Pas besoin de la passer au fichier, celle-là – le pire qu'elle ait jamais fait, c'est retremper sa chips deux fois à la réunion des parents d'élèves. »

« C'est une agression, ça. »

« Cette dame est tellement adorable que j'imagine même pas qu'elle boucle ses cheveux, de peur de les vexer. »

« C'est nous, ça. C'est comme ça qu'on vous a. »

« Nous ? »

« Quoi ? »

« Laisse tomber. Donc on est en bas à mesurer pour les rochers, et je dis aux gars de parler doucement pour les voisins, et cette voix magnifique lance : « On dort pas. » comme si elle sortait du nichoir à merlebleu sur la rambarde du porche. Elle était juste là, à nous parler en plein milieu de moi en train de leur parler. Comme si elle avait été là depuis le début, et que ma surprise était sans fondement. »

« Whitman, ta main dans la main. »

« C'est un poème de la ville, chérie. »

« Grep rapide. »

« Bref, t'as mis mes gars dans un état, « Il est 7 h 57 », et c'est la première fois qu'on a une entreprise pro qui dépend de notre boulot pas fini entre elle et sa paie, et je veux pas avoir honte. »

« Que je comprenne bien. Tu voulais pas avoir honte, alors tu descends tranquillement du fond des bois sur quatre cents mètres jusqu'à la route publique en tenant la main d'un autre homme, à cause de myrtilles ? »

« C'est à peu près ça. Le choc, c'est que j'ai réussi à perdre mon rapport de force. »

« Sans blague. »

« On parle à la petite vieille adorable, et il veut pas me lâcher la main. Une poigne de mort, les doigts entrelacés. Il la connaît. Ils discutent, et je lui dis de lâcher, et il me dit, non. »

« Jésus ! »

« Le gars n'a rien à voir avec ce diable. Bref, comme je disais, elle était genre sa prof ou un truc comme ça au lycée. Alors elle a l'habitude de ses conneries, et lui il a pas honte du tout, pour ce gamin c'est juste un je-m'en-foutisme d'interclasse. »

« Augmente ce garçon. C'est un ordre. »

« Et ils sont en train de rentrer dans l'allée, là, avec le premier chargement de rochers. »

« Le premier chargement ? Ils ont débité genre deux mille deux cents dollars. Il y en a combien, des chargements ? »

« Tu regardes..? Faut que j'y aille. On s'appelle tout à l'heure. »

« Rus, descends la pelleteuse jusqu'au ravinement sur la route. Tu devrais pouvoir contourner toutes les livraisons de pierre. L'enrochement est plus au milieu de la route que les deux autres – fais gaffe à pas te mettre en travers sur ces cailloux, tu vas perdre une chenille à coup sûr. »

« Ouais, c'est ça. »

« Cody, t'as presque fini ici. Nettoie bien comme il faut, et quand t'as fini, étale deux ou trois godets de gravier pour tenir la boue. »

« Ça marche. »

« Bon, les enfants, c'est parti. On entre, on sort. Vous avez que deux palettes là, genre dix rochers. »

On peut pas en prendre plus d'un coup. Ça va écraser la remorque. C'était déjà trop lourd. »

« C'est comme ça. Je m'occupe de ce mur. Toi, tu retournes en chercher. T'as besoin de Devin ? »

« Pas vraiment. Je paie, ils chargent. »

« Bien. Vas-y. Devin, cours aux remorques et ramène toutes les sangles à cliquet. On en aura besoin pour poser ces rochers. Rusty, sors de là. C'est mon boulot, ça. »

« T'es sûr ? »

« C'est mon boulot. Je vais te montrer la coupe du bas. On peut pas boucher ce cours d'eau, sinon le refoulement va inonder le jardin de Betty. »

« Ouais, on ferait mieux de se remettre sur ce tuyau du barrage, ou le jardin de Betty sera le dernier de nos soucis. »

« Pas vraiment. Ce barrage est presque à quatre cents mètres en amont. Même s'il pétait d'un coup, le temps que toute cette eau s'étale sur cette distance, ça ferait pas beaucoup plus de soixante centimètres, peut-être un mètre de profondeur. »

« Ça inonde quand même le jardin. »

« Ouais, mais pas beaucoup plus. Bon, tu recoupes au bord du fond, ici. »

« Je vois. Je descends, je racle le fond à côté du ruisseau et je pose des pierres de fondation sur toute la longueur du ravinement. »

« Exactement. Une fois qu'elles sont posées, tu creuses des poches le long de la pente pour poser les pierres l'une après l'autre. »

« Grosse accumulation sur les rangs du bas, et après on les décale en remontant le flanc de la colline. »

« C'est ça. T'as l'œil pour ça. T'as la main ? »

« Carrément. »

« Bon, Changement. Alors c'est toi qui le fais. Une fois que t'as posé ces dix-là, tu creuses ce rapiéçage dans la route. Tu empiles tout ici. Dis à Cody de commencer par déverser l'enrochement, puis un peu de ce matériau de rapiéçage, puis du cinq centimètres, puis la couche de finition. »

« Creuser côté ruisseau. Poser les rochers. Creuser le matériau de rapiéçage. L'empiler ici. Enrochement, matériau de rapiéçage, cinq centimètres, dessus de route. »

« Plus ou moins. On dirait que Tanner va faire des allers-retours sur la route toute la journée. Ça va faire dix fois ce qu'il a acheté au premier voyage. »

« C'est un gros chantier. On aurait dû commencer ça lundi. »

« Les toupies auraient pu passer le rapiéçage avec quelqu'un pour les guider. Ma seule crainte, c'était le bord du côté haut. On avance autant qu'on peut, du mieux qu'on peut, et si on peut pas finir, on rebouche ce qu'on a pas pu faire correctement, et on guide lundi. Qui peut bosser demain ? »

« --- »

« Pas de preneurs. C'est une belle cagnotte. Je monte à quarante de l'heure, payé en liquide. »

« Moi. »

« Moi. »

« Ça fait deux. »

« Je vais demander à Cody. »

« Ouais, c'est ça. Ce gars-là bosse pas le week-end. »

« Ouais, Meghan. Je sais. Mais elle travaille pas avant seize heures. »

« Bon courage. Je l'ai jamais vu bosser un week-end, et depuis qu'il a un boulot, il a de l'argent pour faire des trucs le week-end, en plus. »

Chapitre 46 – lundi 22 janvier

« Bonjour, Mon amour. »

« Mon amour. »

« Moi, je sais pourquoi je suis debout si tôt. C'est quoi ton excuse ?

« Phil et moi, on va à Chattanooga pour une de ses affaires. »

« Il passe te prendre ? »

« Ouais, dans un quart d'heure. »

« Qui sort Clover dans la journée ? »

« On sera rentrés pour midi ou juste après. »

« Faire tout l'aller-retour jusqu'à Chattanooga avant midi. Ça craint. »

« Les hommes, sortie scolaire. »

« C'est aujourd'hui le grand test de la réparation de l'allée. »

« C'est excitant. »

« Ça devrait aller. On a mis presque une centaine de rochers taille d'homme, un camion entier de pierre calibrée, et on a fini le dessus en pente pour faire couler l'eau vers la route. Si ça tient les toupies, on a un chantier. »

« Ça a coûté cher, si on additionne les deux premières semaines de gravier et ça. »

« Ce week-end, c'était de la folie ! Les cent rochers ont coûté en moyenne cent soixante-cinq pièce, tout compris, Trois camions de cailloux, genre deux mille cinq cents, et les gars. »

« J'ai pas vu tous ces débits, mais j'ai bien eu les alertes comme quoi t'as encore fait trois retraits. Faut que tu m'écoutes. Tu peux pas continuer à retirer cinq cents dollars comme ça. Les déclarations d'activité suspecte, ça existe vraiment, et en plus tu t'en sers pour payer en liquide. C'est pas légal. »

« Ouais, le crime du siècle. »

« Michael. C'est pas la valeur du crime. C'est juste que c'est un crime. »

« C'est injuste. Toute l'économie là-haut, c'est du liquide. »

« Les communautés pauvres, c'est les seuls endroits qui restent en Amérique où le liquide circule encore. »

« Ouais, et des avions entiers de ce truc vers des pays étrangers. »

« Michael. Si tu veux changer les lois, présente-toi au Congrès. En attendant, c'est toi l'enfant modèle. Fais apparaître ces retraits sur la facture, sinon tu vas avoir des ennuis. »

« D'accord. »

« T'as dit que t'avais acheté cent soixante rochers ? »

« Cent rochers. Cent soixante dollars en moyenne pièce. »

« Ça fait genre seize mille dollars… »

« Plus que ça, avec la pierre calibrée et la paie. En plus, le dernier chargement faisait trois palettes, et ça a tordu l'essieu de la remorque qu'on avait achetée pour le bois de la cabane. »

« Alors la remorque est foutue ? »

« Non, mais il va falloir un nouvel essieu. »

« Donc t'as dépensé vingt mille dollars sur le terrain du voisin pour faire une jolie vue depuis le porche de l'autre voisine ? »

« Plus ou moins. J'ai les mains dans la terre, Stef, et je m'arrête pas pour demander la permission. »

« Je pense que t'aurais pu juste leur filer dix mille et économiser l'argent. »

« C'est pas que ça. Si on met du gravier de chantier, tout ce tronçon a l'air – humanisé. »

« On est des humains. »

« Ben, la responsabilité qui va avec le fait d'être humain, c'est de faire les choses du mieux qu'on peut, pas juste de balancer la saloperie la moins chère et la plus facile pour boucher le trou de la nature, histoire de… »

« Greenpeace, doucement. »

« C'est pas des idées progressistes. C'est des idées de continuité. Si on arrête de rabaisser les demi-mesures à des fractions de plus en plus petites… »

« Je l'ai déjà entendu, le discours du bon intendant. »

« Ben, c'est vrai. Y a pas d'idée plus conservatrice que de prendre soin de ce qu'on a et d'assumer la responsabilité de ses propres actes. »

« D'accord, mais c'est toi qui dis qu'il nous faut plus d'argent. Dépense pas tout en espérant que je te laisse construire la maison parce qu'on a pas l'argent pour un entrepreneur. »

« Ça, ce serait du plan sur le long terme, putain. Je vais le dérouler aujourd'hui pendant que je claque une autre liasse du budget dans le mur de soutènement. »

« Michael ! »

« C'est bon. On gère. J'entends des camions. Faut que j'y aille. »

« Salut, Matt. »

« Elle a une sacrée gueule, cette allée ! »

« J'étais sûr que j'allais décrocher un autre contrat de projection là-bas. »

« Aucune chance. J'ai choisi la solution naturelle. »

« C'était pas gratuit, hein ? »

« Non, t'aurais été plus raisonnable, c'est sûr. T'as guidé la toupie ? »

« Non, c'est ton gars qui l'a fait. Il m'a dit que c'était nickel, en tout cas – et ces chauffeurs-là te le font savoir si ça les dérange. »

« Cool, je vais me pousser. Le type qui arrive derrière toi avec le camion floqué vinyle dont on parlait, c'est un entrepreneur qui monte essayer de me convaincre de prendre la construction clés en main avec la station de lavage pour chien et la machine à barbe à papa intégrée. »

« Bonne chance. »

« Je suis Michael. »

« Moi aussi, je suis Michael. Tenez, je vous ai apporté une carte de visite. »

« Merci. »

« Il est pas mal, ce terrain. C'est le mur de soutènement pour la maison ? »

« Non. C'est juste un atelier. »

« D'accord. Nos sous-traitants vont pas aimer s'adapter au terrassement de quelqu'un d'autre. »

« Ça tient pas debout. Faut de toute façon payer un géomètre pour implanter les points des semelles. Le trou est assez grand, ou il l'est pas. Qu'est-ce que ça a à voir avec vos sous-traitants ? »

« Hé, patron, Les camions sont montés sans problème. Vous avez fait du bon boulot, là. »

« Merci, Cody. Dans une minute, occupe-toi de l'entretien des machines, graissage et décrottage. Je te rejoins dans cinq minutes. Ça devrait pas être long du tout. »

« Alors vous allez creuser l'assise ? »

« Ouaip. »

« On peut pas garantir l'écoulement de l'eau si c'est pas nous qui creusons. »

« C'était facile. Désolé de vous avoir pris votre temps. »

« Si vous décidez que c'est mieux pour vous, appelez-moi. »

« Je ferai ça. »

« Hé, Matt. C'est beau, ça. J'ai regardé les gars poser les fiches et le treillis, et ils sont impressionnants. »

« Les tiens aussi, ils ont l'air bien. Tu veux que je fasse le biseau et la rigole en bas ? »

« C'est deux heures de boulot en plus, mais faut le faire. »

« Ouais, on a un chantier qui nous attend, mais on va le faire. »

« On a réglé la pente pour que tu puisses prolonger la rigole jusqu'ici. Tu la vois ? »

« Ça fait trente pieds. On l'avait pas prévu. Le camion est presque vide. »

« Commande un complément. »

« Un complément mettrait une heure rien que pour arriver. Il y en aura peut-être assez. »

« Il a klaxonné. C'est pour ça que je suis venu. »

« Je crois qu'il voulait juste dire qu'il est presque à sec, pas vide. »

« D'habitude… »

« On en aura assez. »

« On a mesuré vingt-cinq yards. Ils sont arrivés pas pleins, plus près de huit yards, pour pouvoir monter la côte – et ils avaient prévu un troisième camion. »

« Ouais, ça arrive. Des fois je me trompe dans mes estimations. »

« Trente-trois pour cent, ça ressemble plutôt à une renégociation. »

« Pardon ? »

« T'as pas fini, Matt. Je juge pas un boulot pas terminé, mais tu viens de laisser entendre que tu coupes à deux camions, et le mélange pour pompe sur une ligne de cinq centimètres impose que les camions arrivent pas pleins, à huit. Ça fait seize yards, et ça commence à ressembler à un petit arrangement entre amis. »

« Tu me traites de… »

« Finis pas cette phrase, Matt. Cette équation a un trait tiré en dessous que tu peux pas effacer avec le bout du crayon. Tu sais ce que t'as fait, et je sais ce que t'as fait. Et le mieux que tu puisses faire maintenant, c'est finir. Voilà ton chèque. Finis le boulot et dégage. »

« Qu'est-ce qui vient de se passer ? »

« Comment ça ? T'étais juste là. »

« Ça a été vite. »

« Pas besoin de deux-temps, Cody. Ce type savait ce qu'il faisait, »

« Alors, euh, il faisait quoi ? »

« Tu le vois pas non plus, Tanner ? »

« Non. »

« Il a fait un devis pour vingt-cinq yards. Le calcul, c'est cent vingt mètres carrés sur quinze centimètres – un vrai mur. »

« Ah ouais, je vois. »

« Rusty a compris. Deux camions, ça fait dix centimètres d'épaisseur, pas quinze. En plus, regarde l'enchaînement – il me demande si je veux qu'il fasse la rigole en bas jusqu'au drain qu'on lui a construit. »

« Et alors ? »

« C'est la première étape du deux-temps ; demander si je veux qu'il fasse son vrai boulot, ou si c'est moi qui décide qu'il le zappe. »

« Moi, j'ai vu un autre truc. »

« Je sais, Cody. T'as vu que j'allais droit au but, et tu t'es vu à l'autre bout. Et au moins maintenant tu sais que je suis constant. Tu viens me servir des conneries, la seule combinaison c'est soit j'avale, soit je me l'étale sur mes lèvres bien pincées, et je prends l'option B, et je la prends depuis l'espace Z. »

« Ouais, mais pourquoi tu le paies ? »

« C'est le truc de l'option B. C'est la merde sur mes lèvres. Pousse celle-là jusqu'au bout, et tu vois que j'ai pas le choix. Bien sûr, je gagne au tribunal ou je sais pas quoi, mais tout ce que j'ai fait, c'est perdre. Ayers continue de se balader dans la communauté avec mon bisou de merde sur la bouche, on a quand même un mur de dix centimètres, mais il peut pas me débiner, et maintenant j'ai des problèmes avec le milieu des artisans. Comme ça, lui aussi il bouffe la merde. Comme ça, j'ai pas besoin de quitter le chantier pour me pointer au tribunal pour déposer plainte ni pour me battre. J'ai pas besoin de courir après le tricheur à travers trois comtés pour faire saisir ses comptes en banque pour les dommages. J'ai pas besoin de perdre les deux choses, l'avantage d'un mur construit correctement et mon précieux temps. Je m'en suis débarrassé pour pas cher. »

« Tu paies pas pour le service. Tu la paies pour qu'elle s'en aille. »

« Exactement, Rusty. Et au final, les banquettes, c'était ça le boulot. Le béton projeté, c'était juste la finition. On a fait les banquettes, et ça, c'était un mur légal sans rien dessus. Sous toute cette terre végétale que vous avez déplacée, les gars, c'est du schiste, c'est un sol de classe A, et une coupe cinquante en haut cinquante en arrière compte comme soutenue, pas besoin de mur mécanique. »

« Comment tu sais toutes ces conneries ? »

« Des années, Cody. Je l'ai appris à peu près comme toi tu l'as appris, et à peu près au même âge. Un jour, c'est toi qui seras le vieux de la vieille. »

« Donc il est payé, et il revient pas casser les vitres. »

« Et si tu pousses jusqu'au bout – ça s'est pas passé cette fois – mais ça arrive souvent ; les gars font leur numéro, te demandent si tu veux qu'ils remettent les roues sur la voiture après la permutation – tu sais ce qui va venir. Si tu le paies en entier, des fois ils voient l'erreur de leurs façons, et ils enfoncent les clous dans les moulures plutôt que de laisser dépasser les têtes brillantes. »

« C'est des nuages d'images, ça. »

« Ça s'appelle des métaphores mélangées, et des fois elles montrent que l'orage se prépare. »

« Alors, euh. Voilà un orage, Le couvercle des toilettes est collé fermé avec du béton. »

« Alors c'est les vitres. Devin, enlève-moi ce truc de là. Tanner, va à la remorque et prends un de ces abattants de toilettes. Mets-le. »

« Patron, t'es malade. Je savions qu'y avait une raison qu'tu achètes des abattants de chiottes. »

« Au départ, c'était honnête. Faire le stock tôt, prendre les serrures, le solaire, et les abattants, prendre un peu d'avance, même modestement. Maintenant par contre, ça ressemble plutôt à un gaspilleur qui s'achète des chiottes neuves chaque fois qu'il doit chier. »

« Sept abattants quand même. Le plan dit quatre toilettes, ces chiottes de chantier, et l'atelier à venir. Ça fait six. »

« C'est le monde qui m'a obligé à en acheter sept. Le jour où il y en a un qui casse, l'argent aura fait arrêter le modèle que j'aime, et j'aurai une vie dépareillée. »

« C'est pareil. »

« Qu'est-ce que tu dis, Cody ? »

« Maintenant tu fais comme si t'avais pas les moyens d'avoir des oreilles ? »

« J'ai pas les moyens de rater une bonne blague. »

« C'était pas une blague. »

« Donc, c'est pareil, c'est moi le riche gaspilleur, incapable d'accepter le changement ou le moins, c'est ça ? »

« Ces abattants-là, y sont chers. C'est déjà bien assez que t'arrives pas à baisser ton abattant doucement toi-même, faut que tu prennes un couvercle à fermeture douce qui fait le boulot à ta place. Et puis, pas juste un abattant en plastique fermeture douce à neuf dollars, faut que tu te prennes un de ces abattants en bois lourd sous la peinture pour qu'y reste pas en l'air. »

« Et, Cody, pourquoi tu trouves que c'est mal ? »

« Tu jettes un abattant qui coûte deux heures de mon boulot, tu creuses en travers de cette banquette que t'avais pas besoin de faire projeter au départ, mais là t'es en train de balancer quatorze mille dollars sur ce chantier, tu fais regarder tout l'monde pendant que tu gaspilles de l'argent qu'on a pas. »

« Cody, mon ami, acheté et payé, t'as pas tort, mais t'es même pas près d'avoir raison. »

« Ouais, Cody. Cet homme dépense son argent à sa façon, toi tu dépenses le tien à la tienne. »

« Je suis pas ton ami, payé ou pas. Je suis là pour bosser… »

« Et pourquoi tu bosses, Cody ? T'as trente ans de cette merde devant toi, pourquoi tu le fais ? »

« Je le fais pour nourrir ma famille. »

« Je veux dire, tu pourrais nourrir ta famille avec des baies et des racines. Pourquoi bosser avec quelqu'un qui te file une telle bile ? »

« Je sais pas c'est quoi la bile, mais j'ai mes raisons de te supporter. Et j'ai pas à m'expliquer non plus. Tu veux quoi après ? Tu veux que j'te construise une autre cabane, ou p'têt que j'te garnisse ton nid là-bas avec un autre luxe que tu fais passer pour une épreuve. »

« Je suis pas sûr de pouvoir répondre à tout ça. T'as peut-être raison. C'est pas à moi d'en juger. »

« C'est ça. Tu juges tant que tu veux. Ce gars-là, y faisait que bosser, et tu lui dis de dégager. Il a rien fait d'mal. Il projetait juste un mur, s'occupait de ses oignons, et toi tu le chasses, mais pas avant qu'y finisse. Non, tu le laisses finir d'abord avant de l'écraser, comme ça t'as ton mur, et t'as ton air supérieur aussi. »

« Jésus, Cody. C'est quoi, ce délire ? »

« Devin, occupe-toi de tes affaires. »

« Stop ! Tout le monde. Cody, si tu veux me dire comment tu me vois dans ton monde, c'est très bien. J'écouterai. Je serai pas celui qui te punit pour ce que tu ressens – ça, je te le laisse. Mais faut que tu comprennes que j'étais sérieux quand j'ai dit que je protégerais ces hommes. Cette tirade a une date de péremption, et t'as dépassé le frais. Je vais m'éloigner et remettre ce chantier au travail. Tu devrais faire pareil. »

« Lâche. »

« Repasse-toi celle-là, Cody. Vois ce que ça te rapporte. Repasse-la avec ton enregistrement du barbecue. Dis-moi ce que ça te dit. En attendant, prends la tronçonneuse, prends Rusty et Devin, montez sur cette piste à chevreuils et commencez à couper les arbres pour la route à venir. »

« Ouais, c'est ça. On retourne bosser. »

« Alors, euh, je fais quoi, moi ? »

« Tu descends aux remorques. Tu vas trier et ranger. Tu me les alignes toutes les trois, propres et bien rangées, pour que je puisse installer une caméra qui prend les trois portes. »

Chapitre 47 – dimanche 28 janvier

« Quelle journée magnifique ! »

« C'est vrai. Qu'est-ce qui se passe, ici ? »

« Ça fait que quelques minutes que je suis là. On monte. Je vais te montrer la semaine.

« Il nous faut une voiturette de golf. »

« Je suis passé devant ton église juste au moment où ils vous laissaient sortir. Il y avait un truc spécial aujourd'hui ? Il y avait genre trois flaques de gens différentes qui prenaient toutes des photos. »

« Rien de spécial. Ils font ça souvent. Juste des photos de la famille en habits du dimanche. »

« J'ai pas souvent l'occasion d'être ici sans qu'une machine tourne, ou une scie, ou un bout de progrès qui braille. J'adore les week-ends. »

« C'est tellement paisible. »

« Là. T'entends cette chouette ? On l'appelle la chouette à quatre hululements. »

« Elle est si près, elle est où ? »

« Elle est quelque part là-haut. Elle fait genre soixante-quinze centimètres, mais tu la verras pas. »

« Elle, elle nous voit, par contre. Dé-gagez-de-mon-ter-rain, Dé-gagez-de-mon-ter-rain. »

« Non, on a un accord. On partage. Bien-ve-nue-chez-vous-les-gars. »

« La pauvre, huit syllabes de voix captées par la machine, et maintenant on lui fait dire tout ce qu'on veut. »

« Huit syllabes, et on vient de lui prendre son terrain. »

« On partagera. »

« C'est ce que je lui ai dit. »

« On partagera. »

« Tu sais, le Fish and Wildlife va payer trois mille dollars par tête pour ces oiseaux, morts-pas-vivants, dans l'Ouest. Apparemment, les humains se sont installés sur leurs territoires ici dans l'Est, et elles ont migré vers l'Ouest où elles ont trouvé peu de concurrence, et elles ont proliféré, et elles menacent une autre chouette. Ils enregistrent leurs voix et les passent dans des mégaphones, et ils les abattent quand elles répondent à l'appel. Ils appellent ça hululer et tirer. »

« C'est pas vrai. »

« Si, c'est vrai. Le démarchage téléphonique ultime. On enregistre ta voix, on exploite ton besoin le plus profond, et on te prend pas juste tes rats, on te prend la vie. »

« C'est vrai, ça ? »

« Mon téléphone est là-haut avec moi depuis deux mois maintenant. Google a entendu ces chouettes, et il m'a envoyé l'article – le plus naturellement du monde. »

« C'est trop triste. J'ai pas envie d'entendre parler de ça »

« C'est triste. Je suis d'accord. Mais il y a un autre côté. Il y a une dame dans l'Oregon, sa chouette tachetée du Nord lui manque, et elle voit les lointains cousins de cette chouette rayée, et non seulement elle est pas triste, mais elle est dans son jardin avec un kit d'enregistrement Amazon à essayer d'avoir l'enregistrement parfait et d'attirer le plus de chouettes possible. »

« C'est pas grave. Ces gens-là ont pas le droit de posséder le fusil qui tire, alors comme tous les programmes du gouvernement, celui-là est condamné à gaspiller de l'argent, et personne à part les politiciens et les avocats ne touche les vrais trois mille. »

« Dit par la dame qui vit aux crochets de l'État. »

« Un salaire, Michael. »

« T'es encore un peu essoufflée. »

« Je sais pas comment tu fais toute la journée, à monter et descendre cette côte. »

« Je vais prendre une de ces voiturettes de golf électriques cette semaine, celles qu'on a vues chez Lowes. »

« Tu devrais sûrement pas monter là-haut à pied aussi souvent. »

« J'imagine pas qu'un peu d'exercice me fasse du mal, et c'est la seule chose que j'ai le droit de faire. »

« Waouh. C'est plutôt éclatant. »

« C'est un mot pour le dire. »

« On dirait qu'une toupie s'est crashée et a étalé du béton sur toute la face de la colline. »

« Deux toupies, en fait. »

« T'avais dit qu'il y en aurait trois. »

« En fait, la malédiction est enfin arrivée. Le type a commencé ce truc de merde qu'ils font, où ils s'arrangent pour que ce soit ma faute s'ils ont pas fait leur boulot correctement. »

« Donc, pas de magie ? »

« Soit ça, soit la lampe était à court de vœux. »

« Frotte plus fort. Le problème avec les conflits ici, c'est que tu vas tomber sur lui au supermarché. »

« Je le regarderai dans les yeux et je ferai un signe de tête. »

« C'était si grave ? »

« C'était assez moche. J'y suis allé direct. Tout le monde était là. Je lui ai donné le chèque et je lui ai dit de dégager. »

« Payé et moche. »

« Ouaip, dans les deux sens. Mais quand l'atelier viendra, il couvrira presque tout le mur, et on aura un petit abri à bois, et ça camouflera le reste. »

« C'est éclatant. »

« Tu l'as dit. »

« C'est éclatant. »

« J'ai pas dit, redis-le. »

« Ça se répète tout seul. »

« Tu vois pourquoi j'ai mis des rochers sur la servitude ? »

« Je vois. Tu peux pas faire briller ça vers le porche de la voisine. »

« C'est pire de près. Les deux murs de la même taille et de la même forme,

et on sait même pas que le rapiéçage du ravinement est là.

« Ça, par contre, on peut pas le cacher. »

« Ben, déjà il va se patiner, et une fois que j'aurai construit l'atelier, ça le cachera pas mal. »

« Ce sera quand ? »

« Question difficile. C'est une histoire de budget. Un bâtiment de cent mètres carrés, même au rabais, ça coûtera au moins cinquante dollars le pied carré, du toit à la dalle. Mais on peut pas construire une verrue pour cacher la verrue. Il faut des fenêtres et des portes – des portes de garage comme l'atelier de Hardin Valley. Bardeaux de cèdre, plomberie, fenêtres – attention, c'est boueux, là. »

« Ben dis donc, c'est quoi ce truc ? »

« Quand on a bouché le tuyau du déversoir – l'eau. Il est tombé un centimètre de pluie trois fois cette semaine, et ça a débordé. »

« C'est pas dangereux, ça ? »

« Ça l'était pas au départ. Les sources alimentaient l'étang, mais il y avait des pieds de revanche, et puis la pluie s'est jamais arrêtée et ça a débordé. »

« Toute la semaine ? »

« Plus ou moins. Tu vois les traces de la mini-chargeuse ? C'était ma soupape de décharge. Elles ont amené l'eau par ici – mais le barrage est vieux. Vraiment vieux. »

« Le jury délibère encore sur cette hypothèse de coulée de boue. »

« C'est pas une hypothèse. »

« Hypothèse. »

« Ce ruissellement en nappe appuie ma thèse. Tu vois comme l'humidité est uniforme ? Quand la pluie était forte, c'était une nappe d'eau régulière et égale par-dessus, comme n'importe lequel de ces vieux barrages en échelle qu'on voit au bord des routes du dimanche. »

« Un déversoir. »

« Quoi ? »

« Mon prof d'anglais, c'était Alan Weir. Ce barrage en échelle. Ça s'appelle un weir, un déversoir. »

« Ben, ce barrage déverse l'eau par-dessus comme un déversoir. C'est parfaitement égal, comme s'il avait eu des millions d'orages pour se disputer dessus. »

« Ce pont, par contre, il s'intègre. C'est comme s'il avait jamais pas été là. »

« C'est vrai. Ils ont nettoyé tous les débris de pierre cette semaine, et il s'est juste fondu dans le terrain, comme s'il était tombé là avec le barrage. »

« Je vois que Cody est passé par là. »

« Ouais, celui-là, faudra l'abattre. Deux cent cinquante ans, et Cody Norman est le dernier cerne de son histoire. »

« Cody a sûrement deux ou trois cernes là-dedans, avec toutes ses années ici. »

« Amen. Il en a sûrement tiré son dîner une douzaine de fois, pour ce qu'on en sait. Je l'ai Laissé debout pour l'instant pour protéger l'érable. »

« Dommage que ç'ait pas été l'inverse. »

« Un vœu dans un seau, ça le remplirait jamais assez pour tirer une chasse d'eau. »

« Ce truc-là, c'est – spécial. »

« Absolument spécial. Un vallon, ça a besoin de chiottes dans la cour, Stef. Tu connais rien à rien, toi. »

« C'est censé avoir des fleurs dedans. »

« Ben, celui-là, c'est une baignoire à ratons laveurs. Ils sont revenus toutes les nuits. »

« Pas si boueux, cette fois. »

« Regarde mieux. Ils viennent toutes les nuits, mais il a plu toute la semaine, et ça les nettoie. »

« J'appellerais pas ça propre. »

« Pas propre, mais nettoyé. »

« Pourquoi tu penses pas simplement à prendre l'essuie-tout ? »

« Pourquoi toi tu y penses pas ? »

« Je suis dans le déni. »

« Faut bien les avoir. Je finirai par mettre une petite cabane autour. »

« Je veux dire, c'est une verrue. »

« Une verrue éclatante. Mais quand l'atelier sera monté et en service, on pourra juste le débrancher – il sera pas là pour toujours. »

« Karen est super contente que Clover et moi on vienne s'installer chez elle. »

« J'imagine. Moi aussi. »

« Évidemment. Tu vas pouvoir rejouer au petit SDF qui campe dans les bois. »

« Je jouais pas, à l'époque, et je suis pas sûr d'avoir encore la jeunesse pour jouer beaucoup cette fois non plus. »

« Je sais pas comment je t'ai laissé me convaincre. Je veux dire, tu vas te doucher où ? »

« Je suppose que je monterai chez Karen tous les deux ou trois jours. »

« Qu'est-ce qu'ils ont fait d'autre cette semaine ?

« Surtout, on a regardé, et on s'est fait du souci pour ce barrage. Avec le déversoir bouché, ça a ruisselé par-dessus toute la semaine, et C'est terrifiant, mais on peut rien y faire. Il pleut. On a plus de terre pour ça, et maintenant c'est juste de l'attente. Mon grand plan, c'était de rajouter un samedi, payer, poser le tuyau du déversoir. Et puis il a plu. »

« Ils ont bossé toute la semaine sous la pluie. »

« Ouais, mais pour poser le tuyau du déversoir, faut baisser l'eau d'à peu près cinquante centimètres. On peut pas faire ça sous la pluie. »

« Lundi, alors ? »

« C'est le plan. »

« T'as fait autre chose ? »

« Je les ai mis sur l'allée de derrière. »

« C'est quoi, une allée de derrière ? »

« Ben, si on met la maison là-bas, et que le garage est au niveau du sous-sol à l'arrière, il va falloir rouler le long de ce flanc de colline là-haut, passer par ici et faire un lacet pour revenir vers la maison. »

« Je vois pas. »

« Bon, viens là. »

« Ils annoncent de la pluie toute la semaine. »

« Pas étonnant. Mes jambes ont doublé de volume ici, avec toute la boue collée aux pieds toute la journée. C'est pour ça que toi t'es si essoufflée, et moi j'ai l'habitude. »

« On dirait que Cody a signé celui-là aussi. »

« Bon sang, ce gamin est une calamité. »

« Oh mon dieu. »

« Quoi, il a eu ce côté-là aussi ? »

« Non, regarde ça. »

« Charlie aime Bobbie, 11/8/89. »

« C'est le jour où ils ont acheté ce terrain. C'est dans les papiers du titre de propriété. »

« Sérieux ? »

« Oui. »

« Je veux dire, t'es sûr ? »

« Ouais, c'est dans le dossier, dans mon bureau. »

« Alors ils sont montés ici après la signature, exactement comme nous, et ils ont signé un arbre pour marquer le coup. »

« Tu devrais m'aimer comme ça. »

« Et c'est un hêtre, un Beechnut en plus. J'ai des visions de The Jerk, il déteste ces boîtes de conserve. »

« Qu'est-ce que tu racontes..? »

« Faut réparer cet arbre tant qu'il est encore mouillé. File au Farmer's Co-op et prends un pot de Tanglefoot. Je vais couper des branches sur ces rejets et préparer tout ça. »

« Genre, maintenant ? »

« Oui. Cet arbre est mort si on met pas un pansement dessus. »

« Ça s'appelle comment ? »

« Mastic à greffer Tanglefoot. C'est un pot blanc avec des lettres rouges. »

Chapitre 48 – dimanche 28 janvier

« Pourquoi t'es r'venu les mains vides, fiston ? »

« Sa bonne femme est là-haut avec lui. »

« T'as pas pu l'avoir ? »

« Nan, y z'étaient là-haut quand j'suis passé par-dessus la crête. »

« Qu'est-ce qu'y foutent là un dimanche ? »

« J'sais pas. J'écoute depuis la crête, j'les entends ben, y causent d'acheter une voiturette de golf, mais Tanner va pas tarder, et faut qu'j'rentre. »

« Faut qu'ça reste dans la poche d'chemise, ça. Faut qu'on ait c'te scie pour couper c't'arbre, mais faut qu'tu restes dans l'équipe aussi. »

« Il est qu'midi. On a l'temps. »

« C'est vrai, fiston. On s'y met direct. »

« Laisse Tanner déposer l'ordi, et j'retourne là-haut, voir si y sont partis. »

« C'est une bonne affaire, Mme King nous fait trois mois d'loyer si on va couper c't'arbre aujourd'hui. »

« Ça sert à rien. C'est la mère à Meghan qui paie l'loyer. »

« Elle a besoin d'notre aide. »

« J'vois pas en quoi ça m'avance, qu'on coupe c't'arbre et qu'on soye payés en crédit d'loyer. »

« Ça t'avance, p't'êt' que Mme King elle met c't'argent sur l'loyer à Jed. P't'êt' qu'on débite c't'arbre, on finit d'payer c'te camionnette, et moi j'paie l'reste d'une ardoise. »

« V'là Tanner. »

« Tais-toi. Laisse-moi causer. »

Tu m'dis d'me taire sur mon propre porche. J'me tais pas si j'veux causer. C'est l'Amérique, non ? Pays libre sur le porche libre d'un homme. »

« Salut Cody. »

« Tanner. »

« Bon, voilà l'ordi. Je l'ai configuré, et faut que je te montre des trucs. »

« Tu m'as déjà montré. »

« Pas ça. Tes notes. »

« J'écris pas bien. »

« T'es pas charpentier non plus, mais c'est pas ça. Tiens, regarde la dernière facture que j'ai faite. »

« J'l'ai vue, lèche-cul. »

« C'est pas du lèche-cul, Cody. C'est la trace écrite. C'est la référence.

« C'est sa trace à lui, sa référence. C'est son boulot, qu'il nous refile. »

« Cody, ces conneries ça marche peut-être là-haut avec Lonnie, mais je vais pas te laisser m'écraser avec ta machine à rancune. »

« Tout pareil que lui. »

« Cody, je vais te dire ce qu'il faut faire. Tu peux le faire ou pas, mais t'as eu quarante heures par semaine ces cinq dernières semaines, et la paie est bonne. Le boulot est facile. Le type est dur, mais il est honnête – trop honnête. »

« Cet homme est pas honnête, Tanner. J'suis assis là, et j't'écoute causer comme ça à mon gamin, et j'me tais, mais tu viens pas sur mon porche dire qu'il est honnête. »

« Bonjour à toi aussi, Lonnie. Ça fait longtemps que je t'ai pas vu. »

« Là, c'est lui qui fait l'deux-temps, P'pa. »

« Cody. Ça fait cinq semaines que tu bosses, bien payé. C'est le meilleur argent qu'aucun de nous deux ait jamais touché, et je vais pas te laisser tout foutre en l'air. »

« Tu vas pas m'laisser ? Qu'est-ce tu vas faire ? »

« J'espère te faire entendre raison. T'as pris le boulot, Cody. Tu l'as pris. Le type t'a dit les conditions, et t'as dit, oui. Il t'a mis dans une machine et il t'a confié son terrassement, et il supporte ta grande gueule de malin en permanence. »

« C'est vrai qu't'as une grande gueule, Cody. »

« P'pa, j't'ai dit d'me laisser causer. »

« Bon sang, des fois c'est comme un autre monde. Je monte ici te donner l'ordi pour que tu fasses ta part pour l'entreprise – j'ai déjà fait la moitié du boulot. T'as juste à rentrer les projets de la journée et à envoyer les heures quand t'as fini – imprimer la facture, et la remettre. »

« Tout c'que veut c't'homme, c'est d'la main-d'œuvre pas chère, s'bâtir un palais pour m'tenir loin d'ma terre. »

« Qu'est-ce que tu racontes, Lonnie ? C'est pas ta terre. Ça l'a jamais été. »

« C'est not' terre depuis toujours. P'pa a raison. On chasse et on pêche là-haut, presque chaque repas qu'on a la moitié d'l'hiver, ça vient des chevreuils qu'on met dans c'congélo là-dedans. »

« Écoute, c'est pas mon – ça me regarde pas. Mais je veux pas d'histoires là-haut. Rusty et moi on veut ça, et toi aussi, Cody, sinon t'aurais pas pris le boulot. »

« C'est pas toi qui m'dis pourquoi j'prends c'boulot, et c't'homme y dit qu'c'est même pas un boulot d'toute façon. Y dit qu'c'est à nous. Pourquoi on peut pas emmener not' affaire ailleurs ? »

« --- Je vois, Cody. Vraiment. On pourrait faire des devis ailleurs, genre le week-end. »

« C'est tout c'que j'dis. »

« Dur de faire des devis pour des chantiers quand on a pas d'outils, par contre. »

« On lui emprunte ses machines le week-end quand il est pas là. »

« On dirait que t’es tombé sur cette idée en pleine conversation. Déjà, c’est pas correct, et il emménage dans ce cabanon mardi. Sans compter que chaque fois qu’on arrive le lundi, il a fait un tas de terre, ou un trou, ou un bout de route remblayé. Il fait tourner les machines tout le week-end. »

« Ce Yankee tout mou, il va pas rester vivre dans un cabanon en plein hiver. »

« Lonnie, tu connais pas ce mec. Dis-lui, Cody. »

« Il est mou. »

« Vous vous trompez tous les deux. Il est malade. Ça, c’est clair, mais je dirais pas qu’il est mou. Il se laisse marcher dessus par personne, surtout pas par toi, et il est têtu. Il va rester dans ce cabanon et si quelque chose devient dur, il s’achètera juste de quoi régler le problème. »

« C’est tout lui. Il croit que son fric lui achète tout ce qu’il veut. »

« Peut-être qu’il nous prêterait les machines le week-end. »

« Je vais pas devoir quoi que ce soit à ce Yankee. »

« T’as un non pour chaque peut-être, Cody. »

« C’est pas vrai. »

« Tiens, c’est un non, ça. Tu te battrais contre le tuyau d’arrosage si t’étais en feu. »

« J’emprunte rien à ce type. »

« Lonnie, qui c’est qui parle, là ? »

« Tu viens pas me dire de m’occuper de mes affaires sur mon propre perron. »

« D’accord, d’accord. T’as raison. À peu près. C’est juste que je me suis emmêlé les pinceaux. Je suis monté montrer à Cody comment faire les factures pour qu’on soit payés, et on est passés de lèche-cul à idée de génie à on peut pas faire ça, avec plus de bosses et de virages que la servitude de passage là-haut. »

« Tu tords les mots. »

« C’est ce que je dis. Écoute. Voilà les quatre dernières factures. Sers-t’en pour faire la facture de cette semaine. Chaque jour de la semaine a besoin de détails. Lundi, Tanner – a fait ci et ça = heures – prix. Devin et ce qu’a fait Devin, prix. Cody. Rusty. Mardi, pareil. En bas, c’est un sous-total. Je t’enverrai les frais bancaires de la paie de la semaine d’avant, avant toute autre dépense. Tu les listes, et le total se remplit tout seul ici en bas. »

« Se remplir tout seul, ça veut rien dire. »

« Ouais, c’est aussi mon résumé – pas voilà comment, mais voilà ce qui cloche. C’est comme ça que ça marche, Cody. C’est ton tour pour les deux prochaines semaines. Fais la facture pour qu’on soit payés. »

« Si je la fais pas, il paiera juste en liquide. »

« Cody, tu peux pas saboter pour du liquide. Ce type se fera pas avoir. »

« Je veux pas de prélèvement. »

« C’est pas lui qui choisit. C’est le fisc qui dit que tu paies des impôts, pas lui. »

« Mon gars, c’est pas juste. C’est lui. C’est tous ceux-là qui descendent ici nous dire comment on est censés vivre notre propre vie. Cette vallée, elle s’est très bien débrouillée cent ans sans qu’ils viennent ici avec leurs ordinateurs portables avec leurs petits programmes à la noix dedans, qu’un homme peut même plus faire un petit troc, se faire deux ou trois billets pour joindre les deux bouts. »

« T’as pas tort, Lonnie. Mais là, c’est pas du troc à l’arrière d’un pick-up. Cody, ce type a dit qu’il construit une maison, que ça va prendre deux ans, et que la paie est déclarée. Et ça, ça changera pas. Et oublie pas, il paie bien. Tu bossais pour moi chez ma grand-mère à quinze de l’heure. Là, c’est vingt. Tu rentrais avec à peu près six cents avec moi et Mamie, et là tu rentres avec six cent cinquante – et en plus ici t’as l’assurance accident du travail et l’assurance invalidité. Ici t’as une boîte qui peut gagner plus de fric une fois qu’on aura gagné les références en faisant ce chantier. Ici la paie est la même, mais ce que ça rapporte au bout est énorme. »

« La paie, c’est pas la même. Ils me saisissent mon compte en banque, et cette semaine je touche que cent cinquante. »

« Qui c’est qui t’a saisi ton compte ? »

« Je dois du fric sur les amendes, et bientôt le jugement va commencer à encaisser lui aussi. J’arrive pas à sortir l’argent assez vite, la banque est dans le coup. »

« Là, je pige. Donc, tu dois encore des frais de justice, et t’as un jugement en plus. Ça me regarde pas tant que t’en fais pas mon problème. Le type paie sur fiche de paie. Tu prends ou tu laisses, mais tu touches un salaire. Je vais pas laisser tes dettes impayées foutre ma vie en l’air aussi. Alors bosse ou bosse pas. Je m’en fous, mais fous pas mon boulot en l’air. »

« Fous pas ma vie en l’air. »

« Cody, c’est toi qui dois du fric, et faut que tu grandisses et que tu le paies. C’est pour ça que t’as toujours pas passé ton permis ? Tu le sautes exprès pour que les recouvreurs de dettes puissent pas te trouver ? »

« Tout ça, c’est pas tes affaires. »

« Un dernier mot là-dessus, Cody. Ça, ceci, quoi que ce soit. Si tu le mets derrière toi, t’en seras plus prisonnier. »

« C’est pas tes affaires. »

« Génial, ils en avaient. »

« J’ai jamais entendu parler du Tanglefoot de ma vie. »

« Eh ben, le voilà. J’espère que ça marche, quand même. »

« La fille au magasin en avait jamais entendu parler non plus. »

« On verra bien. J’ai déjà taillé les bords bien net. Ce printemps je ferai une greffe en pont, mais faut attendre que les bourgeons sortent pour ça. »

« Comment tu sais ces trucs-là ? »

« Les bords nets et le Tanglefoot, je sais ça par l’expérience de la vie. L’info sur la greffe en pont, c’est le Google. C’est pas notre arbre, et faut qu’on le sauve, alors j’ai cherché s’il y avait autre chose que je pouvais faire pour améliorer ses chances. »

« Faut qu’on le sauve, c’est vrai. »

« Bon, ce qu’on fait, c’est qu’on étale ce truc en couche fine sur la surface écorchée. C’est tout ce que je savais faire. Mais j’ai trouvé ce site d’un verger de pommiers, et ils montrent comment on coupe ces fines branches d’un an sur l’arbre – je vais prendre ces rejets clonaux ici – et on les coupe juste un peu plus grandes que le trou dans l’écorce, et on les enveloppe dans de l’essuie-tout humidifié et bien essoré et dans un sac, et on les met au frigo jusqu’à vers mars quand l’arbre commence à bourgeonner, et il y a toute une méthode pour faire le pont au-dessus de ce trou. »

« Et ça va sauver l’arbre ? »

« Celui-là pourrait s’en sortir sans, en fait. L’arbre là-bas a une énorme déchirure dans l’écorce. Celui-ci, ça fait à peu près qu’un tiers du tour. Il va pas aimer, mais il pourrait survivre. Y a pas de traces de chenilles sur les racines ici, alors je pense qu’il l’a touché de loin en faisant pivoter la caisse ou un truc comme ça. »

« Ce type est une calamité. »

« J’essaie de croire que c’est juste un humain comme nous tous, et qu’il sera à la hauteur s’il a juste un autre point de vue pour regarder son avenir. Mais j’ai jamais eu un gars qui se donne autant de mal pour prouver que j’ai tort. »

« Calamité. »

« Je l’ai mis dans la boîte quand même, Stef. Il en est propriétaire maintenant. J’ai choisi d’avoir trois associés pour que si une personne devient un problème, les deux autres puissent le virer de l’île, mais je veux pas présenter cette technologie aux gars si tôt. »

« Il a bien bossé pour moi, mais je le sentais. Tu m’as influencée, mais j’ai vécu ici toute ma vie, et les Cody de ce monde, c’est pas dur à trouver. »

« T’aimes juste pas son passé avec la drogue. »

« C’est pas que ça. J’ai mis plein de gens au trou pour de la drogue. Certains sont comme ça, mais ce type est différent. C’est comme s’il regardait de derrière les barreaux en notant les horaires des gardiens. »

« Mais la cellule est forgée dans l’esprit. »

« C’est ça. Il est comme un accro à la taule, mais la taule, c’est lui qui l’a fabriquée. »

« Le résultat du format est plutôt cool. Je peux pas vraiment virer le gamin, alors je suis obligé de trouver des solutions de contournement et de travailler ma tolérance. »

« Tombe pas trop de l’autre côté, quand même. »

« Non, mais je peux pas faire de tout le monde le gars de l’arbre non plus. »

« Non, là, tu t’étais emporté. »

« C’était il y a dix ans, chérie. J’avais littéralement payé le type pour couper l’arbre pour que l’autre arbre soit pas abîmé. J’aurais pu le faire tomber sur l’autre gratos. »

« T’es une tête brûlée des fois. »

« Ça dépend des situations. »

« Tête brûlée. »

« T’as entendu ça ? »

« Quoi ? »

« Ce bâton. La voilà. »

« Quoi ? Qui ? »

« C’est un ours. Regarde la crête, là où la lumière… »

« Je le vois. »

« Je crois que c’est celle qu’on voit le plus – je peux pas dire, c’est trop loin. »

« Elle vient par ici. »

« C’est bon. Elle ajuste juste son chemin, c’est raide là-haut. »

« Je me demande si elle nous voit. »

« Elle nous a vus il y a une éternité, elle nous sent. Elle nous entend. »

« J’espère qu’elle parle anglais alors. Reste là-haut. »

« Ha ! Elle va pas descendre ici. »

« Tu parles ours, toi ? »

« Ils nous embêtent jamais. C’est comme s’ils étaient curieux. Ils nous regardent. »

« Comme un public ? »

« Non, plutôt comme s’ils jetaient un œil entre deux pas. »

« Je vois ça. Est-ce – Est-ce qu’elle se couche ? »

« Ouais. Elle doit t’aimer. »

« Je pourrais caresser ses petites oreilles. »

« J’ai demandé aux ratons laveurs. Ils se sont battus pour un bout de bouffe, et ils ont jamais répondu. Elle, tu peux lui demander toi-même. »

« Je veux pas être trop familière. »

« Bon instinct. Je crois que c’est celle qui est pleine, mais elle est trop loin pour être sûr. Elle a l’air différente. »

« Laissons-lui un peu d’espace. »

Chapitre 49 – lundi 29 janvier

« Salut les enfants. »

« Ça fait une trotte depuis la fourche. »

« Mille trois cents pieds, Cody. »

« On pourrait se garer en ligne le long de l’étang. »

« Devin, ta bagnole pourrait pas monter jusqu’ici. »

« Ouais, la mienne, c’est sûr que non. »

« Ça fait à peu près six cents pas. »

« Sérieux, tu comptes ? »

« Ben, ouais. Par exemple, vous vous êtes garés il y a huit minutes, et je suis sûr que vous avez pointé sur vos petites applis. Donc, ça m’a coûté deux dollars soixante-sept pour monter chacun de vous en haut de la côte. Ça fait dix dollars soixante-huit pour amener toute mon équipe de leurs places de parking jusqu’au chantier. »

« Patron, moi je pointe quand je quitte ma maison. »

« Alors ça, c’est du vol, Cody. »

« En quoi c’est du vol, Tanner ? Toutes les boîtes de dépannage font ça. Elles facturent le temps à partir du moment où le camion quitte le dépôt, et la plupart de ces gars partent de chez eux. »

« Tanner, il croit qu’il m’a eu, là. Mais ça, c’est une question de transparence, Cody. C’est les règles de prix annoncés d’avance. T’as pas négocié ça dans ma facturation au moment du devis, donc tu peux pas pointer et facturer pour traverser ces trois quarts de mile de chez toi à chez moi. Maintenant, si tu veux attaquer ta propre boîte en justice pour ce temps de trajet, libre à toi, mais il y a une caméra pile à la limite de la propriété, et le cloud de Ring enregistre ton heure d’arrivée ; aujourd’hui, sept heures cinquante-trois. T’as monté la côte à pied, et t’avais une minute de retard pour avoir tes consignes. »

« Les consignes, ça fait partie du test 1099. »

« Regarde la courbe de la conversation, Cody. Ça a commencé par vous êtes payés depuis le parking. Je t’ai dit ce que ça me coûtait de vous faire monter la côte à pied. Tu me dis que tu pointes depuis chez toi depuis cinq semaines. Je t’ai dit qu’on avait pas négocié de tarif de déplacement parce que vous êtes pas une boîte de dépannage, vous êtes une boîte sous contrat. Je suis prêt à vous payer dix balles pour venir bosser. Je me fous de comment vous les partagez. C’est pas mon souci. Dix balles. Facture-les. »

« Ça a commencé parce que t’es radin. »

« Le plus ironique, c’est que mon plan, c’était de vous donner une leçon de facturation avec votre journée de boulot, parce que dans ma tête je donne pas juste une entreprise, je donne le savoir pour faire tourner une entreprise – et ça, plus que n’importe quelle autre chose sur toute la verte Terre, c’est un point de vue. Mon intention, c’était de montrer la différence entre le point de vue d’un patron et le point de vue d’un employé – remarque que j’ai pas dit POV, Rusty. »

« J’aurais pas pu concevoir une meilleure leçon avec tout un dossier de formation des ressources humaines. »

« Alors, euh. Je crois pas que j’aie appris quoi que ce soit, là. »

« Commandez le petit-déj. Allez le chercher. Ce soir, c’est ma dernière nuit à dormir dans une maison, et on a plein de trucs à finir. »

« Salut. »

« Salut. »

« Comment va le Department of Revenue aujourd’hui ? »

« J’emballe les deux trois derniers trucs à emmener chez Karen demain matin. Je prends ma journée pour m’installer là-bas. »

« J’aimerais pouvoir t’aider. »

« C’est juste deux trois cartons. »

« Tes batteries sont arrivées ? »

« Non, mais elles sont en cours de livraison. Le transporteur a appelé pour confirmer qu’on a un quai de chargement. »

« Il est où, ça ? »

« Sur le siège avant de cette chargeuse compacte. »

« Pourquoi ils livrent pas juste avec un camion qui peut monter l’allée ? »

« C’est pas qu’ils peuvent pas monter. Regarde l’entrée. Le même truc qui nous protège des regards indiscrets et des curieux qui viennent fouiner, c’est ce qui fait qu’un chauffeur de camion pense que c’est impraticable. Tout ce que tu vois, c’est une allée de gravier qui monte dans un virage sans visibilité. Ils sont comme les coyotes, s’ils voient pas de sortie, ils ont peur d’entrer. »

« Les coyotes s’en sortent pas mal avec un AR, cela dit. »

« Chaque conversation que j’ai aujourd’hui part en vrille à toute vitesse. »

« C’est de ta faute, Parables. »

« Je m’appelle Slippers. »

« Mikey Slippas. »

« Bon Dieu. Ça va être une année de cette connerie d’amour par téléphone, et elle, elle a un bureau douillet avec un fichier de contacts à casser des couilles. »

« C’est toi qui l’as choisi. T’aurais pu prendre un appart. »

« Continue le compte rendu. Je dormirai un peu tranquille en sachant que ma femme de quarante-deux ans dort dans son lit une place d’enfance avec son toutou d’amour de trente kilos. »

« J’ai quel âge ? »

« 27 avril 1982, Madame. Vous êtes dans votre quarante-deuxième année. »

« Quarante et un. »

« Quarante et un ans et deux cent soixante-dix-sept jours. »

« Quarante et un. »

« Oh, jour historique. FedEx vient de passer le haut de la digue. Il monte l’allée. »

« Sans déconner. Qu’est-ce qu’il a ? »

« Je crois qu’il a mon futon d’Amazon. Devin est revenu avec la bouffe aussi. On se parle plus tard. »

« Bisous. »

« Bisous. »

« Il est lourd ce truc, patron. »

« La livraison est gratuite, cela dit. »

« Que dalle, ça nous a coûté à peu près trois balles pour le porter depuis la digue. »

« Ouais, c’est ça. Là, je t’ai eu. »

« Laisse-le dehors. On le montera après le petit-déj. »

« J’adore ce steak pané à la sauce. »

« Ça, c’est un truc sur lequel on est d’accord, Cody. Bon, aujourd’hui on a plein de choses à faire. J’emménage ici demain après la signature, et on est pas encore prêts. Le cactus a survécu, c’est déjà ça, mais la météo annonce une minimale de vingt-sept demain soir. »

« Tu vas te geler les roustons. »

« Ça ira. On reçoit douze batteries aujourd’hui. C’est la taille maximale que Pytes indique pour une pile de batteries dans le hub. Le chauffage a tourné toute la nuit dernière au réglage le plus bas, soixante degrés. Et il a vidé les batteries jusqu’à vingt pour cent. »

« T’avais pas commandé d’autres batteries ? »

« Si. J’ai commandé un lot le jour où on a installé cet appareil. Le transporteur a appelé, et ils seront là ce matin. Le problème, c’est que si on installe seize batteries, on a quatre-vingts kilowatts, mais on peut pas charger autant. »

« On a un numéro de jonglage à faire aujourd’hui, et devine ce qui passe au second plan. »

« Pas encore la digue. »

« C’est ça, Cody. La digue doit encore passer au second plan pendant qu’on prend le reste des panneaux solaires de la première commande et qu’on les installe le plus vite possible. En gros, faut qu’on installe les batteries - et ça va être beaucoup plus compliqué que le premier rack – et faut qu’on monte trois supports de huit panneaux solaires chacun. »

« Quoi, pas de leçon de maths cette fois, patron ? »

« Non, là c’est une leçon de tri d’urgence. On a vingt-quatre heures pour installer ces batteries, et on peut pas désinstaller ces quatre-là parce qu’elles sont loin d’être équilibrées avec les douze qui arrivent aujourd’hui, qui arrivent à environ cinquante pour cent. Donc faut qu’on charge au moins six kilowatts dans ces batteries pendant tout le temps qu’on monte ces batteries-là. »

« Alors, euh. On construit ces supports en bois encore ? » « Non. En Unistrut. »

« Y a un tas caché d’Unistrut et de boulons quelque part par ici ? »

« Non. Ils sont sur la liste de courses du jour. Prends un chauffage Dr. Infrared DR-968. Voilà le lien. Ce Duo sert quasiment à rien en dessous de quarante degrés, et un chauffage d’appoint donne une impression de chaleur même quand la pièce l’est pas. On pourrait même bricoler un petit caisson autour pour que, quand il est réglé sur cinquante degrés, il chauffe et se coupe plus souvent. »

« Tu te perds dans les détails, patron. »

« Pardon. Je réfléchis à voix haute. Bon, alors il nous faut trois supports pour les panneaux. La tension en circuit ouvert de ces panneaux met la taille de la chaîne à huit. Trois supports de huit, ça fait un peu plus de dix kW nominaux. Disons trente kilowatts de récolte. Ça va être juste avec le chauffage. »

« Tu réfléchis toujours à voix haute ? »

« Oui. »

« Réfléchis à voix haute à combien d’Unistrut il nous faut. »

« Mignon. Prends la carte et prends Devin. Allez par là-bas, et je t’envoie la liste de courses par texto. On a une journée chargée. Faut qu’on réceptionne tout le matos solaire, qu’on le monte ici, qu’on installe les batteries, qu’on monte ce futon, et qu’on commence les supports solaires. Grouille »

« Ça marche. »

« Rusty, monte ce futon. Cody, suis-moi. Faut qu’on mesure des trucs et qu’on se prépare. »

Liste de courses :

Superstrut 1-5/8 x 10ft, calibre 12, demi-fente – 60 barres

– prends le galva argenté, 34 $ pièce à partir de 10

– ça fait deux chariots. Prends un chariot plateau.

Écrous à ressort, 3/8-16, pour rail 1-5/8 – 192

– vendus par paquets de 5. Ça fait 40 paquets. Prends tout le crochet.

– s’il en manque, les paquets de 5 de marque NEWHOUSE marchent pareil

Boulons hexagonaux, 3/8-16 x 1" – 192 – prends la boîte, pas le bac

Rondelles plates, 3/8 – 200

Rondelles frein, 3/8 – 200

Équerres plates à 90 Superstrut – 24

Pieds de poteau Superstrut – 12

Vis autoperceuses, #12 x 1" – 1 boîte

THHN 8 AWG, noir – 500ft 2 bobines

THHN 8 AWG, rouge – 500ft 2 bobines

Colliers de serrage, noirs anti-UV, 11" – 1 sachet

Chauffage Dr. Infrared DR-968 – 1 – rayon chauffage, ~126 $

– PAS celui avec l’humidificateur

2 tubes de silicone transparent

Et une masse à piquets pour enfoncer les rails

« Salut. »

« Salut. »

« T’as dépensé trois mille trois cents dollars pour quoi, là, chez Home depot ? »

« Il me faut un endroit pour la coke et les putes. Faut faire le plein. »

« La coke et les putes, hein ? Prends plutôt de la meth. On a pas les moyens pour la bonne came. »

« Ça double la valeur du coupon. Les putes à la meth sont bien moins chères que les putes à la coke. »

« Je vais te retirer ton permis de sortie. »

« Ça colle pas avec la métaphore. »

« Qu’est-ce-que-t’as-acheté ? »

« Bon, j’ai commandé ces panneaux solaires l’an dernier… »

« Stop. Aujourd’hui, Michael. »

« Il nous faut des supports pour les panneaux solaires. »

« Home depot vend du matos solaire ? »

« Non, ils vendent de l’Unistrut. »

« C’est quoi ce bordel, l’Unistrut ? »

« Me le reproche pas. J’ai essayé d’expliquer, mais tu voulais aujourd’hui. Faut que je monte ces panneaux solaires que j’ai achetés l’an dernier, et l’Unistrut, c’est comme du Meccano pour les grands. »

« Chez moi, on était que des filles, Michael. »

« Ouais, mais tu savais ce que c’était, sinon t’aurais pas sorti la carte des genres. »

« Tu sais quoi. Je pense qu’un peu de temps séparés va nous faire du bien. »

« Je me sens déjà plus amoureux. »

« C’est quoi cette liste ? »

« T’as demandé ce que j’avais acheté. Je t’ai envoyé la liste de courses de Tanner »

« J’aime cet homme, j’aime cet homme, j’aime cet homme. »

« Je t’aime aussi. À dans deux trois heures. »

Chapitre 50 – lundi 29 janvier

« Bisous. »

« Bisous. »

« Les gars étaient plongés jusqu’au cou dans le boulot, alors je me suis tiré tôt pour notre dernière nuit. »

« Uber eats ? »

« Ce que tu veux. »

« Pizza Hut, alors. »

« La Cène chez Pizza Hut. Ça me paraît à peu près juste. »

« Ça va prendre un moment avant qu’on puisse redîner à la maison. »

« On a tout emballé ? »

« Jusqu’à la dernière miette. »

« C’est génial qu’ils aient voulu toutes ces télés et ces lits et tout. »

« N’empêche, deux box de stockage de dix sur dix pleins jusqu’aux chevrons, et un troisième à moitié. »

« Et trois remorques. J’ose pas imaginer s’ils avaient pas acheté tous les meubles. »

« Et le billard. »

« Ça, c’était parfait. Tu vois mes gars démonter ce truc ? »

« C’étaient mes gars quand ils ont emballé. »

« T’as vérifié tous les placards et tout ? »

« Ouaip. J’ai fait tout vérifier aux femmes de ménage aujourd’hui quand elles ont fait le grand nettoyage. »

« Vérifié deux fois ? »

« J’ai vérifié deux fois. Tout ce qu’on a à faire, c’est rouler la literie dans le drap-housse comme le baluchon au bout d’un bâton demain matin en partant, et on se casse d’ici. »

« Tu m’as emballé de la literie pour le cabanon ? »

« C’est dans ces sacs-poubelle dans le garage. »

« J’essayais de comprendre ça. Je croyais que t’avais fait une grosse teuf pour le Department of Revenue ou un truc comme ça avant la signature. »

« J’ai commandé la pizza bien cuite. »

« Y a rien à boire. »

« J’aime l’eau. Allume les lumières de l’allée ; Eats dit que c’est une fille qui livre. »

« Tu vas embobiner qui pour les livraisons des filles au cabanon ? »

« Les putes, évidemment. »

« Pourquoi pas juste leur faire apporter le dîner avec la coke ? »

« La coke coupe l’appétit. Tanner, c’est mon nouveau Uber Eats. »

« Il est au courant ? »

« Il a négocié comme un champion. Il s’est obtenu un plat gratuit à chaque livraison et un repas en prime s’il va chercher à Knoxville. »

« T’es complètement cinglé. »

« Que Dieu t’entende. »

« Tu ferais mieux de vérifier ce Ring. »

« C’est juste les gars. »

« Il fait nuit dehors, Michael. En plus j’ai regardé celle où ils descendaient à pied jusqu’à leurs bagnoles. »

« Putain de merde. Y a un mec, deux mecs en motocross. »

« Où ça ? »

« À la caméra à bestioles. »

« Peut-être qu’ils ont, genre, l’habitude de faire de la moto là-haut. Tu les as déjà vus avant ? »

« Non. Faut que je monte là-bas. Toi, tu surveilles les caméras et tu m’appelles s’ils rentrent dans les remorques ou dans le cabanon. »

« Tu vas pas… »

« Si, Stefanie. »

« Tu seras pas là-bas avant une heure. Tu seras pas rentré avant huit heures. »

« Je resterai juste là-bas. Faut que j’y aille. »

« Tu peux pas faire ça. »

« Ouvre juste le Ring et surveille-les. Faut que je prenne Kitty. »

« Ils sont toujours là-haut ? »

« J’entends les moteurs des motos, mais je les vois pas. »

« Genre, ils sont passés après le cabanon et… »

« Oui, The Equipment Yard les a jamais vus. T’as vu celle de la Critter Cam. Ils se sont arrêtés au cabanon, mais ils sont pas descendus. T’es où ? »

« Je viens de prendre Pellissippi. Mon téléphone a sonné plusieurs fois. »

« Ils sont redescendus à l’étang deux fois et remontés par ce sentier avec l’arbre. »

« L’arbre Charlie ? »

« Oui, l’arbre Bobbie. J’entends encore leurs moteurs, mais ils sont nulle part en vue. »

« Bon, ferme l’appli. Laisse-la t’alerter, garde ta batterie. Je fonce. »

« J’ai jamais entendu une bestiole détester autant la voiture. »

« C’est comme ma sirène perso. Faut que je me concentre pour les flics. Appelle-moi si tu les vois, et je t’appelle quand j’arrive. »

« Salut. »

« Ils s’en vont. »

« Je suis sur Ellijoy. »

« Tu vas peut-être les croiser. »

« Peut-être. Je serai sur Dripping Springs dans une minute ou deux. »

« Ça a été rapide. »

« J’ai tapé le cent sur Pellissippi. »

« Quand même. »

« J’ai doublé deux voitures sur la 411 aussi. Y en a un qui a fait le truc. »

« Quoi. »

« Le truc. Quand ils essaient d’accélérer quand tu les doubles d’un coup. Putain, j’adore l’électrique. Leur moteur qui rugit, et le mien qui leur laisse une brûlure de vent sur la portière conducteur. »

« Une brûlure de vent, hein ? »

« Je crois que je vais juste monter et aller jusqu’au bout. Kitty est dans la voiture, cinq minutes de souffrance et c’est fini. »

« Enfin, t’es parti avec cette intention. »

« Ouais, mais c’était sur un coup de tête. J’ai pas pensé à ce moment-là. Si elle était pas là, je ferais demi-tour et je reviendrais. »

« Tu peux toujours. »

« Alors elle se taperait l’aller-retour, cette fois beaucoup plus long, et puis elle referait tout demain. »

« La pizza est bonne. »

« Aïe. »

« J’espère qu’il y a un véto qui se déplace là-haut. Jamais le Dr Barry va aller aussi loin. »

« Je suis sûre qu’il y en a. On fourre pas juste le cheval dans une caisse de transport pour le traîner chez le véto. Et ces vétos-là soignent en général toute la ferme quand ils arrivent. »

« Il me faut un véto pour Clover. »

« Même véto. »

« Toujours pas de véto. »

« Logistique. »

« T’as tout ce qu’il te faut là-haut ? »

« Je crois. Je vis et je note si c’est pas le cas »

« T’as pas d’assiettes ou de verres ou quoi que ce soit. »

« J’ai deux trois gobelets McDonald’s sur la banquette arrière . »

« J’aurais aimé y penser avec la pizza. J’ai bu dans mes mains sous le robinet. »

« Tout le monde campe ce soir. J’arrive, là. Aucune trace des motocross. »

« Les pauvres voisins. Toutes ces années, et rien que des passants, et maintenant de la circulation la nuit à gogo. »

« Faudra que je passe en bas demain pour échanger les numéros de téléphone et tout ça. »

« C’est une bonne idée. »

« C’est tellement noir ici. Laisse-moi y aller que je rentre Kitty et que je me démerde avec tout ça. »

« Je t’aime, Michael. »

« Je t’aime aussi. On va s’en sortir. »

« Bon sang, t’as pas d’autres amis ? »

« J’appelle juste pour le dernier verre. »

« T’as vu le lynx sur la Critter cam ? »

« J’ai vu le lynx sur la cam à globes oculaires. »

« Elle connaît l’accord de partage ? »

« Comité d’accueil. »

« Kitty se sent la bienvenue ? »

« Elle est dans le coin, les pattes repliées dessous. Les yeux grands ouverts. T’entends ce hibou ? »

« J’ai entendu un truc. J’ai cru que c’était la télé. »

« Pas encore de télé. On les a toutes vendues. »

« Il est bruyant. »

« C’est réel. »

« Réellement bruyant. Ça glace le sang. »

« L’appli annonce une minimale de vingt-sept cette nuit. Le thermomètre dit qu’il fait quarante-deux ici, là. Quarante et un quand je suis arrivé. »

« Y avait un chauffage dans ta liste aujourd’hui. »

« Ouais. On a pas eu le temps de monter et d’équilibrer les nouvelles batteries en pack aujourd’hui. On les a déballées et empilées, et on les a montées sur un chariot avec des roulettes, mais on les a pas encore branchées. »

« Ça veut dire quoi ? »

« Ça veut dire pas de chauffage. »

« Tu vas te geler le cul. »

« Mais non. Kitty va s’y faire. Je vais faire le lit, et à la minute où je m’assois elle va venir pour des caresses. »

« Jamais vu deux bêtes aussi différentes. Si je devais faire le lit, Clover serait partout pour s’assurer que je puisse pas. »

« Celle-là sera sur mes genoux à la seconde où je m’assois, et elle sera de retour au creux de mon bras à baver d’ici quelques jours. »

« Il va te falloir du chauffage. »

« C’est pas une partie de plaisir, mais la couette en duvet devrait suffire, et sinon je peux monter dans le pick-up et mettre le chauffage. »

« Alors, t’es juste assis là sur le lit, emmitouflé dans une couette ? »

« Non, je range. Les gars ont mis ici le fauteuil inclinable rouge de mes années en Floride. Le futon est monté, mais il fallait que je mette le drap-housse dessus. Il fallait que je sorte tout le bazar du pick-up. »

« T’as été occupé. »

« Faut bien. On doit installer cet endroit comme projet à côté. On a rempli tout l’arrière de la digue avec de la terre. On a bouché exprès le tuyau du déversoir godet après godet. L’étang est plein comme une tique, là, et faut qu’on installe les choses ici et en plus qu’on glisse un déversoir de secours, sinon ça va déborder par-dessus. »

« Ça veut dire quoi, déborder par-dessus ? »

« Ça veut dire une équipe solaire et une équipe déversoir de secours demain. »

« Tu n’arrêtes pas de dire de secours. »

« L’étang est plein. Là, il fait que baver par-dessus, diffus – de la bave. Si on prend encore une goutte de pluie, l’eau va trouver le point le plus bas, et elle va commencer à creuser une tranchée dans le haut. Bon, on a prévu que cet endroit-là soit là où le flanc de la montagne rejoint la digue, mais ça va nous faire gagner que quelques heures s’il pleut comme cette semaine. »

« Mais c’est quoi l’urgence ? »

« Si l’eau commence à creuser une tranchée, la tranchée augmente le débit, et ça s’alimente tout seul, tranchée plus profonde, plus d’eau, tranchée plus profonde, et ça se vide complètement. »

« Bon, donc, il fait vingt-sept cette nuit. Pas de chauffage. Une digue au bord du gouffre, et un lynx qui fait des rondes autour du périmètre. Ça a l’air d’une super balade sur le pont pour aller pisser. »

« Oh, putain, non. J’ouvre cette porte, et Kitty se barre. J’avais trois gobelets dans la voiture. J’ai fait de la place sur l’étagère, et je balancerai l’eau demain matin. »

« T’es dégueu. »

« Toi non plus, t’irais pas dehors. »

« Moi, je me serais pas mise à la porte de ma maison pièce par pièce comme un puzzle. »

« Alors t’aurais pas les fonds pour construire celle-ci. Tant qu’on y est, ajoute des spots de sous-face au planning de construction du cabanon. »

« Bon, Davey, je sors Clover, et on va se coucher. »

« Davey – »

« Ouais, c’est… »

« Crocket. Je t’ai devancée. Mais c’est pas le Kentucky ici. »

« L’État le plus vert du pays du Tennessee, petit malin. »

« Je t’aime. »

« Je t’aime aussi. Appelle-moi quand tu te réveilles que je sache que t’as survécu. »

« C’est comme s’il savait que j’arrivais, Deddy. »

« Pourquoi tu ramènes cette scie là-bas, bordel ? »

« Deddy, il va voir que cette scie a disparu à la minute où il va faire couper un arbre. »

« Et alors ? Il sait pas que c’était toi. »

« C’est pas la question. »

« Comment ça c’est pas la question, Cody ? On en tirerait un bon troc de cette scie. »

« Je la ramène. »

« Tu fais comment ? »

« Je fais un Z. Je rentre par le premier côté à la fourche, et je reviens en arrière jusqu’au X. »

« Qu’est-ce que tu racontes, bordel, le X ? »

« Je traverse le vallon en biais, et je rentre par les remorques en dehors de cette nouvelle caméra qu’il a mise là-bas. Je mets la scie par la porte de côté. »

« Pourquoi t’as pas juste fait ça quand t’y étais ? »

« Je suis rentré par l’autre côté, pas besoin du Z, mais là il déboule dans l’allée à fond. »

« Pourquoi tu crois qu’il est venu un jour plus tôt ? »

« S’est sûrement engueulé avec sa bonne femme. Tout ce qu’ils font au téléphone, c’est se chamailler. »

« Alors tu t’es posté sur cette haute crête, et tu le surveilles d’en haut ? »

« Ouais, il se gare à côté du cabanon, et il rentre ce chat, et il fait quelques allers-retours. Ce lâche pisse dans un gobelet, le met sur l’étagère tellement il a peur de sortir dans le noir. »

« Tous autant qu’ils sont, des lâches. Pourquoi t’es revenu ? »

« La lune était grosse, au sud-est. Elle me braquait dessus comme un projecteur. La pleine lune, c’était y a que deux trois jours. Il éteint sa lumière, je reviens. »

« Mais pourquoi t’as pas juste refait tes pas en arrière pour finir ? »

« Je l’ai fait, mais ça m’a rapproché de la maison. J’ai laissé la scie dans ce vieux chêne creux juste à côté du mirador. »

« Faut qu’on s’en occupe ; maintenant qu’il habite là, c’est notre seul mirador. »

« Les marches de ce mirador sont pourries. »

« Prends-toi des chutes de bois du chantier, et on fait des nouvelles marches. »

« Je remonte, je rentre par le bon côté, je dépose cette scie, et je rentre à la maison. »

Chapitre 51 – mardi 30 janvier

« Salut les gars. »

« T’as dormi ici cette nuit. »

« Ouaip. »

« T’es revenu quand ? »

« On a vu des types en motocross sur la caméra, et je suis reparti au cas où ils auraient besoin d’emprunter quelque chose. »

« Assez froid pour toi, patron ? »

« C’est pas une partie de plaisir. »

« T’as déjà réservé au Marriott ? »

« Non. Un peu de froid a jamais tué personne. »

« Ouais, c’est ça. C’est quoi la galère du jour ? »

« La galère ? Tu veux dire le boulot ? »

« T’as pas la signature ? »

« Si. 10 h 30 en ville. On a trois équipes aujourd’hui. J’ai appelé Southeast Drainage, et ils livrent sept longueurs de buse de quinze pouces. Ça fait cent quarante pieds. En attendant, je veux que Tanner et Devin fixent les panneaux sur le cadre qu’on a commencé hier. Toi et Cody, vous commencez à enfoncer à la masse les barres de base qu’on a récupérées des chutes. Mêmes mesures que le premier support. »

« Je retrouve Stef pour le petit-déj en ville. »

« Elle descend jusqu’en ville depuis Wear’s Valley ? »

« Wears ? Non. Je suis monté seul hier soir. Elle est restée à Hardin Valley, et elle trimballe ses affaires chez Karen à Wear’s Valley après la signature. »

« Alors, euh, moi et Devin sur les panneaux solaires et ces gars-là commencent les deux autres supports. Tu veux que je bosse sur la batterie ? »

« Non. Faut que je sois là pour ça. C’est pas exactement la même architecture que le banc de quatre batteries. Il nous faut un bus combineur et quelques autres trucs. Je serai revenu vers midi à peu près, et on pourra s’y mettre à ce moment-là. »

« Si on finit ça avant que tu reviennes, tu veux qu’on tire le fil ? » Ça marche. Prenez tout le fil. Coupez chaque rouleau en deux. Ça fera quatre lignes. »

« Mais on en utilise que trois, non ? » Oui, mais si ça suffit pas, on veut pas tout recommencer. Ça va être de plus en plus dur de tirer du nouveau fil dans cette gaine, alors on anticipe l’avenir maintenant. »

« Anticiper l’avenir, c’est du fil gaspillé. »

« Tu recomptes mon fric, là ? »

« Nan, j’dis juste que t’as déjà dit que t’allais déplacer ce cabanon, donc ça veut dire que ce fil sera pas assez long quand tu le feras. Faudra que tu mettes ça à la ferraille, alors, prévois de perdre du fric. »

« D’accord, Cody. Je vais jouer le jeu, mais faut que tu fasses pareil. Tu peux pas continuer à m’attaquer comme si toute ma vie était une insulte personnelle pour toi. »

« Je… »

« Non. C’est encore mon tour. Home Depot a du fil de calibre huit en promo cette semaine, deux cents si t’achètes au moins deux rouleaux. J’ai acheté quatre rouleaux. Oui, ça finira sur un tas de ferraille quand je déplacerai le cabanon, mais je joue sur le long terme, et je connais une chose mieux que tout le reste, les marchés. Je sais que la doctrine de l’usage le plus rentable s’applique à tout. Le temps que je mette ce cuivre à la ferraille, qui aujourd’hui pèse cent vingt livres, le cuivre sera grave haut. J’en tirerai au moins sept cent vingt dollars à la ferraille quand le prix de la ferraille sera à six balles. »

« La ferraille a jamais été à six balles. »

« Bon, Cody, encore une fois. Je connais les marchés. Et je sais que les moteurs du marché indiquent que le cuivre est sur le point de décoller. »

« Quels moteurs du marché ? »

« Y a pas eu de nouvelle mine de cuivre depuis des années parce que l’exploitation du cuivre est pas rentable, ce qui veut dire que plus de soixante-dix pour cent du cuivre extrait aujourd’hui est un produit secondaire de minerais de plus grande valeur. C’est un déchet. Et beaucoup de ces mines principales de nos jours se surspécialisent pour maximiser la rentabilité, donc les entreprises qui reçoivent pas de subventions pour mettre exprès le cuivre de côté le font pas. En plus, plein de mines s’épuisent. Et ça, c’est côté offre. Le mieux, c’est que les projections côté demande crèvent le plafond. Tout ce dont on parle de nos jours, c’est les data centers. Donc, l’offre est sur le point de diminuer de moitié, et la demande va exploser. Six dollars, c’est prudent. Je vais peut-être même gagner de l’argent sur ce fil que j’ai acheté en promo hier. »

« T’en sais rien de tout ça. »

« Cody, si. Et je vais même en rajouter avec d’autres trucs que je sais. Tu connais le prix spot du jour, peut-être, mais tu le connais parce que tu te procures ton fil à la pointe de la pince, au point du désespoir, et tout ce fil que j’ai fait emballer à Tanner – pas toi – à Hardin Valley traîne là depuis jusqu’à un an. Pour moi, ce fil, c’est comme cette casse au bout de la route. Je vendrai les trucs quand les trucs atteindront leur plus haute valeur. Pour l’instant deux cents livres et quelques dorment dans la remorque électrique en bas, et ceux-là vont s’y ajouter, et le temps que mon objectif de prix soit atteint, ça fera près de mille livres, plutôt que les cinquante balles à la fois que t’arrives à rassembler. »

« Tu fais comme si tu me connaissais. »

« Cody. C’est public. T’as volé du fil qui pesait vingt livres, mais ils t’ont inculpé pour dix mille dollars de dégâts matériels. C’est écrit noir sur blanc dans les documents. Ta restitution, c’est dix mille dollars. Toujours impayée à ce jour, je me permets d’ajouter. »

« Vous êtes tous pareils. Vous croyez tout savoir. »

« Pas tous pareils, Cody. Je suis le premier du genre. T’as fait tout ce qui était en ton pouvoir pour que je m’en prenne à toi, et contrairement à tous les autres qui t’ont viré, moi je continue d’essayer de faire de ton comportement de connard des moments d’apprentissage. T’es grossier, insubordonné, tu commets des délits sur ma propriété, la propriété d’une flic. T’as cassé l’ordinateur. T’attaques exprès mes arbres avec la pelleteuse. Tu me voles en pointant depuis chez toi. Je t’ai littéralement pris dans la cour à matériel en train de repérer ma réaction à ta journée amène-Deddy-pendant-ton-jour-de-congé. T’as des dettes énormes, ce qui est la menace de tout employeur, et t’as un casier pour vol écrit en gras. Je t’ai donné de l’argent pour un permis de conduire il y a presque quarante jours, et un enregistrement de notre conversation privée que tu montres à tes potes, et je vois pas de bonne raison de le montrer à part une espèce de campagne de faits tordus, parce qu’il y a aucune version de cette conversation enregistrée où t’as pas perdu. Alors, tu peux dire que je te connais pas, tu sais que si. L’inconnue ici, c’est que toi, tu me connais pas. Je crois que même avec tout ça, t’es quelqu’un d’intelligent, et j’ai toutes les raisons de garder espoir pour toi. Maintenant va bosser. L’heure de la signature. »

« Alors, voilà. On a vendu notre maison. »

« C’est l’heure du tour d’honneur ? »

« Tu l’as mérité, mais j’ai que le temps de déjeuner, et faut que je retourne à la vallée. »

« La vieille vallée. »

« La bonne vallée. »

« C’est la bonne vallée. Et on va construire juste à côté. Notre propre vallée. »

« Rentrer chez soi pour construire notre propre maison. »

« On vient de vendre ma première vraie maison. »

« Et moi, je retourne à ma deuxième vraie maison. »

« Ça fait des sacrés écarts. »

« Des sacrés. »

« Le passé doit être un prologue, mais le prologue n’est pas une prédiction. »

« La prédiction est une folie. »

« Je prédis des folies à venir. »

« Tout nouveau commencement vient de la fin d’un autre commencement. »

(Parfois ici, parfois là, et parfois avec des gens qui me détestaient de façon incontrôlable.)

Chapitre 52 – mardi 30 janvier

« Waouh ! Faut que je vous laisse seuls plus souvent, les enfants. »

« Ouais, patron. Je pensais la même chose. »

« Cody, t’es tellement plein de conneries. Tu fais genre productif. T’es parti dans les bois et t’es pas revenu pendant vingt minutes. »

« Fallait que j’y aille. »

« T’as chié dans mes bois ? »

« Je suis rentré chez moi. »

« En tout cas, vous avez monté les deux cadres, et vous avez entièrement posé les panneaux sur le premier, et vous avez réceptionné la livraison de buses en prime. »

« Euh, enfin, on a eu trois heures. »

« Des heures productives. On est encore très en retard. J’ai presque pas envie d’interrompre et de donner des consignes, mais on a de gros besoins, tous en retard, dépassés. Faut que je répartisse le boulot. Quelqu’un a des préférences ? »

« C’est quoi le boulot ? »

« Il nous faut une équipe qui continue le solaire pendant que moi et l’autre équipe on pousse un délestage pour toute cette eau. La météo annonce de la pluie toute la semaine prochaine, et le tuyau du déversoir est bouché depuis trop longtemps tel quel. Entre les sources et le ruissellement de la semaine dernière, ce débordement diffus va pas tenir plus longtemps. C’est trempé de part en part, et faut qu’on le vidange. »

« Je conduis la pelle. »

« Désolé, Cody. Je peux pas te laisser faire ça. Faut que ce soit moi. »

« Mon cul, oui. »

« Je suppose que tu peux repartir dans les bois, alors. »

« Ouais, c’est ça. Calme-toi, Cody. »

« Tanner, toi et Devin sur le solaire. Vous avez coupé et tiré ce fil ? »

« Pas encore. »

« Bon, sortez les sectionneurs et les autres boîtiers de la palette de livraison. Mettez les sectionneurs ici et le reste dans le cabanon. Sortez l’enrouleur de ruban de la remorque et déroulez-le pour la mesure de deux cent cinquante. Coupez le fil. Assemblez les paires, et passez-les dans la gaine. »

« Ça marche. »

« Cody, t’es dans la chargeuse pour maintenir le tuyau. Rusty, t’es le guide. »

« Tu veux qu’on tire le fil avec les mêmes longueurs qui dépassent aux deux bouts ? »

« Non, laissez-en assez au cabanon pour faire les raccordements et laissez le surplus à ce bout-ci. »

« Bon, je vais creuser l’arrière jusqu’au genou, m’arrêter à environ un pied de l’eau. Poser le tuyau et ouvrir le dernier pied doucement. Le laisser se vider de deux trois pouces à la fois. Des idées plus brillantes ? »

« Alors, on met une longueur de tuyau. On la pousse jusqu’au bord d’un petit bout de terre entre le tuyau et l’eau. Cody tient le tuyau en place avec le godet de la chargeuse au cas où le lâcher contrôlé deviendrait incontrôlé, la majorité de l’eau passe par le tuyau. »

« Rusty a pigé. Cody ? »

« Je pige. »

« Bon, je creuse. Allez me chercher le tuyau. »

« Y a de la terre mouillée. »

« Bien vu, Rus. Enfonce le tuyau. Encore un coup. »

« L’eau sort en bas ici. »

« Prends le niveau. Cette pente est trop raide. On veut presque à plat. C’est ça. Mets un peu de terre sous le bout là-bas. »

« C’est bon comme ça ? »

« Oui. Plante ton godet à fond et sors. Tout le monde descend de la digue pendant que je grignote ça. »

« Ça va. »

« Non. Descendez de la digue. Moi et la machine. Voilà, ça part. Si ça se passe bien, ça va prendre un moment. »

« Ça va prendre toute la nuit. »

« Non, j’accélérerai quand on sera sous le rebord. »

« Ça va quand même prendre des heures. »

« J’habite ici maintenant. Je peux surveiller. »

« Si ça lâche, ça va aller vite. »

« Ça coule juste comme il faut, là. Y a même du courant. »

« Attends. J’ai une idée. Me descends pas, patron. Mets la lame de la pelle sur le tuyau, et moi je peux aller chercher un godet plein de terre avec la chargeuse. Si ça part trop vite, je peux balancer un bouchon vite fait pour l’arrêter. »

« Cody, c’est une excellente idée ! »

« L’étang a baissé de six pouces. Viens voir le débit. L’eau creuse le bouchon exactement au rythme de la baisse – comme si elle était juste d’accord avec nous. »

« C’est pas toi qui l’as creusé ? »

« Non. C’est le courant qui le creuse. »

« C’est cool. »

« Carrément. La journée finit dans une heure. Quelqu’un veut rester planté là, les mains sur les hanches, à dire ouais, ça marche, ouais, c’est sûr ? »

« Je reste avec toi, patron. »

« Je peux pas. »

« Pas moi. »

« C’est Rusty qui me ramène aujourd’hui. »

« y a plus que toi et moi, Cody. »

« C’est à plus de la moitié du tuyau maintenant. »

« Ça commence à prendre de la vitesse, quand même. »

« Il est tard. »

« Il fait un froid de merde. »

« J’allais dire monte dans la machine et réchauffe-toi, mais on a passé la moitié du tuyau maintenant. Si tout le truc saute d’un coup, le tuyau peut encaisser. »

« Ouais. Le côté déversoir est bon aussi. Ça a creusé un peu, mais y a un rocher juste sous le débit. »

« Vérifie ce vieux tuyau d’arrivée. Il est à quelle profondeur ? »

« Y a les quatre pouces du haut qui dépassent. »

« Donc on a monté l’étang de quatre pouces. »

« Il en avait toujours eu besoin. Les poissons vont se cacher dans le creux maintenant. »

« Je pensais électrocuter les black-bass pour les sortir et passer à la truite. »

« C’est assez profond. On se baignait ici, et j’ai jamais touché le fond avant que mes oreilles me laissent pas descendre plus. »

« De l’eau froide de source assez profonde pour des poissons à manger. »

« Oh, on les a mangés, les poissons. Y a des poissons-chats là-dedans, et ces crapets-soleil, ils sont délicieux. On a mangé un black-bass ou deux. Mais le meilleur, c’est ces tortues. »

« T’as mangé pas mal de trucs de cet étang, hein ? »

« Ouais. »

« Je vais m’en servir pour la boucle géothermique. »

« C’est quoi, ça ? »

« C’est un genre de chauffage-clim – genre soixante-dix pour cent plus efficace. »

« Ces histoires de rendement, c’est des conneries. »

« Ouais, les rendements, oui. Mais ça, c’est différent. Pense à ton unité extérieure. Elle fait rentrer l’air à la température qu’il a, et elle se sert d’un compresseur pour condenser cet air à une température fixe pour le pousser dans tes bouches d’aération. »

« C’est comme ça que ça marche ? »

« Ouaip. Bon, si l’air qui rentre est à cent degrés, et qu’il faut faire bosser le compresseur pour le transformer en air à cinquante-neuf degrés, ça fait un delta de quarante degrés. La même machine qui fait le même boulot le même jour pourrait prendre de l’air à soixante-dix degrés et le transformer en air à cinquante-neuf degrés. C’est une charge qui bouge et qui change tout le temps. Et c’est pire en mode chauffage. Imagine la température dehors à vingt-cinq, et il faut que tu sortes de l’air à quatre-vingt-dix degrés. »

« Un delta de soixante-cinq degrés. »

« Exactement, Cody. Et t’as même pris le jargon. Voilà la fin. L’air est toujours à une température différente, une humidité différente. Une pression différente. Le ventilateur et le compresseur sont dans un environnement hostile. Ce que fait la géothermie, c’est changer toute l’équation. Tu fais passer quelques milliers de pieds de tuyau en polyéthylène haute densité, tu le remplis d’eau, et tu le fais couler dans l’étang. Tu fais aller ce tuyau jusqu’au coin de ton sous-sol… »

« Et le compresseur est à l’intérieur, même humidité, pas hostile. Le tuyau est dans l’eau, même température. Le delta change jamais. »

« Voilà, frérot. »

« Mais plus de pêche. »

« Ouais, la pêche, c’est compliqué. »

« Alors pourquoi passer à la truite ? »

« Ben, le tuyau en PEHD est prévu, il est enroulé. C’est prévisible. Si tu sais où il est, tu peux pêcher autour. Si un poisson s’accroche, tu sais qu’il faut couper pour pas l’arracher ou y faire un trou. »

« Alors, la boucle, elle est pas juste emmêlée n’importe comment ? »

« Non, on peut la prévoir et pêcher autour. On perdra quelques poissons à cause du truc, mais ça restera pêchable pour les gens qui auront la chance de voir couler les tuyaux. »

« Je serai là ce jour-là. »

« On y sera tous. Monte dans le pick-up. Ce truc se vide sans danger, et même si ça fait sauter le bouchon, c’est moins d’un demi-tuyau d’un coup, et ça va. »

« Six heures, dix pouces de moins. »

« Ouaip, Monte dans le pick-up. Je te ramène chez toi. »

Chapitre 53 – mardi 30 janvier

« Salut. »

« Bisous. »

« Si bien que ça, hein ? »

« Plutôt bien. »

« Raconte. T’es dans la voiture à dix heures et demie du soir ? »

« Fenêtre clope. Ouais, j’ai ramené Cody chez lui. »

« Pas le corps, le garçon, hein ? »

« Ouais, le gars en personne. On surveillait le bouchon de la digue. »

« T’as fait la digue ? Je savais qu’il y avait une raison pour que t’aies pas donné de nouvelles de toute la journée. »

« Tu veux le bon d’abord et le mauvais à la fin comme ça m’est arrivé, ou tu veux une commande sur mesure ? »

« Donne-le nature. »

« Bon, on a fait la digue. Moi tout le temps en train de recharger le compte pour voir si les fonds étaient arrivés. »

« Moi aussi. »

« Y a un truc bizarre avec ces virements. Toujours la même chose. Je reçois le décompte de règlement ALTA. Je le signe. Je connais le chiffre, mais ça a pas l’air d’être de l’argent tant que c’est pas sur le compte. »

« Ma première fois. »

« Ah ouais ? »

« Quand j’ai vendu ma maison de Sevierville, j’ai reçu un chèque de la société de clôture. »

« Chouette. Alors, l’argent est arrivé à peu près au moment où j’ai compris que ma démolition contrôlée sur la digue marchait vraiment. »

« Et Cody, c’est quoi l’histoire ? »

« Cody a été utile aujourd’hui. Ça a mal commencé, mais la digue s’est vidée d’eau et remplie d’informations en même temps. Il se baignait là avant. Y a des poissons-chats, et le mec sait réfléchir. Je lui ai mis la géothermie dans la tête en genre cinq échanges, et il a tout pigé. »

« Il a déjà bossé dans le chauffage-clim ? »

« Non, je te l’ai dit, le garçon est malin. Il a eu cette idée d’utiliser la lame de la pelleteuse comme une sorte de vanne et de stabilisateur de tuyau, et il a ajouté une police d’assurance avec un godet de chargeuse à vider. On a eu besoin de rien de tout ça, mais la vanne a sûrement beaucoup aidé. »

« Alors l’étang est vide ? »

« Non. on le vidait pas. On mettait en place le tuyau du déversoir. »

« Je sais. Je voulais dire, il est descendu jusqu’au tuyau maintenant ? »

« En gros. La partie dangereuse, c'est de l'histoire ancienne. Je vais dormir tranquille ce soir. »

« Et c'est quoi, la partie chiante ? »

« Je l'ai ramené chez lui, mes phares ont balayé la façade, et il nous a piqué du bois pour poser un encadrement autour de la porte d'entrée de chez lui. »

« T'as dit quoi ? »

« Tu m'as entendu. »

« Je voulais dire, qu'est-ce que tu lui as dit, à lui, abruti. »

« Oh, j'ai rien dit. Je le savais. J'ai capté tout le bordel dans le faisceau d'un phare qui tournait, et j'ai dit : à demain matin. »

« Tu l'as laissé voler ? »

« Non, monsieur l'agent. Je l'ai pas laissé voler. »

« Comment tu sais que c'est notre bois ? »

« Et voilà. T'y es arrivée sans moi. Le cèdre, ça a pas de numéro de série, Stef. »

« C'est notre bois ou pas ? »

« Plus maintenant. Quand on a fait l'encadrement de la fenêtre, il l'a coupé trop fin, alors c'est parti dans le tas de chutes. En fait, je comptais m'en servir pour deux étagères au-dessus de la télé dans l'abri, quand Amazon la livre demain, mais il était plus dans le tas de chutes. Je me suis dit qu'il avait servi quelque part. »

« Donc il a volé des chutes. »

« S'il les a volées. C'est pas ça le problème, cela dit, s'il l'a fait. »

« Ouais, comment il est entré là-dedans et a sorti le bois, s'il l'a volé ? »

« Voilà le truc. Les étagères, je m'en fous complètement. Quand tu passeras devant sa caravane, tu le verras là, sur le cadre de la porte d'entrée. Y avait sûrement du pourri ou un truc du genre. Je lui ai filé ce mastic – je l'avais jeté, il l'a ressorti et il a dit, jette pas ça, et il l'a emporté chez lui. Sûrement pour le même chantier. »

« Y a un bébé dans la maison. S'il y avait un trou ou un truc, et qu'il l'a juste volé pour boucher le trou. »

« Ah, la voilà, ma nana. Pas un avertissement peut-être, mais quelqu'un a enfin gagné un peu de marge sur la police des impôts. »

« Ça reste une intrusion. Et comment il a fait sans les caméras ? Ça, c'est ma prochaine quête. »

« Ça se tient. Alors, cette première nuit à la maison ? »

« C'était génial ! J'avais oublié à quel point j'adore être ici. Toute la famille qui vit la vie qui me manquait. Jenny vient de rentrer du match. Elle et Sydney sont allées voir FD, et Karen m'a acheté des draps neufs pour mon vieux lit, le même lit où j'ai dormi la moitié de mon enfance, le même lit que Tommy avait quand il était petit. On a dîné. J'ai déballé mes affaires de salle de bain. J'ai rempli mon placard. »

« Pas de poster de Bryan Adams retrouvé roulé dans le coin du placard ? »

« Nick Lachey, 98-Degrees. Ce mec est toujours aussi canon. »

« La petite Clover a déjà accroché des posters ? »

« Elle a un poster des Pillsbury Grands Biscuits. Mammy lui en a donné un au dîner. »

« Elle l'appelle pas Karen ? »

« Non, biscuits égale Mammy. »

Chapitre 54 – mercredi 31 janvier

« Salut. »

« Salut. »

« Alors, t'as survécu à une deuxième nuit. »

« Ça commence à ressembler à une habitude. Le barrage a survécu aussi. J'y suis pas encore allé, mais l'eau est montée là où elle doit être. »

« Le plan a marché. »

« Pour l'instant. Faut qu'on sorte le vieux tuyau aujourd'hui, et ça va être du poil mouillé. »

« Chaud ? »

« Bof. Il est tôt. »

« Raconte-moi. T'as une clope ? »

« Un café aussi. Par contre, faut que le majordome me ramène des courses aujourd'hui. Plus de lait. »

« Clope, café, histoire, vas-y. »

« Je vais fumer deux cartouches par semaine avec cet arrangement. Plus d'exil au bunker ou sur le porche. »

« Pas encore prêt ? Et le lacet, alors ? »

« Bof. »

« Tu veux plutôt que je te raconte ma matinée ? »

« C'est celle-là. »

« Donc le matin, ici, c'est vers 5 h 30. La petite Clover à la fente de la porte du couloir, comme si elle sniffait de la peinture. »

« Bon début. »

« Alors je la lâche sur les Cotter, je vais faire pipi, on est pas levées depuis trois secondes, et Clover pousse la porte de la salle de bain avec un Grands Biscuit entre les babines, en me regardant genre “tu savais que cette Mammy, elle lit dans les pensées ?” »

« Oh, c'est délicieux. Encore. »

« Bon, je sors, et Clover est plantée devant la porte d'entrée. Biscuit disparu, regard droit dans les yeux, coup d'œil à la porte, retour sur moi. Clairement prête pour le pipi-courrier, et on sort, et elle s'accroupit dès qu'elle touche l'herbe, puis elle fait demi-tour vers la porte en tirant comme si la charrette était embourbée. »

« Je vois le tableau. »

« Et j'arrive pas à ouvrir la contre-porte assez vite. Elle donne un coup dedans et elle souffle, elle laisse une touffe de poils sur le cadre pour me traîner à l'intérieur et me montrer sa prochaine merveille. »

« Je suis suspendu à tes lèvres. »

« Elle m'emmène à la table où je trouve Tommy en train de manger des œufs retournés, du bacon, des toasts et un café. Il met pas de lait dans le sien. »

« Bonjour, Michael. »

« Salut, Karen. Mets-moi sur haut-parleur. Salut Karen. »

« Tu dois être aux anges, tous les canetons dans la même mare à nouveau. »

« C'est merveilleux. Tu devrais être là aussi. »

« Je sais, mais faut bien que quelqu'un construise cette baraque. Je parie que Tommy a droit à ces œufs tous les matins. »

« Pas tous les matins. »

« Hé, mon pote. Parle pas la bouche pleine, ça me rend jaloux. »

« C'est pour ça que j'l'ai fait. »

« Bien tenté. Ça serait serré, c'est sûr. Et Kitty tolère Clover seulement parce qu'elle fait cinq fois sa taille. Elle arracherait les yeux globuleux de Pooty. »

« Pooty l'embêtera pas. »

« Non, faut qu'elle soit ici, qu'elle s'habitue au nouvel endroit. Toujours la même Kitty, toute nouvelle souche pour s'asseoir. C'est ça le plan. Je monterai ce soir, une fois que les gars seront partis. »

« Bon, les gens. Faut que je me prépare pour mon trajet. »

« Salut, vous deux. À ce soir. »

« Ssaalluutt, Mmiicchhaaeell. »

« Il se fait en chaussons, ce trajet ? »

« En grande partie. Faudra peut-être que j'aille chercher un dossier à l'Audit plus tard si j'arrive pas à configurer le VPN. Tu prends quel engin, la chargeuse ou la pelleteuse ? »

« Je vais patauger pour sortir ce vieux tuyau. »

« La scène est un peu trouble. »

« J'ai posé le nouveau tuyau à peu près quinze centimètres plus haut que l'ancien. Ça monte le niveau de l'eau pour de bon, mais pour l'instant, ça met le vieux tuyau sous la ligne d'eau. »

« Donc le vieux tuyau a encore de l'eau dedans ? »

« Une quinzaine de centimètres. »

« C'est dangereux ? »

« Quinze centimètres, ça fait beaucoup de pression. Pi R carré dit à peu près deux litres par trente centimètres. »

« Me balance pas des maths dès le réveil, Michael. Et puis, tu résous pour V. »

« Raccourci. Tu mets un bidon de quatre litres à l'embouchure du tuyau et il se remplit à moitié d'eau. »

« Là, tu causes. »

« Bon, on coupe le tuyau sur un mètre cinquante ou deux mètres, on remplit le vide de terre, on tasse avec les chenilles, et on a un barrage bouché. »

« Et vous laissez le reste du tuyau là-dedans ? »

« Oh, non. On peut pas faire ça. C'est juste qu'il faut boucher l'eau d'abord. Ensuite on déterre le tuyau par sections et on remblaie en tassant. »

« Donc, pas dangereux ? »

« Bof. On creuse le haut d'un barrage qu'on a pas construit, et à part mon casque de cérémonie du premier coup de pelle, aucun de nous a ne serait-ce que l'ombre d'un diplôme d'ingénieur. »

« Et après ? »

« Ben, je suppose, à cent mètres de distance, que le déversoir provisoire a marché. Je vois que l'étang est plein, mais – enfin… »

« Nous y voilà. Pourquoi t'y vas pas voir, tout simplement ? »

« Je veux le partager avec les gars. »

« Oh, c'est trop mignon. »

« Ta gueule, Stefanie. »

« Quoi d'autre au programme ? »

« J'ai une longue liste. »

« Besoin d'un mur de grange ? »

« J'ai déjà réarrangé les lettres en mettant les draps hier soir – Kitty, captivée. J'ai à peine mis le drap housse en place qu'elle est déjà montée à sa place. »

« T'as mis le drap dans le bon sens ? »

« C'est un drap king, et le futon est un deux places, alors il s'est battu avec moi, mais j'ai bien placé l'ombre de Kitty, et elle a dormi pile dans la cible – la moitié de la nuit en tout cas. »

« Et l'autre moitié ? »

« Écrase-bide. »

« On s'occupe de l'acompte quand ? »

« J'ai les poches retournées, moi. Le terrain, deux mois de salaires, tous les matériaux ; tout ce qui rentre ressort – et encore plus. Je vais sûrement rembourser une partie des tracteurs et remettre le reste petit à petit sur le compte rémunéré. »

« Le nid s'est un peu vidé. »

« Ça reste jouable. On a un bon début. Si on arrive à garder la maison elle-même sous les six cents, et que ça prend l'année et demie entière pour finir, les revenus font la jonction. »

« Jouable à quel point ? »

« T'as les mêmes mots de passe que moi – c'est serré. »

« Vraiment serré. »

« Je sais, chérie. Deux chambres, ça aide quand même. »

« Si tu dépenses vraiment un million trois sur le terrain, on est foutus. »

« Ben, le terrain, c'était cinq mille l'acre, et ça a aidé. Les machines, deux cent cinquante. Quatre gars, un an et demi, ça fait encore deux cent quarante. C'est huit cents mètres de route, et on en est déjà à cent camions là-dessus. Les trois quarts déjà réservés ou facturés. Un million trois, c'est pas exclu. Il nous reste la fosse septique de la maison, la grosse commande solaire, l'atelier, la géothermie, la maison elle-même et au moins cent cinquante pour ton entrepreneur. »

« Bien tenté. C'est pas toi qui construis la maison. »

« On les a pas. »

« Je t'avais dit de pas dépenser l'argent des rochers pour ensuite pleurer misère. »

« Pourquoi toi t'as droit à tous les je-te-l'avais-dit bien propres, et moi faut que je me cache sous le lit pour les miens ? »

« La génétique. »

« On est vraiment juste. »

« Parce que t'as passé trop de temps dans cette chargeuse, exactement comme je l'avais dit. »

« Deux ? T'as droit à deux je-te-l'avais-dit dans le même paragraphe ? »

« Tape sur la table tant que tu veux. Le dossier est clos. »

« Si je l'avais pas fait, la maison serait pas vendue. »

« C'est vrai, mais maintenant on vit sous des tentes, et on a assez pour commencer mais loin d'assez pour finir. »

« Des idées ? »

« Non. Ça, c'est toi. Moi, je suis au chaud et à l'abri, et Clover a un bouchon de biscuit. Prends ton temps. »

« J'ai quatre têtes qui pointent au-dessus du barrage, là, et cent mètres avant qu'elles me tombent dessus. Pas de temps à perdre. »

« Bisous. »

« Je t'aime aussi. »

« Salut les gars ! »

« Ouais, cette côte. »

« Il fait assez froid dehors ? »

« Il fait pas plus chaud ici, patron. »

« Un peu plus chaud. »

« Pas beaucoup. »

« Des mains lisses, ça dit tout, Tanner. »

« Aïe. »

« Et c'est parti. Cody démarre en trombe, à pointer la folie de mes méthodes, Rusty au milieu avec une doléance de barrage, et l'abri à bestiaux est pas assez chaud pour Tanner. »

« Le petit-déj pourrait le réchauffer. »

« Des volontaires ? »

« Tous les quatre. »

« Bon, d'accord. La journée commence par une pause. Mais je suis enfermé ici depuis hier soir, et je veux voir le déversoir. »

« Le barrage a tenu. »

« Fermez la porte derrière vous. On y va. »

« Alors, c'est quoi le programme ? »

« On a une grosse journée, mais là tout de suite, c'est le barrage commencé hier. Avec un peu de chance, fini aujourd'hui. »

« Quarante-trois mètres en une journée ? »

« Non. C'est pas notre style. On va poser deux longueurs pour évacuer l'eau plus bas à l'arrière, la faire arriver sur le flanc de la colline pour que ce soit de la terre naturelle, et on va finir le solaire. Je suis pas sûr de pouvoir tenir beaucoup plus que les deux nuits sans chauffage. »

« Attends, tu dors là-dedans sans chauffage ? »

« Ben, ouais, Devin. On a pas installé les batteries, et même si c'était fait, on aurait pas assez de solaire pour les charger. »

« Bon sang, t'essaies de prouver quoi ? »

« C'est pas si terrible. Vous avez déjà eu un chat, vous autres ? Cette bête, c'est un détecteur de chaleur, et à trente-neuf degrés, c'est aussi une bouillotte. »

« T'es plus fort que moi. Moi je prends la maison de ma mère dans un lotissement, avec le chauffage et l'électricité. »

« Et les pancakes, oui je sais, Devin. Pourquoi t'appelles pas le grill pour commander la bouffe ? Prends-moi un Coca, un café et un jus d'orange avec le mien. »

« Pas encore ce truc-là. C'était café, Coca, jus d'orange »

« Oh, si, encore ce truc-là. Il me faut du lait aussi, Devin. Prends-moi deux litres de lait au Wye en passant. »

« Elle est où, la carte ? »

« Sur le mini-frigo, à côté de l'ordi. Ramène-moi aussi la clé USB-c. Il me faut une copie de cet enregistrement qu'a Cody. »

« Ouais, c'est ça. Je peux juste te l'envoyer par texto. »

« Tu l'as déjà, Rusty ? »

« Ouaip. C'est ma berceuse. Ça faisait longtemps que Cody avait besoin que quelqu'un l'envoie bouler comme ça. »

« Va te faire foutre, Rusty. »

« Allez, Cody. C'est toi qui lui as envoyé. Fais pas la gueule parce qu'il s'en sert pas pour la même raison débile que t'avais en le faisant, quelle qu'elle soit. »

« Euh, je peux en avoir une copie aussi ? »

« Le Best Of de Cody Norman. Apparemment, on pourrait le vendre, ce truc. Je parie que le gars des appâts vivants adorerait en avoir une copie. T'as acheté des appâts là-bas pour venir pêcher ici ? J'y avais pas pensé. »

« C'est du pareil au même. »

« Oh, allez, Cody, t'énerve pas. C'est ça que tu rates toujours. On est ce qu'on est. T'as dit toi-même que ça fait pas de toi quelqu'un de mauvais. Ce que tu rates, c'est que t'es pas puni par ça, ici. On te demande juste de tenir des comptes exacts. »

« Exacts pour qui ? »

« Exacts ici. »

« Ça veut dire quoi ? »

« Ça veut dire écrire ce qui s'est passé. Le dire proprement. Laisser l'équation au mec qui tient la craie, qui que ce soit sur le moment. Pousse ça un cran plus loin. Y a des gens qui vont te condamner quoi que tu fasses pour les auditer. Ils ont déjà leur idée. »

« Mais ça en dit plus sur eux que sur moi. »

« Plus. Même lecture, même mec, humeur différente. Lecture complètement différente. »

« Meghan, elle appelle ça passer de la pommade. »

« On a pas besoin de t'imaginer en train d'étaler de la pommade partout sur Meghan. »

« Euh, merci Rus. Cette image aide vachement. »

« La vraie image, c'est ce tuyau de déversoir. Regardez-moi ça. On dirait qu'on l'avait prévu. »

« C'est parfait. »

« Ouais, ça c'est du bol. On dirait que c'est pas du tout passé sous le tuyau. Ça s'est arrêté pile au bord. »

« Putain, Cody, monte dans la pelle et on pousse le tuyau à travers, on le cale et on le rend officiel. »

« J'y vais. »

« Ouais, c'est ça. C'est trop génial. Ça fait depuis qu'on a commencé à ramener de la terre que je regarde cet étang se remplir par-dessus. »

« La terre, c'est encore la suite. Démarre la chargeuse et commence à faire la navette avec le pont de terre pour sceller ce tuyau. »

« T'en veux combien ? »

« Continue d'en amener. Toi aussi, Cody. Pousse le tuyau pour qu'il dépasse au-dessus de l'eau d'un mètre, un mètre cinquante. »

« Pour quoi faire ? »

« On construit pas les quarante-trois mètres aujourd'hui. On va sûrement juste poser deux longueurs pour amener l'eau au-delà des fondations jusqu'au flanc naturel de la colline. »

« Quand même, pourquoi aussi loin ? »

« C'est assez pour le plier vers le haut et couper l'eau quand on reviendra poser le reste. Tu soulèves le bout de tuyau, et on a un robinet d'arrêt. »

« Ça marche, patron. »

« Voilà. C'est ça. Maintenant, pousse du nez un peu de ce tas de ma fouille. Non, pas comme ça. Bouscule pas le tuyau. Juste le nez, léger, petit à petit. »

« Comme ça ? »

« Ouaip, Rusty, mets ça par ici. C'est tellement n'importe quoi. Je parle au mec, et je sais qu'il peut pas m'entendre. »

« Ouais, moi aussi. Les chantiers, c'est tous pareils, les mecs agitent les mains dans tous les sens en se parlant à eux-mêmes. »

« Voilà. Vide-le. Ouvre la fenêtre. Continue d'en amener. Il faut que ce flanc de colline descende proprement en pente par-dessus le tuyau. Cody, va avec lui et décompacte le pont devant le godet. »

« Tanner, tu te lances tout seul par ici ? »

« T'as ça en main. Les supports ont besoin d'être montés. »

« Devin est revenu. »

« Pile au bon moment. »

« La vache, il tente la côte. »

« Pas possible. »

« On dirait bien. »

« Ouais, c'est ça. »

« Mec. De toute façon, je veux pas que vous vous gariez ici en haut. »

« Il va y arriver. »

« On dirait bien. »

« Super, maintenant il me faut un mirador. »

« Mais la bouffe sera chaude. »

« J'étais persuadé que cette côte me gardait à l'abri et tranquille ici en haut, mais la côte fait pas le poids face à un gamin qui a quelque chose à prouver et un steak pané. »

« Glacial, Devin. »

« T'as enregistré ça, Cody ? Je pourrais m'en servir pour défier le facteur. »

« J'ai la bouffe, patron. »

« Il a pas renversé mes boissons, au moins ? »

« Tiens, café, Coca, jus d'orange. »

« Chacun son tour, c'est ça le goût. »

« Le seul goût que je sens, c'est les œufs. »

« Ça sent bon, les gars. Posez ça sur le frigo. Voilà le panier. Les chaises de jardin sont derrière le fauteuil. »

« Trop de culs là-dedans pour moi. J'vais manger dehors. »

« Ouais, Cody. Je suis avec toi. »

« Vous pouvez pas, les gars. Faut qu'on fasse le point sur le chantier et qu'on s'organise. »

« File-moi un de ces steaks. »

« Tiens. »

« Tout le monde a le sien ? »

« Tout bon. »

« Ouais. »

« Ouais. »

« J'ai le mien. »

« Le tien, c'est un trophée, fiston. Belle montée de la côte. Mais on refait pas ça. Vous vous garez à l'embranchement. »

« Pousse-toi, Cody. »

« C'est serré, mais c'est indispensable. »

« Ça se réchauffe vite, par contre. »

« Rusty, si tu pètes dans ma maison, je lâche l'esprit tordu de Cody sur les représailles. »

« J'suis pas assez homme pour tout ça. »

« Personne l'est. Bon, on a le plan pour le barrage. Tanner et Devin sont sur les supports solaires. On en est où ? »

« Le premier support est presque prêt. Le deuxième a besoin de deux ou trois piquets de plus, et le troisième, c'est environ une heure. »

« Et le câble est tiré ? »

« Non, parce qu'il faut démonter ce bout-là d'abord, et ça veut dire pas de charge tant qu'on a pas fini. »

« Bien vu. Bon. Alors concentrez-vous sur le support un. Mettez huit panneaux neufs. Une fois qu'ils sont tous bridés – vous avez compris comment marchent ces brides ? »

« Euh, elles sont faciles. »

« Bon, alors câblez un champ complet côté production jusqu'au sectionneur. Tirez les câbles côté abri et raccordez-les au nouveau champ. Ça double notre photovoltaïque actuel, et ça nous fait gagner du temps pour le boulot sur les batteries. Ensuite, démontez ce bordel de support en bois et mettez ces panneaux sur le support deux. Montez le trois, et après on coupe tout et on raccorde les câbles. Quand c'est fait, je file à Wears Valley. »

« C'est une Ring, ça ? »

« Ouaip, le diable a entendu ma prière. C'est le facteur. Il dépose des cartons Amazon dans la cour. »

« Chochotte. »

« Y a une télé sur ma banquette arrière, au fait. Elle traînait dans l'allée quand je suis allé chercher la bouffe. »

« Faut que je fasse quelque chose pour cette allée. Ils vont laisser le mauvais truc en bas au mauvais moment, et ça va se faire voler. »

« Ouais, c'est ça. »

« Au moins, j'aurai Netflix ce soir, et DirecTV arrive demain. »

« DirecTV dans une cabane à outils. C'est pas normal. »

« C'est pas normal de vivre sans, Cody. »

« Moi, je le fais. »

« On est différents. Bon, voilà le plan à long terme. Quand on finit le barrage, vous deux, vous retournez sur l'allée de derrière et le lacet. Cette route a besoin d'un drainage vers la ravine. Ces arbres abattus doivent être tronçonnés et traînés. Mettez toutes les branches en rangée le long du côté de l'étang, et je pourrai commencer à broyer tout ça. Faut qu'on nettoie les remorques, qu'on trie et qu'on range les trois, et qu'on emmène au garde-meubles tout le surplus et les trucs pour plus tard – les outils du tour, par exemple. En gros, les deux prochaines semaines, c'est finir le tuyau du déversoir, construire la route et du solaire suffisant. »

« On va aussi remettre de l'ordre sur la servitude ? »

« Ça et plus encore, Rusty. Allez, au boulot. Qui s'occupe de ces ordures ? On laisse pas ça ici pour attirer les ours. »

Chapitre 55 – mercredi 31 janvier

« Bon, on pourrait peut-être faire des tours d'une semaine. Stef et cette chatouille-moi-doodle-jaune peuvent aller rester au Drip, et moi je descends ici apprécier les œufs du matin qu'elle daigne même pas manger. »

« Je crois pas que Stef marchera. »

« Non. C'est sa faute à lui. Financement par le vendeur, qu'il dit – évidemment que la maison se vend quand tu paies quelqu'un pour la prendre. »

« Pas exactement les payer. »

« Bien sûr. T'as payé avec ma vie de sans-abri et ta vie dans l'abri pour qu'Emam puisse vivre dans un manoir. »

« Là, elle t'a eu. »

« Ah ouais ? Regarde ça. T'es pile là où t'essayais d'arriver au départ, alors peut-être que cette vie dans l'abri paie double. »

« Attention, Stef. Il te fait le rope-a-dope. »

« Il est pas joli joli, cela dit. Moi, je voulais même pas mettre la maison en vente. C'est toi qui m'as endormie avec tes petits bouts par-ci par-là. »

« T'as quelque chose à répondre ? »

« Rien de loyal. »

« Tu peux jouer salement. Tu vas quand même te geler le cul toute la nuit dans un abri ce soir. »

« La permission et l'exemple d'un coup. Ça compte pour deux tours, Karen ? Il me faut une décision d'arbitre. »

« Moi, je pense que vous devriez rester ici tous les deux. »

« Oh, Dieu merci, Jen, t'es là. Je suis en infériorité numérique, et ils m'ont coincé. »

« Salut, Mikey. On dirait que t'es dans le pétrin. Moi, je me mêle pas de celle-là. »

« Tommy ? »

« Tu te débrouilles très bien sans mon aide. »

« Pas me geler. Il fait un degré ce soir. »

« Arrête ça et viens manger. Jen, ils sont où, Ethan et Syd ? »

« Ils descendent dans une minute. Syd devait sortir Luna, et Ethan vient de sortir de la douche. »

« Il va pas encore descendre ici avec les cheveux mouillés. »

« Maman, arrête de t'en faire. »

« Venez manger. »

« Une seconde, c'est Rusty. Allô. »

« Bon sang, Rusty vient de chier dans son froc. »

« Quoi – t'as… »

« Il est descendu du barrage… »

« Donne-moi ce téléphone, Cody. Allô, Michael. Tout va bien. Personne de blessé. Mais on vient d'avoir une grosse coulée de boue à l'arrière du barrage. »

« Merci de – par là. Et le barrage, ça va ? »

« Ouais, rien a vraiment changé. C'est juste que toute cette terre qu'on tassait à sec a absorbé toute l'eau qui débordait du barrage, et j'amenais une charge à vider, j'ai à peine penché au-dessus du bord, et d'un coup je surfe sur l'arrière, paumé, je tire le joystick en arrière, en avant, ça prend de la vitesse, et puis ça ralentit en douceur, comme un coussin, et ça s'enfonce direct dans la gadoue. »

« Première chose. Reste loin de ce barrage. Reste pas en dessous. Va à l'abri et détends-toi. T'as l'air d'avoir besoin de souffler. Y a des Coca dans le frigo là-dedans. Je suis là dans vingt minutes. »

« C'était trop cool. Je glissais le long de la pente, je flottais dessus. En fait, c'est pour le mieux. Le vieux tuyau d'évacuation était plein d'eau, et ça a jailli quand le remblai a glissé. »

« Je verrai ça en arrivant. Les gars, l'équipe l'a échappé belle, mais faut que j'y aille. »

« Voilà une assiette. »

« Karen ! »

« Y a du goulash et j'ai mis cinq petits pains. Ça suffit ? »

« Pas d'œufs, par contre ? »

« Faudra te pointer demain matin pour ça. »

« J'allais gagner cette bagarre. »

« Bien sûr, mon chéri. »

« Je t'appelle en arrivant. »

« Envoie des photos et tout. »

« Promis, Tommy. Je vous aime. J'ai pas pu prendre de douche, alors je passerai sûrement demain une fois que les gars auront démarré. »

« Ça me fait penser. Voilà une clé, au cas où y aurait personne quand tu passes un de ces jours. »

« Sur une ficelle. Je t'aime tellement, Karen ! Stefanie, prends soin de ces gens. »

« Promis. Je t'aime. »

« Bisous. »

« Alors, Hasselhoff, t'as eu du bol. On serait encore en train de déterrer la portière si elle s'était retournée sur la vague. »

« Du talent. »

« Clairement. On dirait une entrée de grotte, la façon dont la boue l'a aspirée. La porte tachée, mais pas bloquée. »

« J'ai cru qu'il était foutu. »

« T'étais où ? »

« J'étais dans la pelle là-haut à tasser le tuyau. Il allait juste descendre la queue du dino, et j'entends le moteur monter dans les tours et les chenilles qui patinent en arrière. J'ai cru qu'il était foutu. »

« Bon, on laisse ça là pour ce soir. On laisse l'eau se poser. Demain, peut-être qu'on prend deux plaques de contreplaqué et qu'on marche dessus. On verra ce qu'on verra. »

« Ouais, cette terre est trempée de part en part. »

« Je l'ai laissé suinter trop longtemps. J'ai failli te tuer, mec. »

« Nan. C'était le planning. Les priorités ont repoussé ça. On bossait dessus tous les jours. »

« On y est juste pas arrivés à temps. »

« Ou alors, peut-être juste à temps. Si on avait pas passé ces deux dernières semaines à réparer ce truc, tout le barrage aurait pu s'effondrer. »

« Côté positif, quand ça va sécher cette année, ça va prendre comme du béton. »

« Bon sang, ça c'est sûr. »

« Ouais, c'est ça. »

« Hé. Qu'est-ce qui s'est passé ? »

« Hé. Tout va bien. »

« Tout allait bien avant que tu partes. Qu'est-ce qui s'est passé ? »

« J'ai raté une pièce du puzzle… »

« Écoute, pas d'énigmes. Crache le morceau. »

« Je l'ai raté. C'est comme je disais dimanche. L'eau a débordé trop longtemps. La terre qu'on déversait le long de l'arrière se remplissait d'eau pendant tout ce temps. Elle s'est gorgée, et elle s'est effondrée. J'aurais dû le voir. »

« Tu l'as vu. Tu l'as vu dimanche, et t'as agi en conséquence. »

« J'ai pas agi. J'ai laissé les gars agir, et ça a failli lui coûter la vie. »

« Fais pas ton dramatique. Il était dans une boîte en fer faite pour ça. »

« Non, un tombeau de verre, pas fait pour ça. »

« Les tombeaux, y a des corps dedans, et Rusty se balade en parfaite santé. »

« Si elle s'était retournée, et Dieu seul sait pourquoi elle l'a pas fait, la boue aurait dépassé le pare-brise, recouvert le toit. L'eau qui s'infiltre par chaque joint, dans le noir – une course non pas contre l'oxygène, mais contre le dioxyde de carbone produit à chacune de ses respirations paniquées jusqu'à ce qu'on puisse l'atteindre, ce qui aurait été atroce parce que cette boue, c'est de la soupe. Il nous aurait fallu le canoë, nom de Dieu, pour nous tenir au-dessus de la boue pendant qu'on creusait, chaque pelletée se remplissant à moitié pendant qu'on la balançait en bas de la pente, et cette même boue résistant au lancer, si bien que la pelle repoussée dans la succion ne vaudrait plus que la moitié de l'homme qu'il était avant la poussée. »

« Rien de tout ça est arrivé, Michael. »

« Oh, si, c'est arrivé, sinon on connaîtrait pas la possibilité. C'est arrivé quelque part à quelqu'un à une certaine époque. C'est arrivé, et j'en ai pas tiré la leçon quand c'est arrivé. »

« Mais qu'est-ce que tu racontes, bordel ? »

« J'ai rien à faire là-dedans. »

« Y a peut-être du vrai là-dedans, mais regarde autour de toi… »

« Je suis une anecdote. Je suis une mise en garde. »

« Regarde autour de toi. Combien de chantiers tu vois – chacun peuplé par les mêmes gens que t'as sur le tien. »

« Pas les mêmes. Les miens, c'est les derniers choisis à la balle aux prisonniers. »

« Les leurs aussi. Tu crois que t'as les quatre seuls gars du comté de Sevier qui écoutaient pas en cours de maths ? »

« Ouais, et moi j'étais le capitaine à la balle aux prisonniers tous les mardis et jeudis. Et j'adore les cours de maths. »

« Tanner. Je croyais que t'étais parti avec les gars. »

« Je suis parti, mais après je me suis rendu compte que t'avais pas dîné. Je me suis dit que je ferais mieux de venir voir si t'avais besoin de rien. »

« Chérie, t'entends ça ? Faut que j'y aille. »

« Salut, Tanner. Merci d'être revenu. Ce mec est une épave. »

« Je vois ça. »

« Bon, chérie. Je te rappelle. »

« Bisous. »

« Bisous. »

« Pas de mignonnerie cette fois, Tanner ? »

« Nan, t'as assez d'emmerdes. »

« Tout ce qu'il me faut, c'est un tas de merde à gérer et un mètre ruban pour choisir la taille du sac. »

« Je prendrais du très grand pour celui-là. Une bâche, peut-être. »

« Mon pote, on peut pas sortir ça à la pelle, et c'est à dix mètres du bord, donc la pelleteuse, c'est mort aussi. »

« Faudra peut-être laisser sécher dedans et la sortir après. »

« Oh merde. »

« Oh merde – maintenant faut que je trimballe tout partout à nouveau. »

« Non. Allons acheter une voiturette de golf. »

« Euh, d'accord. »

« Faut d'abord que je sorte Kitty. »

« Je te retrouve à mon pick-up. »

« Nan, ça va prendre dix minutes. Tu ferais mieux de monter avec moi. Elle fait pas si je m'assois pas sur les marches. »

« Attends. T'as un chat qui va pas aux toilettes si tu la promènes pas ? »

« En quelque sorte. Quand je la mets dehors, elle reste plantée là à regarder par le carreau du bas en pleurnichant pour qu'on la fasse rentrer, sauf si je sors avec elle. »

« Faut que tu promènes ton chat. »

« C'est la seule compagnie de fumeur que j'ai maintenant. Je me gèle sous l'auvent pendant qu'elle se couche dans le paillis »

« Je vais fumer avec toi, mon pote. »

« Ça va être intéressant. »

« Quoi donc ? »

« Elle est complètement à cran ici. »

« Ça fait beaucoup de changements. »

« En parler, c'était une chose, mais là je vis vraiment dans les bois, dans un abri, avec un chat qui est pas convaincu. »

« Moi, je suis pas si convaincu que tu devrais le faire. »

« Elle peut pas rester ici toute seule. Allez, Kitty. Sors de là. »

« Elle serait seule que la nuit. »

« C'est sûrement le pire. Et une seule entrée, une seule sortie dans cet abri. Les chats aiment pas ça. »

« Mets la chatière à l'arrière. »

« Je peux pas encore mettre de chatière. Elle sait pas où elle est. Regarde-la. Elle a déjà ses habitudes, mais elle connaît pas encore l'endroit. Regarde cette souche. C'est sa première. Elle va se poser là-dessus. Elle s'assoit là-haut chaque fois qu'elle sort. C'est son ancre, et elle va s'étendre à partir de là. »

« Meilleure façon d'apprendre. »

« S'il y avait pas autant de lynx. Les coyotes, je m'en fais pas, ils savent pas grimper aux arbres. »

« Je vois des empreintes presque tous les jours. »

« Le petit et la mère, je crois. Je l'ai vue pas plus tard qu'hier soir, de mes propres yeux, traverser vers le barrage, clairement avec un gros lapin ou un truc dans la gueule. »

« C'est une grosse chatte – putain, elle pue en plus. »

« Elle a dû se retenir pour celle-là. Allez, le chat, dedans. Ouvre une de ces boîtes de pâtée, Tanner. »

« Oh, pour ça, elle rapplique en courant. »

« 18 h 30, les jours rallongent. »

« Il fait quand même nuit. J'ai le goulash que Karen m'a donné. On saute la virée. Ce sera plus marrant d'acheter la voiturette de golf de jour. »

« Sûrement mieux, avec la chargeuse enterrée. Impossible de dire combien ça va coûter à réparer. »

« Je suppose que ça dépend juste de combien de boue et d'eau sont entrées dans l'échappement là-haut. La lumière baissait. Je voyais rien. »

« Elle était sous la boue quand je l'ai vue. »

« T'as cherché l'échappement ? »

« Non, mais tout l'arrière était recouvert jusqu'au toit. »

« Ouais. Demain, c'est le grand jour. Ce soir, je reste juste assis à me dire qu'on a de la chance que ce soit une machine et pas un homme. »

« C'était jamais vraiment si dangereux. »

« Mon pote, ce truc est enterré. »

« Ouais, mais c'était au ralenti. Pas genre ralenti quand je me le repasse dans la tête. Ça a commencé à partir. Je l'ai entendue monter dans les tours, j'ai vu les chenilles partir en arrière, et elle avançait. J'ai eu le temps de me lever du support, de venir au bord du barrage et de la regarder quelques secondes pendant qu'elle glissait et s'enfonçait. »

« Genre dix secondes ? »

« Non. Bien plus que ça. Ça ralentissait à mesure que ça s'enfonçait. Elle avait comme complètement disparu, et après y avait juste la boue qui glissait par-dessus pendant une seconde ou deux, et puis plus rien. »

« C'est des trucs qui font peur. Quelqu'un pourrait se blesser. Genre pour de vrai. »

« Je le vois, maintenant. Je crois que tout le monde l'a vu. »

« C'est un vrai truc, la dette envers les hommes. Quand ils comptent sur toi, c'est pas juste l'argent, c'est leur sécurité. J'aurais pas pu concevoir une meilleure leçon avec un manuel. »

« Même Cody est devenu un peu sérieux, jusqu'à ce qu'on entende la portière grincer en s'ouvrant, et Rusty se lève dans l'encadrement de la fenêtre, et il est clairement secoué. Genre, on a fait le tour, par la partie route, et on arrive à côté de lui, et Cody fonce. Tu peux voir son pied – des trous là où il a marché dans la boue et direct jusqu'aux genoux. »

« Cody y est allé ? »

« Il était sérieux, comme un flic. D'un pas ferme, il s'est juste mis à avancer dedans. Il a même pas réfléchi. Fallait le faire, et il y est allé, mais la boue l'a stoppé net. »

« Vous avez dû le sortir de là ? »

« Non. Il est resté là une seconde. Il a jaugé le truc et il a dit à Rusty de sauter vers le bas de la pente – après il lui a lancé un bâton. Il gérait, point. Fallait le faire. Et il était là – à gérer. »

« Je t'avais dit qu'il est malin. »

« Mais qu'est-ce qu'il peut être petit con, des fois. »

« Rien de personnel, mais de vous trois, c'est lui que je voudrais sur le chantier sur le moment. »

« Je le prends pas mal. Moi aussi. »

« Je te laisserais pas te noyer, mon pote. »

« T'étais pas dans les options. Mais toi, t'es le gars pour toute l'affaire. Vous sortiriez tous les deux quelqu'un d'une maison en feu, mais Cody, la couverture de survie, c'est pas trop son truc. »

« L'image se brouille. »

« Hé. »

« Hé. »

« Tourne pas autour du pot. »

« Science, résultat. Compris. »

« Voyons voir. »

« Bon, on a déversé camion après camion de déblais en vrac sur ce flanc de colline. On a bouché le tuyau du déversoir comme prévu. On savait que c'était dangereux, mais quand il a plu, et que l'eau a débordé si proprement, j'ai joué aux dés. J'ai zappé. Mais je crois pas que tout ça ait compté. »

« Ça a clairement compté. »

« Enfin, ouais. Le barrage a bavé pendant un mois. Ça a compté. Et les orages de la semaine dernière, ça a vraiment compté. C'est ça qui nous a eus. Une fois qu'on pouvait plus bosser sur le barrage de peur que les machines défoncent le sol, c'était la goutte d'eau. »

« Donc pas ta faute. »

« Non, pas genre faute grave ou un truc comme ça. J'aurais pu m'y mettre plus tôt, mais je crois pas que ça aurait changé quoi que ce soit. Je pense que ce remblai en vrac aurait glissé quoi qu'il arrive avec toute cette pluie dessus. La partie… »

« Tu devrais t'arrêter là. C'est toute la vérité. »

« Pas toute. Les leçons apprises, c'est la facture, et c'est ton terrain aussi. Quand les hôtels m'ont valu une douzaine de procès et la station-service deux douzaines de plus, c'était mes emmerdes à moi. Là, c'est ta maison aussi, alors les leçons, on les prend ensemble. »

« Ensemble. »

« On a traîné. J'ai mal hiérarchisé. L'eau est passée sous la terre et par-dessus, et ça a glissé. Personne de blessé. Chargeuse ouverte à l'inspection demain matin. »

« Mais t'achètes ces prêts débiles, donc c'est assuré – tu vois, j'écoute. »

« Bon. Le contrecoup de l'adrénaline me rattrape. Froid de canard ce soir. Je vais manger du goulash et me reposer. »

« Je t'aime. »

« Je t'aime plus. »

Chapitre 56 – jeudi 1er février

« Salut, les gars. »

« Aujourd'hui, faut que je parte tôt. Je me suis gelé le cul cette nuit. J'ai dû aller dans le pick-up avec le chauffage allumé. Je vais chez Karen, et je vais prendre la douche la plus longue et la plus chaude que la vie moderne a à offrir. Allons voir cette chargeuse. »

« Alors, euh, elle s'est pas enfoncée du tout. »

« Ça veut peut-être dire qu'elle est sur le sol dur sous la gadoue. »

« Ouais, c'est ce que je me suis dit. »

Cody, c'est pas l'seul qui monte sur c'te crête. Dis-moi qu'il est honnête, c't'homme-là. C'est pas bon. Rien d'bon a jamais, jamais sorti d'un Yankee qui arrache les racines pour poser des chiottes en boue qui vont même pas avec les racines. Il s'fout des racines. Et les v'là qui arrivent, qui dégringolent de c'te baraque comme des clowns, le chef de piste en premier, qui balance ses mains dans tous les sens, il montre rien du tout, juste les mains qui volent comme pour t'distraire pendant qu'il sort le lapin du chapeau. Dis-moi qu'j'en crève d'envie. Dis-moi causerie entre messieurs. C'est quoi, une causerie, bordel ? Une causerie, c'est c'qu'ils font dans leurs cafés. Causer. Mâcher des grands mots, les recracher en longues phrases. R'gardez comme j'suis malin. Et tout l'temps à agiter les mains dans tous les sens, que t'as juste le temps d'esquiver et d'te baisser pour pas t'prendre une baffe. Allez, un peu plus près. J't'entends, maintenant.

« Mec, c'est féroce. »

« Devin avec le mot du jour. »

« Ouais, c'est ça. »

« Cody, monte chercher la pelle. Vérifie la graisse. Fais-la chauffer. »

« Patron. »

« Tanner, on a combien de chaînes ? »

« T'en as trois, et j'en ai une dans mon pick-up aussi. »

« Quatre chaînes. Douze mètres. »

« Sûrement plus long. »

Et maintenant j'te sens, et tu pues pire que l'bétail. Pire que la ferme à cochons qu'y avait ici toutes ces années. Tu sortiras pas c'te machine de c'te boue en tirant une chaîne.

« Dev – ça me fait chier de te refiler tout le sale boulot, mais t'es juste ce gars-là… Va chercher ces chaînes glacées et ramène-les ici. »

« Je vais aider. »

« Non, faut que je trouve comment rentrer là-dedans en parlant, et c'est au moins un problème à trois cerveaux. »

« Ouais, c'est ça. »

« Rus. Toi, tu répares ces trucs. L'échappement a l'air dégagé… »

« Il l'était pas hier soir. C'est la première chose que j'ai regardée. »

« Mais dégagé aujourd'hui. »

« Doit en avoir aspiré pas mal. »

« Le filtre est là. »

« On s'occupe de ça d'abord, j'imagine. Faut déterrer la trappe. »

« Autre chose ? »

« C'est la grille du ventilo, là derrière. Elle est pleine. Rien arrête cette gadoue – ça se tasse direct dedans. »

« Ouaip. Je vois ça. Mais peut-être pas dans le moteur. »

« Pas dedans – juste ce qui est entré dans le tuyau. »

Autant appeler le vieux Teague avec sa machine. Dans l'temps, ils réparaient une machine qu'était dans c't'état. Maintenant elles sont toutes faiblardes, ça casse pour un rien – tu peux pas les réparer si t'as pas leurs p'tits ordinateurs et leurs logiciels.

« Les chaînes. »

« On en a pas des masses, mais y a des chutes de contreplaqué. Va chercher… Ha, elle est bonne. J'allais dire, va chercher la chargeuse et descends le contreplaqué des chutes. »

« Ouais, c'est ça. Moi aussi je l'ai fait quand je pensais aux pelles. »

« Qu'est-ce qu'elle est devenue, l'idée de la voiturette de golf ? »

« On fait d'abord un état des lieux. Après, je vais chez Karen pour une douche. Je crois que j'ai raté les œufs, à ce stade. Je reviens, et on va acheter une voiturette de golf. »

J'me lève pour pisser, et v'là mon gars qu'est là à pianoter sur c't'ordinateur, tic, tic, tic comme une clôture électrique. Maintenant il a peur de passer la ligne, et mon gars a jamais peur. Le Yankee lui a foutu la trouille, il l'a dressé. Pas peur juste de passer le fil, peur de s'approcher. Et voilà. Mais il gâche le dressage. Au lieu d'mettre le p'tit sur une voie qu'a d'la valeur, construire un truc, réparer un truc, il l'fait jouer à l'ordinateur toute la nuit. C'est ça, un Yankee. Ça achète un ordinateur tout neuf juste parce qu'y a une fissure sur l'écran, juste parce qu'il est pas parfait. Et maintenant le v'là qui aide c'Yankee à sortir sa chargeuse. J'savais qu'j'aurais dû prendre c'te chargeuse avant qu'il la bousille. C'est pas grave. Dépense ton fric, Yankee. Achète deux ordinateurs, garde mon gars debout la nuit à bosser pour rien. Moi, j'ai un portable maintenant. Merci bien, Yankee.

« Attention, Tanner. »

« Comment tu fais pour rester assis là-dedans avec la vitre grande ouverte devant, par moins un ? »

« J'ai le chauffage qui souffle sur moi. »

« Plus pour longtemps. Baisse la vitre et laisse-moi le siège. »

« Je gère, patron. »

Pourquoi diable il l'appelle patron ? Comme j'pensais. L'infection de c't'homme, elle est profonde. Il a mis mon gars à genoux, la génuflexion. Maintenant il chauffe et graisse la pelle, il la livre, et il descend juste pour que l'boulot revienne à personne d'autre.

« Ça, c'est mon boulot. Personne va sous ce glissement tant que je sais pas que c'est sûr. »

Et voilà. Il s'fait martyr.

« Je vais grignoter par l'aval. Je crois que Rusty a raison, elle est sur du dur, juste enrobée dans la gadoue. »

« C'était moi, patron. »

« Bien vu, Cody. Je crois que je vais arriver par en dessous. On a fait tout le boulot sur le barrage, et le glissement s'est plutôt bien tassé, en fait. Si j'arrive par l'aval, je tâte le terrain, peut-être qu'on la sort et qu'on garde le rehaussement du barrage. »

« Je vois. »

« Bien pensé. »

« Pendant que je rentre avec les chenilles, posez ces contreplaqués sur la boue. Marchez jusqu'à l'arrière et voyez si vous pouvez dégager la trappe moteur. Faut voir dedans avant de la démarrer. »

« Ouais, de toute façon on peut pas la démarrer avant que le ventilo soit dégagé. »

« On peut pas déterrer ce ventilo. »

« Faut juste l'arracher vers l'aval. »

« J'ai – y a ces treuils là-dedans. On pourrait peut-être en boulonner un à un gros arbre en aval et commencer à tirer. »

« Ça ferait juste tomber l'arbre. Blocage hydraulique, en plus le frein de parking s'est enclenché quand la barre s'est levée. »

Elle est bloquée, Yankee. Rusty, il voit ça. Tu creuses ou elle reste là.

« Alors, euh. Deux options. La déterrer. Et cette gadoue est pas encore prête. Ou deux, peut-être que c'est assez glissant là-dessous, sous les chenilles, qu'elle glisse comme sur de la glace jusqu'à ce qu'elle accroche. »

« Ouais, c'est ça. »

« Attendez, vous êtes en train de dire qu'on essaie de la tirer hors de cette boue ? »

« En quelque sorte. »

« Pas question. Succion hydrostatique. »

Succion, c'est l'mot. Hydrostatique, c'est juste un grand mot. Coincée dans la succion.

« Alors, vous voyez où je suis ? Je suis dans l'axe de la machine. Je vois où elle est dans la pente. Je vais avancer. Ho. Un gars à la fois sur ce contreplaqué. Regardez-le. Déjà enfoncé. »

« C'est dingue. »

« Quand j'étais gamin, c'était la scène des sables mouvants dans Tarzan. Chaque fois que le méchant avait besoin d'une punition spectaculaire ou que le héros avait besoin d'un obstacle soudain, hop, la scène des sables mouvants, et Clayton plonge dedans. »

Et r'garde là-bas, Clayton voit les sables mouvants trop tôt. Il croit qu'il va les contourner, prévoir une liane. Creuse, Yankee. C'est tout c'qu'y a à faire. Clayton l'sait. Lonnie l'sait. Pas besoin d'diplôme d'ingénieur quand t'es né métayer pour chanter ce Star Time TV.

J'ai jamais aimé qu'ils prennent le nom d'Jim pour c'méchant d'Tarzan. Jim, l'honnête homme, et c'Yankee qui t'sort un méchant d'Tarzan pour l'mettre dans ses sables mouvants, et v'là Jim Clayton, qui loge la moitié d'cette vallée avec ses caravanes, prix honnête, bon produit, et Dolly l'sait aussi.

Un homme a pas besoin d'chargeuse. Il tire un tronc, il trace un sillon, il plante du coton. Vingt-cinq cents par jour, il s'fait un milliard. C'Yankee engloutit un quart de million, il a plus d'sous que d'sens.

« Bon, je vais avancer. Si j'arrive à atteindre la machine en restant au sec, je déterre les côtés. Ça donne quoi à l'arrière ? »

« J'ai ouvert la trappe, patron. »

« C'est comment ? »

« C'est de l'eau. De la boue, mais c'est de l'eau. Plus liquide là-dedans que dehors. »

« T'as tâté dedans aussi, à ce que je vois. Ton bras ressemble à la ligne d'eau sur le plâtre après le passage d'une inondation. »

« Tu parles d'un a1 à h8. »

« Ha, Tanner ! En plein dans le mille. Même si je suis pas sûr que ça saute aussi loin. »

« Tu sais, j'ai cherché. Au début, je tombais que sur coup illégal et des fous et des dames, mais après j'ai trouvé. Combien de coups il faut à un cavalier pour sauter de a1 à h8. »

« C'était ça. Beaucoup de boulot. Pas de chemin propre. Aucun moyen de prévoir tout ça. »

« Ton plan pour ça ? »

Vue courte. C'est tout. Il dit qu'il a un plan, creuser. Ça s'voit depuis la route. Boyd voit ça depuis son terrain. Terrain vide. Boyd voit ça depuis la maison d'sa mère. Creuse, Yankee.

« Je vais creuser. C'est tout ce qu'on a. Le sol est dur jusqu'ici, et j'arrive à atteindre avec la flèche à fond. Je déterre l'avant, je remonte vers les côtés, je creuse jusqu'à ce que ça arrête de retomber dedans. Cody, descends de ces planches. C'est plus profond que ça, et… C'est dangereux. »

« Tu veux qu'on fasse quoi pendant que tu creuses ? »

« Allez finir le deuxième support et commencez à mettre les panneaux sur le troisième. »

« Ça marche. »

« Vous avez tiré les câbles hier après mon départ ? »

« Tirés. Pas raccordés, mais enroulés dans le boîtier de jonction sur le mur du fond. Prêts à être raccordés. »

« Waouh, regardez ça. J'ai déterré le côté, et c'est comme une rivière d'eau qui sort. »

« C'est cool. »

« Ouais, c'est comme les sources. »

« Ouais, c'est ça. Tu creuses dans la colline, et l'eau se déverse. »

« Remonte sous ma flèche jusqu'à la portière avant. Je crois que je vois de l'eau dans la cabine. »

« Ouaip, pleine à ras, mais ça baisse pendant que je regarde. Ça laisse une ligne comme sur le bras de Cody. »

« C'est monté jusqu'où ? »

« Le siège a pris l'eau. »

« C'est entré dans les commandes ? Les joysticks ? »

« Non. Ça baisse vite. »

« Attention à ta tête, je vais pivoter et donner un coup ou deux de l'autre côté. »

« Oh, waouh ! C'est immédiat. »

« Si c'était pas ma chargeuse, ce serait un des trucs les plus cool que j'aie jamais vus. La boue elle-même rétrécit. Tu vois ça ? »

« La boue rétrécit plus vite que la machine est descendue. »

« C'est absolument incroyable. On pourrait presque filmer ça, la boue est à trente centimètres sous le toit en genre cinq minutes. »

« Je regrette presque qu'on l'ait pas fait hier soir. Peut-être… »

« Euh, non. Pas question. Tu voulais pas, et c'était la bonne décision à ce moment-là. C'est la bonne décision maintenant. »

« T'as raison, Tanner. Bon, monte là-haut. Attaque le solaire. Rusty, tu restes avec moi. Devin, descends de cette machine. Reviens sur tes pas. Reviens d'abord vers moi, puis traverse jusqu'à la route. »

« Ouais, et moi ? »

« Toi, tu enfourches le cheval et tu montes. »

« Remonter dessus ? »

« Si t'es chiant. »

« Je suis pas bizarre. »

« Si, t'es bizarre. »

« Pas aussi bizarre que toi. »

« C'est vrai. Ça donne quoi ? »

« L'eau est sortie, mais y a une couche de vase partout et à peu près deux centimètres et demi sur le siège. »

« Dégueu. »

« Le plancher, c'est pire. Peut-être sept, huit centimètres. Un peu moins. »

« Pas si terrible. »

« Ouais, mais faut lever la cabine pour accéder à la vanne de dérivation hydraulique, sinon on creuse pour rien, et sept, huit centimètres. »

« Tu peux l'écoper ? »

« Avec mes mains ? »

« T'as une pelle en forme de cabine qui traîne par ici et que je connais pas ? »

« Une de ces petites pelles à fleurs dans la remorque. »

« Ah, va en chercher une. Tanner ! Hé, Tanner, tu m'entends ? »

« Je t'entends. »

« Renvoie Cody par ici. »

« Déjà là, patron. »

« Bon Dieu, tu m'as fait peur. »

« Je suis un sacré fils de pute sournois. »

« Je vais mettre Rusty là-haut pour essayer de déblayer tout ça. Je veux quelqu'un qui surveille. Au moindre mouvement, tu nous préviens. Ça marche ? »

« Je peux surveiller. »

« T'es le seul à qui je confierais ça. Tanner m'a raconté comment t'as été hier soir. »

« Comment ça ? »

« Il m'a dit que t'étais prêt à plonger direct, et que c'est toi qui as trouvé comment sortir Rusty de là. »

« Rus était déjà dehors quand je suis arrivé. »

« Modeste avec ça. Je vais te dire. Si un jour t'as envie d'un tour d'honneur, sache-le, t'en as un qui t'attend. »

C'est comme ça qu'y fait. Y fait bosser mon gars à pas d'heure sur ses livres de comptes, gratis. Y fait ramener une scie à mon gars. Moi j'ai dû gueuler et taper du pied pour qu'y aille piquer c'te ferraille de bois et réparer c'te porte. Y tient mon gars avec la flatterie. Y agite les mains partout et y flatte le gamin. Et avant qu'on s'en rende compte, le gamin y ramène plus rien. Y me disent qu'y saisissent son salaire. Maintenant y bosse gratis.

Y m'ont fait pareil. La scierie a fermé. J'conduis ces bulls à la journée vu que j'peux pas payer ces frais de tribunal. Y prennent l'argent direct dans la bouche de mon gars, y me font honte, j'peux pas finir de payer l'enterrement. Y me font honte encore, y saisissent le salaire. J'vais leur montrer. J'bosse avec Blalock. Le liquide, ça se saisit pas.

« Rus, l'eau coule à flots. Le godet ramasse des paquets maintenant, plus seulement de la bouillasse. Les crochets Boss sont dégagés maintenant, et je pense qu'on peut passer une chaîne là-dedans et tirer en repliant le godet. »

« Repli du godet, ouais. »

« Les côtés sont libres. Le terrain sous les chenilles est trempé et tout mou. Je pense qu'elle va sortir sans le contournement – au moins assez pour soulever la cabine et faire le contournement si besoin. »

« Je vais essayer. Cody, passe-moi cette chaîne de cinq-huitièmes. »

« Une fois qu'il l'a passée dans les Boss Eyes, accroche-moi ça aux dents de mon godet. Un bout de chaque côté. »

« Tiens, Cody. »

« Comme ça, patron ? »

« Oui, exactement comme ça, ferme les crochets et dégage de là. Rusty, va dans l'allée. Quand je vais tirer, toute cette boue là-derrière va vouloir glisser. Ça m'étonne qu'elle tienne encore avec les côtés creusés. »

« C'est dégagé. »

« Dégagé. »

« Allez ---- oh, merde ! »

« Ça va ? »

« Dès que je serai descendu de ce bras. »

« C'était trop stylé ! »

« Frère, t'as reculé d'un mètre cinquante. »

« Ma lame était bien plantée. Ce choc… J'imagine qu'elle est juste retombée dans la merde. »

« Perds pas tes chaussons. »

« Des chaussons, trop mignon. Sache que ce sont les chaussures que portent les médecins, les cuistots et les hommes qui restent debout toute la journée. »

« Des chaussons. »

« Toi aussi, Tanner ? Je croyais t'avoir exilé au solaire. »

« Mon vieux, on aurait dit la porte d'un camion-benne qui claque. »

« C'était fort. Tu sais que c'est vrai. »

« Donc, ça va ? »

« Mon orgueil a pris une couche de graisse en plus. Je me suis râpé le tibia sur les manettes. Tout va bien. »

« On dirait qu'elle est sortie. »

« Elle a tourné pile vers l'allée. »

« Mon trou de balle a bouffé le siège avant qu'elle m'éjecte. Si j'arrive à me le sortir du rectum, je remets mon cul là-dedans et je finis de tirer. »

« Je suis content que ça soit pas arrivé pendant que j'étais debout sur le contreplaqué. »

« Ça pouvait pas. Les côtés la bloquaient bien serré. Une fois les côtés dégagés, et avec le courant d'eau qui graissait tout, c'était inévitable. »

« C'est génial. »

« Bon, la pelle est dans l'allée. Mettez-y deux chaînes de plus et que quelqu'un la sorte de là --- C'est Stefanie qui appelle. »

« Salut. »

« Salut. Tu m'as pas appelée ce matin. »

« Je me suis réveillé juste au moment où les gars arrivaient au parc à matériel. J'avais que quelques minutes. »

« Tu viens prendre une douche ? »

« Carrément, j'arrive d'ici peu. Je t'aime. »

« Je t'aime. »

« Bon, les gars, tout est dégagé. Maintenant, tirez. »

Chapitre 57 – jeudi 1er février

« Emma, va chercher la pelle à poussière. »

« Derrière toi. »

« Sais pas comment ça devient si poussiéreux, personne vient jamais. »

« Ça rentre par les murs, mais plus pour longtemps. Le mois prochain, ce sera fraîchement repeint pour le printemps ; y aura plus du tout besoin d'user ces poils jusqu'à la corde avec ton balayage d'inquiétude. »

« C'est pas d'l'inquiétude, Emma. Si on entretient, ça dure toujours. »

« C'est le deux mars, le jour J. »

« T'as qui ? »

« Tous les habitués, leurs gosses et leurs petits-enfants. Un ou deux de plus, ça me ferait pas de mal. »

« Et Stefanie ? Ça se voit qu'elle a été bien élevée. »

« Ça, c'est sûr, mais je pense que c'est trop tôt pour lui demander… »

« Maman ? »

« Oui, Bernie. »

« Cette recherche me grille le cerveau. »

« Tu veux abandonner ? »

« Non, madame. C'est juste que ça n'a aucun sens. On est en 2024, et y a un raton laveur qui a sa propre secte de fans à ce stade, des millions de vues, les chaînes d'info nationales. Ce centre communautaire, il est là depuis au moins 1907. C'était une vraie école jusqu'en 1970, et chaque filet de recherche que je lance pour une seule photo de la façade de ce bâtiment avec ses portes d'origine revient vide – pas vide, dépourvu de photo. Y a des gens dans cette vallée qui ont eu leur diplôme dans cette école, pas aussi vieux que Mamaw Mernie, loin de là. La photo couleur existait en 1970 quand elle a fermé, enfin quoi. C'est pas possible que ce bâtiment ait survécu sans être photographié – Maman, mets-toi devant. »

« Bernice, y a pas de raison… Bon, fais-moi voir. »

« Voilà. Maintenant y a une photo de cet endroit, et je la poste sur Instagram tout de suite. »

« Poste pas cette photo, »

« TikTok, Snapchat. C'est pas possible que ce bâtiment soit pas sur internet. Impossible. J'arrive même pas à avoir une réponse claire sur l'adresse. C'est 1711, 1720. La caserne des pompiers, c'est 1718, ça c'est sûr. Mais ce petit Dupont Community Center, la Pickens School House, ce truc est une énigme. »

« Eh ben, p'tite Bernie. C'est comme ça qu'y sont, les vieux modèles, on est pas épinglés à une chose ou un endroit fixe. On traverse le temps. »

« Mamaw, y a des gens partout dans cette vallée qui sont allés à cette école, qui y ont eu leur diplôme. Y a des gens célèbres. Reagan est sorti. Reagan Circle, juste ici. Regarde le panneau de la rue. Ray Reagan, le juge du comté, né ici même à Dupont en mille neuf cent vingt et un, l'aîné de dix enfants, le premier de toute sa lignée à finir le lycée. »

« Je connais Ray. C'était mon ami cher. Le cancer l'a emporté en 1978. Je m'en souviens comme si c'était hier. Emma, il est mort le jour où t'es née. »

« Eh bien, avant de mourir, Ray est parti à la guerre et a volé pour l'Army Air Forces — mécanicien et pilote à la fois, un homme capable de réparer la machine et de la piloter — et quand ça a été fini, il est rentré à Dupont et ne l'a plus jamais quitté. Il a épousé une fille Ogle, Louise. »

« J'étais à ce mariage. Louise, c'était la plus charmante dame que cette vallée ait jamais connue. Elle a jamais posé la main quelque part sans répondre à un besoin, un souci ou un amour. »

« Une sacrée paire, alors. Ray faisait l'aller-retour en voiture jusqu'à une usine à Knoxville tous les jours jusqu'à ce que le comté le nomme juge de paix en 1956. »

« Il en a marié, de l'amour, dans cette vallée – Louise elle faisait les entremetteuses et Ray il faisait la noce. »

« Puis ils l'ont fait juge en 1958, et ensuite ils l'ont pas laissé partir pendant vingt ans, d'une traite jusqu'au cancer qui l'a emporté en 1978, comme Mamaw l'a dit. toujours en fonction.

« Il est pas prisonnier. Ray l'aurait pas voulu autrement. »

« Il a construit la zone industrielle. Il a construit l'hôpital. Il a construit l'aéroport entre le Forge et Gatlinburg. Y a un pont sur la French Broad avec son nom boulonné dessus. Ce comté célèbre son histoire, mais pas la Pickens Schoolhouse. Ce comté a fait passer toute sa justice par un homme sorti d'une école à deux portes dans une vallée qui peut pas s'offrir une seule photo d'elle-même. Et pendant tout le temps qu'il a siégé, Maman, il a jamais déménagé. Il a jamais pris la grosse tête. Le juge du comté tout entier, et il rentrait chez lui à Dupont tous les soirs de sa vie. Il votait ici. Je vote ici. On vote tous ici. »

« J'ai exactement le même problème, Bernice. Je suis allée à la bibliothèque Williams, au Heritage Museum, j'ai déjeuné avec Anna Garber et Steve Petty, des historiens de table de cuisine. Je suis allée voir l'équipe du livre de Boyd's Creek. J'ai demandé à chaque âme que j'ai croisée, en cherchant juste une photo de ce bâtiment avec les portes d'origine. »

« Tout le monde a une piste, mais aucune photo s'est matérialisée. »

« Exactement, ma chérie. Alors si tu veux laisser tomber, j'ai trouvé plein de vieux bâtiments et de vieilles portes d'antan, et je peux même en avoir quelques-unes pour pas trop cher, et je peux habiller cet endroit comme il a envie d'être habillé. »

« J'ai suivi chaque piste, et s'il existe une photo de ce bâtiment quelque part, moi je la vois pas. »

« Je me souviens des portes, Emma. Comme je dis, j'ai pas de photo, mais je m'en souviens. C'était des vitres de haut en bas. Elles étaient lourdes, si lourdes. Quand on sortait un jour de vent, le vent y prenait ces portes, et j'arrivais tout juste à tenir la poignée. »

« Mamaw, si seulement je pouvais transcrire ta tête sur l'internet de Bernie. Allez savoir ce qu'on verrait. »

« Eh ben, je vois plus de choses sur ce vieux vallon que sur ce bâtiment historique. Trail Holler, même si t'as raison, l'internet l'appelle pas comme ça. Je vois qu'avant que Stefanie l'achète, il appartenait à Charlie et Bobbie Lovell, et qu'ils l'avaient acheté à une vente aux enchères pour impayés d'impôts en 1989. Je vois que c'était un élevage de cochons pendant des années. Je vois même qu'un énorme barrage là-haut a lâché pendant un orage, et qu'il a rasé la maison où vit ton amie Betty. Ces marches qui mènent nulle part et qui montent la colline devant chez elle, elles menaient à une maison emportée par l'inondation quand le barrage a lâché. Je vois tout ça. »

« Je vois ça aussi, Bernie. Une pluie terrible est venue, pas des jours durant, mais des jours de pluie en un seul orage. C'te pluie a emporté le vieux barrage de l'élevage de cochons, y l'avaient monté au-dessus de c'lui qu'est là-haut maintenant. Cinq fois la taille qu'il a maintenant, et il est descendu dans le vallon d'un seul bloc, plus comme une avalanche qu'une inondation. Ça a rasé les arbres, ça a arraché la terre même du sol. Ces gens-là sont partis après ça. Plus rien; à emballer. Y sont juste partis un jour peu après, et personne a plus jamais eu de leurs nouvelles. »

« Je parie que l'internet pourrait les retrouver, Bernie. »

« Pas aujourd'hui, non. Je suis déjà allée jusqu'au bout de l'internet et retour. J'ai commencé ici même dans le comté de Sevier avec des recherches exactes pour Dupont Community Center, Pickens Schoolhouse, Dupont School, et j'ai fini à Pickens, en Virginie-Occidentale. Il s'avère qu'il y a trois comtés qui portent le même nom que notre école, en Alabama, en Géorgie et en Caroline du Sud. Il y a quatre Dupont : l'entreprise chimique à Wilmington dans le Delaware, Old Hickory, Nashville, Dupont dans l'État de Washington, et Dupont City en Virginie-Occidentale. Il y a un Seymour dans l'Indiana – John Mellencamp y habite, un Seymour au Texas, un Seymour dans le Connecticut. Il y a même un Seymour dans le Wisconsin.

« T'es allée dans tous ces endroits aujourd'hui, Bernie ? »

« Mamaw, je suis allée sur des serveurs partout dans le monde. J'ai cherché des écoles sœurs, j'ai cherché dans des bases de données généalogiques. J'ai cherché sur les réseaux sociaux. J'ai cherché sur des sites historiques. Ironie du sort, j'ai trouvé une photo de notre petite école sur un site qui s'appelle Letsbeblount, mais c'était un angle oblique et aucune vue des portes d'entrée. L'ironie, c'est qu'un site de tourisme du comté de Blount a reconnu l'importance de ce bâtiment et a essayé de le voler pour sa propre histoire. Je suis allée à la bibliothèque du Congrès, et c'était tapissé de la Greenbrier Schoolhouse à Metcalf Bottoms. J'ai fouillé chaque site d'internet, et je suis revenue les mains vides. Et chaque fois que je croyais tenir quelque chose, je tombais sur un mur de pierre. »

« Donc c'est impossible ? »

« J'ai essayé la caserne des pompiers. J'ai trouvé les listes d'appel de chaque personne qui y a jamais travaillé, en me disant que peut-être une de leurs pages sur les réseaux sociaux avait une photo sur le parking. J'ai fouillé les écoles du comté de Sevier jusqu'à des profondeurs à faire exploser les tympans, en espérant une photo de classe ou une photo de remise de diplômes. J'ai foncé à travers chaque petit captcha paillasson poli que j'ai croisé, chaque réservé aux membres, chaque mur de verre sur une publication Instagram, chaque recoin d'internet, et s'il existe une photo de ce bâtiment avec les portes d'origine, je la trouve pas. Chaque piste alléchante tombait sur un mur. Que de la pierre. »

Chapitre 58 – vendredi 2 février

« Je vois ce que vous avez fait, les gamins. Pas de montée à pied ce matin. »

« On s'est dit qu'on commencerait et qu'on se retrouverait quand tu descendrais. »

« Devin, t'es un homme qui réfléchit. Mais ton échelle de salaire inclut pas de faire marcher le propriétaire tout seul après l'étang et en bas de la colline, avec les ours et les lynx et tout. »

« Pourquoi porter une arme partout si t'as la trouille ? »

« Cody pointe avec la vanne. Rusty ? T'as une grande gueule qui cherche un atelier ? »

« Non. »

« Moi non plus. »

« Tanner se porte volontaire pour refuser. »

« Alors voilà le programme du jour. Rusty et Cody, vous êtes à la clé à molette. Ça avance ? »

« Ouais, on en a fait un peu trop, et heureusement. Y avait de l'eau là-dedans. On a dû barrer et souffler plusieurs fois, mais on a tout nettoyé. »

« Ben mince alors, patron, tu lui as donné le boulot facile. Moi j'ai dû démonter toute la cage arrière et virer toute la gadoue du compartiment moteur, du ventilo, des courroies, et nettoyer chaque poulie. C'est la batterie qui m'a eu le pire. Je me suis écrasé le doigt en la sortant. »

« Mon vieux, ça va ? »

« C'est rien. »

« On a une docteure. Elle va venir regarder. »

« Non. Juste un ongle qui se décolle. »

« D'accord. C'est toi qui vois. Et – j'ai pas distribué les étapes du nettoyage. C'était vous, les gars. Moi, je suis le propriétaire, c'est vous les patrons. »

« C'est pas l'impression qu'on a d'ici. »

« C'est ton imagination. »

« Ouais, c'est ça. Bon, on va la démarrer dans pas longtemps. On a changé l'huile, changé tous les filtres. C'est comme une machine toute neuve. »

« C'est une machine toute neuve. Essaie de te rappeler tous ces détails sur ta facture cette semaine, Cody. »

« Ouais, tu veux essayer de la démarrer ? »

« Elle est prête ? »

« Je pense. »

« Alors fais-la tourner, mon vieux. »

« Rien ? »

« Ben mince alors, j'ai pas branché la batterie. »

« Dommage. Vérifiez tout. Tenez-moi au courant. Tanner et Devin, vous êtes avec moi. »

« Bon, on a besoin d'outils ? »

« T'as laissé tous les outils pour les câbles dans l'abri, donc probablement pas. »

« Ce trou de boue s'est un peu rebouché là où la machine était dedans. »

« C'est chouette, en fait. Comme on disait l'autre jour, quand ça aura pris, ce sera comme du béton. Je vais devoir y mettre du gros paillis, sinon ça va se creuser en rigoles sous la pluie. »

« Pratique – on doit couper tous ces arbres sur lesquels on a entassé de la terre. »

« Les copalmes vont peut-être survivre, en fait. C'est des arbres bizarres, ceux-là. Mais tous ces tulipiers, c'est fini pour eux. »

« Pourquoi les copalmes survivraient ? »

« Ils sont sélectionnés pour ça. Les terres basses les ensablent, et puis les crues de temps en temps, et ils se retrouvent souvent enterrés. Ils font juste pousser de nouvelles racines à partir du tronc, et ils continuent leur bonhomme de chemin. »

« On apprend quelque chose tous les jours. »

« C'est le boulot résumé en un cliché. »

« Bon, on fait quoi aujourd'hui ? »

« Là, tout de suite, je passe devant ces panneaux solaires en vérifiant que toutes les pinces sont en place, je surveille l'horizon pour les ours, et ensuite je vais te demander : t'as monté tous les sectionneurs ? »

« Oui. J'ai fini ça, et j'ai complètement raccordé ce côté-ci. Les panneaux sont prêts. »

« Je sais que le côté abri n'est pas encore fait parce que je t'ai pas vu chez moi, et je pense pas que tu tiennes derrière le fauteuil pour te cacher. »

« Donc, faut raccorder le côté abri, mais c'est prêt. J'attends juste le feu vert. »

« L'instinct est parfait – Attention, Kitty. On rentre. »

« Elle veut sortir ? »

« Ouaip, regarde ça --- bon, c'est mon tour pour l'installation, mais c'est ton tour d'apprendre. »

« L'heure des batteries ? »

Ouaip, et si on arrive à l'assembler avant que les autres prennent de l'avance, on sera peut-être presque équilibrés. Pour l'instant, fais-moi un croquis des douze – dommage que seize rentraient pas. »

« T'as du papier ? »

« Trop content que tu demandes. Voilà ton carnet. T'en as besoin d'un. C'est un gros chantier qui va durer longtemps. On va faire des milliers de trucs, et faut que tu prennes des notes. Première note : le chat déteste dehors en ce moment. »

« C'est la tête la plus pathétique que j'aie jamais vue – et le petit miaulement. Elle fait plus de cinéma que toi. »

« C'est pas pathétique. Regarde ces yeux. C'est Batman qui pose pour l'affiche du film, et elle est pas contente que le Sphinx l'ait laissée toute seule dehors en ce moment. »

« Donc, t'avais ça tout prêt pour moi ? T'avais aussi programmé le chat ? »

« J'arrête jamais d'y penser, Tanner. »

« Je commence à piger ça. Ça commence à m'arriver. J'ai pas dormi de la nuit hier à penser à la chargeuse. »

« Pas dormi de la nuit. C'est pas la même chose qu'arrêter jamais d'y penser. Ça, c'est du stress. Le stress, ça va t'arracher le tabouret de sous les fesses. Le secret, c'est des loisirs complémentaires. »

« Comment on trouve un loisir complémentaire pour Rusty et Cody ? »

« À part l'évidence, qu'est-ce qui est stressant chez eux ? »

« Déjà, ils partent déjeuner tout seuls de leur côté tous les jours, mais là c'est surtout Rusty. »

« Me laisse pas de place pour parler --- J'ai quand même remarqué qu'il me regardait pas dans les yeux aujourd'hui, et il est plutôt silencieux. »

« Il a des problèmes à la maison. »

« Vas-y, Tanner, la parole est à toi. Pas besoin de me laisser un tour. »

« D'accord. Alors, euh. »

« Secret. Compris. »

« Ouais. Il a des soucis à la maison. Apparemment les services sociaux, le DCS, sont dans le coup. Il loge chez son frère, et je sais pas comment, une visite à domicile a été programmée, et il a une semaine pour emménager dans un endroit où les filles ont leur propre chambre. »

« Il sait à quel point c'est grave ? »

« Je crois, ouais. Il est rongé. Il a pas deux mille dollars pour trouver un appart assez vite, et il voulait savoir si on avait quelque chose dans le budget de fonctionnement, et on a rien parce que Cody a voté pour prendre les vingt de l'heure en entier. »

« Les leçons apprises, c'est super, mais celle-là, c'est pas une leçon ; c'est l'État qui, ayant appris sa leçon, protège les gosses en danger avec la même rigueur que ceux qui ont seulement l'air en danger à côté de la règle graduée. »

« Ça m'étonne même qu'il bosse. »

« Qu'est-ce qu'il peut faire d'autre ? Et c'est le signe le plus sûr qu'il faut qu'on trouve un moyen de le faire cracher le morceau, pour que je puisse prendre ça en main. »

« Il le fera pas. »

« Il le faut. J'ai vu le DCS enlever des gosses toute ma vie dans cette garderie. T'as jamais vu une agonie pareille. Je dis pas que le DCS a tort. C'est pas à moi de le dire. Y a une vraie douleur là-dehors que toi et moi on peut seulement imaginer parce qu'on sait lire des mots, mais respirer au milieu d'une partie de cette douleur, c'est plus que ce que je souhaiterai jamais connaître. »

« Il voudra probablement pa…

« Je veux pas te couper, mais cette machine vient de démarrer, et même si Rusty sent pas la joie en ce moment, Cody va sans aucun doute être dans cette machine et venir par ici avec pour frimer. Le but. Le seul but. Réfléchis bien et seulement en positif. Le but, c'est de faire entrer Rusty dans cette conversation pour que tu te fasses pas prendre à trahir sa confiance. Je trahirai pas la tienne sauf si j'y suis obligé – mais sache que j'y suis obligé, et trouvons une solution. Je lui donnerai cet argent même si je dois mettre le Hummer au clou, et j'ai l'intention qu'il l'ait entre les mains d'ici une heure. »

« Peut-être – je veux dire, c'est pas si secret que ça. Du moment que c'est moi qui lui dis que j'ai dû te le dire. Je pense qu'il serait juste soulagé. »

« Là, tu parles. »

Chapitre 59 – vendredi 2 février

« Salut. »

« Bon, donc tu te fais pas braquer. C'est déjà ça. Pourquoi tu viens de retirer six mille dollars - au guichet de la banque - à Farragut ? »

« Juste pour info, je suis allé direct de la banque au Jimmy John's – et c'est sur le même parking, donc ton appel est flippant de rapidité. »

« Non. T'es pas drôle. Six mille. Vas-y. »

« Je vais faire ça bien. »

« Non. Pas de paraboles. »

« C'est ce que je voulais dire. Pas de paraboles. Alors, une fois, en colo musicale. »

« Michael, j'ai ma radio d'État juste là. J'appellerai même pas le central. J'appuie sur le bouton, 342, et je lance l'avis de recherche. »

« Aïe. »

« Michael. »

« Je le donne aux gars. »

« Je parie qu'il arrive une raison que je pourrai pas contester. »

« Je pense, oui. »

« Est-ce que moi je le penserai ? »

« J'en suis presque sûr. »

« D'accord, vas-y. »

« Tu vas avoir des questions qui… »

« Non. Commence par le pourquoi, pas par le préambule. »

« Le préambule, c'est comme ça que j'arrive quelque part. »

« Ça, c'est de la déambulation – comme un petit vieux. Bon. Raconte-le à ta façon. »

« Donc tu vas avoir des questions, et faut que tu saches que j'ai déjà entendu ce truc dans ton crâne, donc je sais ce que tu veux savoir, et je dois admettre d'emblée – je connais pas la réponse à toutes les questions évidentes auxquelles je réponds pas dans mon explication. »

« Révoqué. Raconte-le à ma façon. »

« Rusty et toutes ses filles logent chez son frère. »

« Son frère a des gosses aussi ? »

« Ah, merde. J'avais même pas pensé à celle-là. »

« Pas pensé. Si seulement c'était ça. »

« Allons, chérie. Sois pas fâchée. »

« Je te jure sur tout ce qui est sacré… »

« Je sais pas comment, les services sociaux, le DCS, s'en sont mêlés. J'ai pas encore cette info non plus. Il a une semaine pour trouver un logement où les filles ont leur propre chambre. »

« On leur achète des meubles aussi ? »

« Non. Je peux pas donner deux mille dollars à Rusty sans en donner deux mille aux deux autres aussi. »

« Papy, c'est pas tes petits-enfants. »

« C'est pas ta meilleure. »

« Oh, pardonne-moi mon humour minable. Moi je te pardonnerai tes hallucinations. Je suis d'accord qu'on doit aider Rusty. Si t'étais pas d'accord, moi je le ferais. Mais pourquoi tu dois garder des comptes équitables – c'est ce que tu fais, non, équilibrer les comptes ? »

« Oui. Je suis content que tu voies ça. Ce qui t'échappe, c'est que c'est pas un cadeau. C'est une avance sur salaire. »

« C'est pas tes employés, Michael. »

« Je sais, Margot – écoute, j'ai tout calculé. Ils vont couler la dalle de béton pour l'atelier, et ça, c'est l'acompte pour ça. »

« Mais l'atelier doit attendre qu'on ait fini la maison pour qu'on se retrouve pas à court d'argent. »

« Je sais. Tu comprends de travers. C'est un paiement d'avance pour ce boulot, quel que soit le moment où il arrive. »

« D'accord, d'accord. Tu crois que t'es tiré d'affaire. Facture d'avance. Alors explique-moi ça. Pourquoi en liquide ? »

« Ben, j'ai besoin que ça fasse le plus d'effet possible. En plus, ça ira sur leurs fiches de paie quand ils le comptabiliseront vraiment, donc ils paieront l'impôt plus tard. Écoute, faut que j'y retourne. Je passerai à Wares Valley ce soir après le boulot. Laisse-moi régler ça. »

« Je t'aime. »

« Je t'aime aussi. C'est ce qu'il faut faire. »

« Je sais. »

« T'as réglé ça ? »

« Oui. Ils sont partis déjeuner, mais il m'a demandé pourquoi tu partais, et je lui ai dit que je t'avais parlé de l'appart et que tu partais à la banque chercher de l'argent. »

« Il t'en a voulu ? »

« Soulagé, comme je pensais. »

« Là, ça devient intéressant. Écoute. Je fais ça comme une avance sur salaire. Ça ira sur la dalle de l'atelier et deux-trois autres petits projets jusqu'à ce qu'on couvre à peu près deux semaines de boulot. Ce carnet vient de se rentabiliser. »

« Bon, c'est une bonne idée. Je vais tenir les comptes et te tenir au courant. »

« Pas besoin. Les comptes, c'est moi qui les tiens. Ce qu'il te faut, c'est garder des traces. C'est exactement le genre de grosse somme qui attire l'attention. C'est pour ça que je l'ai fait en liquide. Tiens. »

« Attends, y a plus que deux mille, là. »

« C'est deux mille chacun. Je peux pas donner une avance à l'un et pas aux autres. »

« Ça a pas de sens. »

« Si. Cette société est un cadeau, ce qui veut dire que les avantages d'une société sont les mêmes pour tout le monde. »

« Je le prendrai pas. »

« Alors Rusty peut pas l'avoir. »

« Je pourrais te prendre au mot sur ton bluff. »

« Aïe. Et t'aurais raison, mais ça me contrarierait beaucoup. J'ai bien réfléchi, et c'est comme ça que j'ai besoin de le faire – et donner, c'est recevoir. Laisse-moi recevoir à ma façon. C'est une avance sur salaire. La dernière fois que t'as eu un petit pécule pour bosser, t'as changé ta vie. Je suis sûr que tu peux trouver comment utiliser celui-là aussi. »

« Je pourrais payer mes impôts. »

« Deux mille, ça couvre tout ? »

« Je vais aussi prendre deux-trois mensualités d'avance sur la voiture. »

« C'est quoi, les intérêts sur cette bague ? »

« Ils noient ça dans le baratin sur les mensualités. »

« Ouais, acheter des merdes, c'est une de mes spécialités. Ces boîtes passent par une banque comme Comenity, et c'est le prêteur sur gages des temps modernes, sans qui le monde des gens normaux aurait rien dans la vie avant d'avoir économisé sou par sou, mais s'ils économisaient sou par sou, toute l'économie d'extraction se casserait la gueule. Alors, place aux banques de cartes de crédit des magasins et à tout ce qu'elles donnent au monde : des cours de bourse plus hauts, des clients plus fidèles, et de bien meilleurs scores de crédit pour l'acheteur responsable qui apprécie sincèrement la confiance. »

« La mensualité est pas si terrible. »

« Paie d'avance. Ils font littéralement en sorte que si tu paies que le minimum, tu devras encore de l'argent après l'échéance, de façon qu'à la date où t'es censé avoir tout remboursé pour devoir seulement l'intérêt promotionnel, tu dois encore, et là le vrai taux d'intérêt entre en jeu, et entièrement rétroactif. »

« J'ai lu ça. »

« Bien. Paie-leur plus. Paie en avance. Paie-les, et ils te récompenseront pour ça. Et ils peuvent se permettre de te récompenser parce que certains paient pas, et ils se font beaucoup d'argent sur ces quelques poissons – assez pour non seulement se payer ta récompense, mais aussi se payer les quelques poissons qui paient pas du tout. »

« Je peux pas leur donner le leur. »

« Il le faut. »

« Ça, c'est ton boulot. »

« D'accord. Je te vois venir. T'as sans doute raison. Prends-en vingt et rends-moi le reste. »

« Merci, mec. Je garderai les traces. »

« Merci, Tanner. Ça doit être précis, et je peux pas laisser les nouveaux s'en occuper. »

« Les nouveaux. »

« Maintenant, les batteries. Allume-moi ces huit-là. »

« Elles sont connectées ? »

« Non, et c'est tout l'intérêt. Si elles étaient pas équilibrées, et qu'il y en avait une assez éloignée des sept autres, les avoir connectées enverrait un paquet d'ampères dans celle qui est sous-chargée. On doit – tu dois – moi je sais déjà. Toi, tu dois savoir comment ça marche. »

« Carnet, check. »

« Ouais, mais pas vraiment. C'est assez simple. Regarde ces voyants verts sur les jauges. Cinq allumés sur chacune. »

« Cinquante pour cent. »

« Presque. Regarde les quatre qui sont installées. Tu vois comment le sixième bloc clignote ? »

« Oui. »

« Ça veut dire qu'elles sont dans la tranche des cinquante pour cent et qu'elles chargent vers soixante. Quand elles atteindront soixante pour cent, elles allumeront le septième, et ainsi de suite. Tu vois ? »

« Donc celles-là sont dans les cinquante et celles-là sont dans les cinquante. »

« Exact. Et le plus important, ces voyants sont juste une supposition. C'est une estimation grossière basée sur l'algorithme du système de gestion de batterie pour toutes les cellules individuelles du pack de cellules à l'intérieur de chaque batterie. En gros, ça te montre une supposition mathématique de la tension sur soixante-quatre cellules individuelles dans ces quatre batteries connectées. »

« Attends. Fais ça en général. Les détails, c'est trop pour la vue d'ensemble. »

« T'as raison. Faisons d'abord ça. Prends ce voltmètre. Mets les sondes sur n'importe laquelle de ces quatre batteries. »

« 53,2 volts. »

« Bon, maintenant coupe ce bouton sur le côté de l'onduleur. »

« Le sectionneur solaire. »

« C'est ça. Maintenant mesure la même batterie. »

« 53 volts. »

« Quand le courant s'en va, la tension baisse un peu. »

« Donc c'est censé arriver. »

« La physique. Bon, il y a deux séries de leçons ici. On doit construire ce truc, donc t'auras que la première. Cette leçon porte sur l'équilibrage par le haut. Pour faire simple, les batteries solaires sont équilibrées par le haut. Chaque batterie a des cellules, et chacune de ces cellules a un voltmètre permanent, et ce voltmètre rend compte à un programme dans l'ordinateur. Il est programmé pour gérer les résistances en accordant une attention particulière à la cellule qui a la tension la plus haute. Quand une cellule approche d'une tension programmée, des changements sont ordonnés pour tout le pack de cellules. S'il arrive quelque chose à une cellule, ça arrive à toutes les cellules. »

« C'est assez simple, mais pourquoi ? »

« On doit monter ce pack de batteries solaires et le faire tourner, donc je peux répondre à cette question, mais après faut qu'on se remette au boulot. Les batteries solaires sont équilibrées par le haut – gérées pour les pics hauts. Mais les batteries de véhicules électriques sont équilibrées par le bas, gérées pour les pics bas. Les batteries équilibrées par le bas empêchent toutes les cellules de s'effondrer du côté bas. »

« Mais pourquoi ? »

« Les deux situations risquent l'emballement thermique. »

« Le feu. »

« Dans les batteries au lithium, un feu qui s'alimente tout seul. »

« Le feu de Chimney Tops. »

« Pire. Si on avait pu retirer l'oxygène de Chimney Tops, le feu serait mort. La cathode des batteries au lithium fabrique son propre oxygène. On peut pas l'éteindre en l'étouffant. Pour faire simple, ça brûlera jusqu'à ce que ça n'ait plus d'énergie, sinon faut le refroidir avec des moyens absurdes. »

« Genre quoi ? »

« Si une de ces batteries prenait feu, la jeter dans le lac l'éteindrait pas tout de suite. Elle continuerait à brûler jusqu'à ce que l'eau ait refroidi chaque cathode, et l'eau autour de la batterie serait chaude comme du café le temps que ça arrive. »

« Pourtant, y en a partout. »

« Et elles ont toutes un système de gestion de batterie. C'est ça, la clé. »

« J'ai des questions, mais j'écoute. »

« Les questions peuvent venir avec le temps, mais aujourd'hui l'idée c'est l'équilibre, pourquoi, comment, et si jamais. Tout ça livré – peut-être un peu trop cuit sur le et si jamais. Alors un dernier temps là-dessus. Le monde est plein de ces petits mini-monstres. Ils sont oubliés sous les lits dans de vieux téléphones. C'est des ordis portables dans un placard. C'est un abri plein de batteries DeWalt oubliées. Y en a partout, et pourtant on entend très rarement parler d'une catastrophe, grande ou petite. Toute cette leçon parle de potentiel, pas de probabilité. Et ça, c'est juste le côté batterie. »

« C'est un sacré côté. »

« Y a aussi un côté panneaux solaires, un côté contrôleur de charge, un côté onduleur, un côté programmation ; bordel, y a un côté pur coup de bol. Et le plus important, y a un côté humain. Chaque côté gère son propre courant et sa propre puissance, et surtout, chacun parle sa propre physique. Tout ça pour prendre du courant continu et le transformer en courant alternatif utilisable. Deux produits similaires mais très différents. »

« Donc, les batteries. »

« D'accord, tu veux que je me concentre, mais pas encore. Y a une petite ironie cruelle qui rend tout ça – à toi de décider. Tout ce courant continu, les panneaux solaires, qui arrive au contrôleur de charge et dans l'onduleur, les panneaux solaires et les batteries, tout ça est converti en courant alternatif et envoyé au tableau électrique, puis aux charges, où les appareils eux-mêmes le reconvertissent en courant continu pour l'utiliser à la source. »

« Attends, quoi ? »

« Ouaip. Tous les trucs où va le courant alternatif convertissent l'alternatif en continu pour pouvoir l'utiliser. »

« Pourquoi ? »

« En bref, parce que l'électricité est produite plus loin que ce que le prix actuel permet pour livrer l'offre à la demande. »

« Tu me perds, là. »

« Pour envoyer du courant continu de loin – les batteries. On s'égare, là. Résumons tout ça : envoyer de l'électricité chez toi depuis trente kilomètres, c'est l'équivalent direct d'envoyer de la clim depuis le même endroit. La perte est énorme, et le courant alternatif a résolu assez de ce calcul de perte pour faire de l'électricité l'économie d'extraction ultime. »

« On parle toujours de la bague ? »

« Tout ce qui t'entoure est sur la bague, ces batteries comprises. Je pourrais continuer l'analogie, mais pour l'instant je vais résumer. Chaque batterie est équilibrée par le haut. Le système de gestion de batterie se concentre sur les tensions fractionnaires en haut et gère très globalement ces tensions en bas. Toi et moi, on va gérer un pack de batteries équilibré par le haut. »

« Équilibré par le haut. Check. »

« En ce moment, chacune de ces huit est une batterie individuelle, et les quatre installées forment une seule batterie. On doit faire deux packs de quatre nouvelles, et ensuite on doit mettre les trois packs ensemble pour faire une seule batterie avec les douze batteries. »

« C'est à ça que servent toutes ces barres, non ? »

« Oui. Les batteries Pytes sont livrées avec ces bandes de cuivre isolées conçues exprès pour connecter les batteries. On connecte les quatre batteries individuelles en parallèle avec ces bandes, et ensuite on connecte les trois packs à ce Victron. »

« C'est quoi, ce Victron ? »

« C'est un boîtier de couplage de batteries. Une fois qu'on a connecté toutes les batteries ici, on prend deux câbles et on les raccorde à l'onduleur, exactement comme ce pack est connecté maintenant. »

« Comment t'as appris toutes ces conneries ? »

« Le baptême, sans le feu. Comme toi. »

« Comment tu sais quoi acheter, où l'acheter, et quoi faire de toutes les pièces quand la palette arrive en brinquebalant sur la route sur la chargeuse ? »

« L'assurance que donne l'argent qu'on peut se permettre de perdre. Tu l'achètes, tu découvres ce qui va pas avec ce que t'as acheté, et puis tu réessaies. »

« C'est pour ça que t'avais autant de merdes à déménager. »

« La fac, ça coûte de l'argent, et la maîtrise c'était scandaleux, mais au moins j'ai appris à embaucher des bras pour porter la charge. Toi aussi, tu apprendras. »

« Plein de ces trucs avaient l'air – oubliés, ou je sais pas quoi. »

« Tout finit par l'être – même les choses précieuses. Cette bague que t'as achetée pour Emily, un jour, ce sera une chose oubliée. »

« Pas pour nous. »

« C'est vrai. Mais ça, c'est la leçon sur les achats. Si je t'apprends tout le diplôme en une seule séance, tu retiendras les vingt pour cent habituels, et moi je passerai une quatrième nuit dans un abri sans chauffage. Pour l'instant : ces abattants de chiottes auront l'air oubliés avant qu'on s'en serve, eux aussi. »

« Les questions utiles à l'avancement, compris. »

« On va utiliser ce câble pour connecter ces trois packs de batteries une fois qu'ils seront finis, et ensuite on va utiliser ces câbles quatre-zéro du boîtier de couplage jusqu'aux cosses batterie de l'onduleur. »

« Bon, je mets les bandes sur cette pile ? »

« Voilà Rusty et Cody qui reviennent, oui, mets les bandes sur cette pile, et moi je fais celle-là, et quand ils seront montés ici, je leur donnerai l'argent --- témoin. Compère. Ça marche ? »

« Compère, peut-être. Témoin, sûr. »

« Patron. »

« Salut, Cody. Bon déjeuner ? »

« Carrément, les hot-dogs du White Star. J'ai suivi un ours dans l'allée en revenant. »

« C'était le gros ?

« Gros, mais pas la femelle. Un mâle - il avait une marque à l'oreille, en plus. »

« T'as eu le numéro ? »

« Trop loin. On peut pas les lire à moins d'avoir des jumelles. »

« Alors, le White Star. Boyd's Creek, c'est une drôle de route, deux stations-service, chacune avec de la super bouffe. L'une avec un hot-dog de supérette et l'autre avec carrément un restaurant italien, avec du veau. »

« Ouais, c'est ça. »

« Rusty. J'ai deux mille dollars pour toi, là. Rentre plus tôt. Trouve un appart pour les petites. Et avant que tu parles, Cody, voilà deux mille pour toi. J'ai déjà donné les siens à Tanner. C'est une avance sur salaire, mais on l'écrit comme un prêt pour commencer. Ce sera remboursé sur les salaires quand on coulera la dalle de l'atelier. »

« Michael. Je suis pas sûr de savoir comment te remercier. »

« Bon sang, Rusty. Me sors pas les grands mots. On en a parlé. J'ai dit que si t'étais à court, et que l'équipe était pas prête, alors je suis là. Mais, c'est la faute à Cody. S'il avait pas voté contre le fait de garder des fonds sur un compte de fonctionnement, t'aurais eu ça sur les fonds de la boîte. »

« Patron. »

« Ta gueule, Cody. »

« Prends l'argent. Fais pas chier. Où est Devin ? »

« Devin avait un rendez-vous chez le médecin. Il est parti à midi. »

« Bon, maintenant dégage d'ici, Rusty. Cody… »

« C'est Rusty qui me ramène aujourd'hui. »

« Très bien. Dégagez tous les deux. Tanner, t'as des rendez-vous urgents ? »

« Ça va. »

« D'accord, les gars. À lundi. »

« Michael --- merci. »

« Je t'en prie. Laisse cette porte ouverte. Hé. Laisse la porte ouverte, il fait treize degrés dehors. »

« Bon, c'est fini. »

« T'as fini les deux en si peu de temps –«

« Tête baissée, je m'occupe de mes affaires. Ouais, ça fait à peu près seize boulons – mais pourquoi t'as laissé Cody partir plus tôt ? »

« Je suis pas le patron de Cody. C'est vous trois, et personne lui a dit non. En plus, le gamin vient de recevoir deux mille dollars en liquide. Je suis curieux de voir ce que devient le plus gros paquet d'argent tombé du ciel de toute sa vie, et je suis sûr que lui aussi. »

« Quand j'ai déposé l'ordi, il a laissé échapper que le tribunal saisissait son salaire, donc je suis sûr qu'il est sidéré d'être passé de miséreux à billets de banque, exactement comme il voulait. »

« Bon, montons ça. Il reste deux heures de jour, et on peut stocker un peu d'énergie. »

Chapitre 60 – vendredi 2 février

« Eh ben, bonjour, Clover. Oui, ma belle. Je sais. Oh, ça c'est ma figure. Je sais, ma petite fille. T'es trop mignonne. Bon, calme-toi. Pas encore, hein ? D'accord, fais attention, tu vas renverser Karen. D'accord. D'accord. Laisse-moi m'asseoir. Oh, là là. T'es sérieuse ? Je sais, ma belle. Tu m'as manqué aussi. Laisse-moi m'asseoir. Bon, arrête de sauter. Voilà, gentille fille. Tu m'as tellement manqué, toi aussi. »

« Les tourbillons, c'est le meilleur moment. »

« Elle se frotte de partout sur moi de partout, et elle a sorti ses glandes du dehors pour le faire. »

« Je le sens d'ici. »

« Salut, tout le monde. Pourquoi vous m'accueillez pas comme ça, vous autres ? »

« Eh ben, Michael, je t'ai fait à souper. »

« Bon, Clover, tu m'as bien marqué comme ta propriété – merci beaucoup, Karen - Aucun chien me prendra pour autre chose que le tien – oh, c'est le tour de Pooty maintenant – salut, Pooty. Salut, mon pote. Je sais. Non, c'est pas encore l'heure de monter sur les genoux. Faut que j'aille dire bonjour aux humains maintenant. »

« Viens manger. »

« Waouh, vous avez genre du chauffage et tout, vous autres. »

« C'est juste le poêle. »

« Je vois que Clover a une réserve régulière de biscuits dans le four. »

« C'est une gentille fille. »

« Salut, chérie. Oh, attention. »

« Je pourrais te serrer à t'en faire sortir les tripes. »

« Tu me manques aussi. »

« Comment va Kitty ? »

« Elle est un peu agacée par tout ce passage dans l'abri. »

« Tommy. »

« Grande gueule. »

« Qu'est-ce que vous avez fabriqué toute la journée, vous autres ? »

« Karen m'a fait déménager des chambres à coucher toute la journée. »

« Le ménage de printemps. »

« C'est l'hiver. »

« M'en parle pas. »

« Viens manger. »

« Elles se sont au moins décidées d'abord, ou t'as joué aux commodes musicales ? »

« Y a un air là-dessus. »

« Viens manger. »

« Oui, madame. Ça a l'air génial ! Heureusement que vous cuisiniez pas comme ça pour le comté, ils auraient jamais arrêté de vous élire. »

« Ils s'en sortent très bien sans moi. »

« Comment est la nouvelle greffière ? »

« J'aurais aimé que ce soit Angie, mais ils s'en sortent. »

« Vous aussi, à ce que je vois. Vous avez récupéré Stefanie au nid, Jenny qui habite juste au bout de l'allée, Tommy aux diables. »

« Oublie pas Janice au téléphone. »

« Et Brenda ? »

« Elle aussi. Ces trois-là, elles ont jamais quitté la chambre chez Myrtle. »

« Continuez comme ça, et elles vont être encore au téléphone ce soir à comploter comment vous allez payer pour tout ça. »

« Ça fait cinquante ans que je suis marié, et elles m'ont pas encore eu. »

« Les femmes Henry. C'est une force de la nature. »

« Oui, c'est nous. »

« Eh bien, le modèle 1982 n'a rien de dilué, je vous le promets. »

« Les talents de cuisinière, si, dilués. »

« Michael ! »

« Pas comme ça, Karen. Elle - ne cuisine - pas – pas elle - sait pas - cuisiner. Elle veut pas cuisiner. Je veux dire, son vrai nom a pris la place de l'acte, Cook. »

« T'aimes pas ma cuisine, alors je la fais juste pas. »

« Non. T'as cuisiné une fois, t'as ajouté toutes les saveurs dépareillées que tu pouvais imaginer, tu l'as cramé, desséché, le front luisant, le tablier taché, tu me l'as tendu pour que le moindre petit dégoût puisse déclencher l'indignation simulée et établir les protocoles de grève et sa durée. »

« C'est reparti. »

« Tommy y va de son commentaire – Dîner et spectacle - il apprécie le billet gratuit. »

« Tu te l'fais à toi-même. Comme j'ai dit, grande gueule. »

« Amen, mon frère. J'ai pas peur, pourtant. Les faits sont les faits. »

« Quoi de neuf au Drip ? »

« Ils ont nettoyé la chargeuse, et aujourd'hui Tanner et moi on a installé les batteries. »

« Du chauffage ce soir ? »

« Non. »

« Michael, faut que t'arrêtes tout ça et que tu restes ici. »

« Je peux pas, Karen. »

« Tu veux pas, plutôt. »

« Peux pas, veux pas, c'est pareil. »

« C'est différent. »

« Pareil. »

« Tommy, on peut pas discuter avec cet homme. »

« Tête de mule. »

« Tu veux de la salade de macaronis ? »

« J'en prendrai pour le deuxième service. »

« Prends un autre burger. »

« D'accord. Où sont Jenny et les gosses ? »

« Jen a dit que Syd et FD arrivent. Ethan est chez son père. »

« Donc, il est là le vingt-quatre. Bien. »

« C'est quoi, le vingt-quatre ? »

« Salut, Jen. On était justement… »

« Salut, Clover. Coucou. Je sais. T'es trop gentille. Laisse-moi entrer. Salut, Mikey. »

« Salut, Jen. »

« Viens manger. »

« Salut, Maman. C'est quoi, le vingt-quatre ? »

« Jenny, et c'te fuite ? Ça va mieux ? »

« Ça a fui sur le parking toute la journée. J'ai laissé le bac dessous, et j'ai remis de l'huile en partant. »

« Ça fuit toujours près du pneu ? »

« C'est ça le plus bizarre. Je l'amène chez Jason demain. »

« Salut, FD. C'est pas trop tôt – tu fais que bosser. Syd. »

« Salut, Mamaw. Salut, Clover, oui, je sais que t'es une très gentille fille. Moi aussi je t'aime. Laisse-moi entrer, ma belle. Salut, Papaw. Mikey. Stef. »

« Salut, Préférée. »

« Salut, Squidney. »

« Viens manger. »

« Je vais prendre un hot-dog. »

« Prends une assiette. »

« C'est quoi, le vingt-quatre ? »

« C'est leur anniversaire de mariage – y a des oignons. »

« On vous invite tous au restaurant. »

« Heureusement que t'en parles aujourd'hui. Faudra que je me prenne une soirée. »

« On veut que tu sois là aussi, FD, donc c'est le samedi vingt-quatre au Season's 101. »

« Tiens, FD. C'est assez ? Tu veux plus de chili ? »

« Non merci, Karen. C'est parfait. »

« Y a beaucoup de boulot à cette époque de l'année, FD ? Tu devrais venir bosser avec nous là-haut au Drip. »

« C'est la saison creuse, mais les touristes s'arrêtent jamais complètement. »

« J'imagine. »

« Regarde, regarde, regarde. Regarde la télé --- C'est le Grand Teton. J'aimerais bien voir celui-là. »

« Glacier te plairait aussi, Tommy. »

« T'y es déjà allé, Mikey ? »

« Et comment. Regarde. »

« J'ai trop envie d'aller en Nouvelle-Angleterre cet automne pour les feuillages. »

« Stef, on a des feuilles ici aussi. »

« Je sais, Jen. Mais c'est plus grandiose. »

« Voilà le Teton. »

« Il s'appelle comment, ce sommet ? »

« Je sais pas, Tommy. Je suis sûr qu'ils ont tous un nom, mais on y est allés pour une remise de diplômes – en mai. Les parcs étaient pas vraiment encore ouverts. »

« C'est qui, lui ? »

« C'est Nathan. »

« C'est qui, Nathan ? J'ai jamais entendu parler de lui. »

« Si. »

« Michael, chaque nom qui vaut la peine d'être retenu est passé par ta bouche ces dix dernières années. Nathan en faisait pas partie. »

« Si. Je t'ai raconté ce voyage une douzaine de fois. »

« T'as jamais parlé de Nathan, et je l'ai jamais rencontré. »

« C'est quoi, ça ? »

« C'est un Jackalope. »

« Ça existe ? »

« C'est du folklore. C'est un gros truc là-bas – comme notre Sasquatch. »

« Big Foot. »

« Oui, Tommy. Ma faute. »

« Mais ça existe pas, hein ? »

« Bien sûr qu'ça existe, Stef. Juste là. Nathan est assis dessus, avec des Crocs rouges. »

« Voilà Glacier. Je pense que ça te plairait plus. Ça ressemble plus à nos Smokies – toujours des pics rocheux déchiquetés, pas d'érosion, mais c'est genre plus resserré – t'es dans la vallée, sur le sommet, tu les regardes pas à des kilomètres. »

« T'as pêché partout là-bas ? »

« Oui, Tommy. »

« T'as pris quelque chose ? »

« J'ai eu deux-trois ombles de fontaine et une truite dorée. On est allés pêcher le brochet dans un lac à Flagstaff – on s'est gelé le cul là-haut sur la montagne alors qu'il faisait genre trente-deux degrés en bas dans la plaine. »

« T'as l'air d'un gros bourrin sur cette photo. »

« Gros bourrin, ha ! »

« Voilà que Tommy s'y met. Merci, chérie. »

« T'as campé tout le temps ? »

« Oui, mon amour. On est partis le 10 mai, et on a campé à chaque étape, sauf que tous les quatre ou cinq jours on prenait un hôtel pour une douche. »

« Donc, comme à la maison ? »

« Ha ha, très drôle. »

« T'es parti combien de temps ? »

« Tout le voyage, c'était un grand cercle de tout le pays. Ça a pris à peu près un mois. »

« T'as campé tout le temps ? »

« À chaque étape, plus ou moins. »

« Je parie que c'te bagnole sentait la mauvaise sorcellerie. »

« Elle sentait meilleur que ce que cet abri va sentir quand j'en aurai fini avec. Faut que j'y aille et que je rentre avant la nuit, sinon je vais passer toute la nuit sur le porche avec les habitudes de toilette de Kitty. »

« Tiens, prends des saucisses. Je t'ai emballé des petits pains. T'as de la moutarde ? »

« On a plein de ces sachets avec nos déjeuners et tout. »

« J'ai mis des oignons là-dedans, et ça c'est de la salade de macaronis. »

« Karen, vous êtes trop. Je vous aime. »

« Eh ben, moi aussi je t'aime. T'es sûr que tu veux pas rester, juste ce soir ? »

« Non, je peux pas, vraiment. »

« Veux pas. »

« Oui, madame. »

« Mon amour – Oh, c'est gentil. Merci. »

« Je t'aime. »

« Je t'aime aussi. Je t'appelle demain matin. »

« Bonne nuit, gros bourrin. »

« Bonne nuit, Tommy. Merci pour le souper. »

Chapitre 61 – samedi 3 février

« Salut. »

« Salut. »

« T'es debout tôt. »

« Clover a les biscuits en tête avant le lever du jour. »

« Ici, on fait de la buée en respirant. »

« Faut que t'allumes le chauffage. Le Dr McCormick a dit que le froid, c'est terrible. »

« Ça fait mal, c'est vrai. Ça me fait crisper. Mais pas quand je dors. La couette est super chaude. »

« Faut que t'arrêtes ça. »

« Ce que je dois faire, c'est lancer le chauffage. Le seul moment où j'ai froid, c'est quand je me lève et que je me prépare. »

« S'il se passe un truc la nuit, je le saurai même pas avant le lendemain matin. Tu vas… »

« Rien de tout ça va arriver. Je vais bien. Un peu de froid, ça a jamais tué personne. »

« C'est exactement faux, à cent pour cent. »

« Pas comme ça. Je vais bien. Et aujourd'hui les batteries vont charger, et j'aurai tout ce qu'il faut. »

« Pourquoi ça a pris autant de temps ? »

« C'est un processus, chérie. C'est installé. »

« Et si ça marche pas ? »

« Ça marche très bien. La télé est allumée – et DirecTV vient aujourd'hui, donc j'aurai NewsMix pour me divertir. »

« Est-ce qu'une ambulance peut seulement monter cette allée ? »

« Donc les gars ont eu cet argent hier. Tanner va payer ses impôts, et il allait payer deux-trois mensualités de voiture, mais il va plutôt rembourser une partie de la bague. »

« Fais pas ça. »

« Oh, si, je le fais. »

« Michael. »

« Ouaip, j'ai retiré tout cet argent. En liquide, en plus. »

« Au moins, en prison, y a du chauffage. »

« La revoilà. »

« Joue pas avec moi. »

« On a fait tout ça pas plus tard que la semaine dernière, et la semaine d'avant, et celle d'avant. Le docteur McCormick a dit que le stress, c'est mauvais aussi. »

« Non - non. Il a pas dit ça. Il a jamais rien dit sur le fait de faire des reproches. »

« Si. Il l'a dit quand t'es sorti de la pièce. »

« Je suis jamais sorti de la pièce. »

« C'était vraiment gênant dans cette blouse, en plus, avec toi qui fixais mes jambes. »

« Allume le chauffage, Michael »

« J'ai du soleil aujourd'hui. On devrait atteindre le floating, et je pourrai commencer à mesurer les batteries avec le chauffage ce soir. »

« J'ai un entraînement au tir aujourd'hui. »

« C'est un avertissement ? Moi j'ai esquive d'ours. Tu les as vus sur la Ring hier soir ? »

« J'ai pas encore regardé les notifications. »

« Y a eu genre cinq alertes et deux ours différents. »

« Ça fait peur. »

« Ça fait pas peur. »

« Jusqu'à ce qu'un d'eux te bouffe. »

« Ils me ramèneront. »

« Quoi ? »

« Le plus dur, c'est de rester immobile assez longtemps pour qu'ils se sauvent pas avant que t'en aies eu ton content. Pouf, ils sont partis. »

« On parle toujours de la bulle ? »

« Non. »

« T'es sur le point de me sortir une liste de trucs chiants et des complications que tu prévois. Moi je te dis que ta prochaine complication, c'est un effet secondaire. Si t'as pas de chauffage ce soir, on monte là-haut, et on t'attache sur le capot de la voiture – tu seras enfermé dans la cage de Pooty dans le salon de Mammy. »

« Qu'est-il advenu de l'époque de la laine à l'infini ? »

« Les moutons ont pigé, ils en ont eu marre que tu leur arraches des poils pour t'en tirer avec une connerie à la Michael. »

« Donc quand on aura fini le barrage, Cody et Rusty retourneront à l'allée de derrière. La route a besoin d'un drainage vers la ravine. Les arbres abattus doivent être tronçonnés et traînés. Je vais leur faire mettre toutes les branches en rang le long de l'étang, et je pourrai commencer à broyer tout ça en paillis. Faut qu'on nettoie les remorques, qu'on trie et qu'on range tous les outils, et qu'on mette tous les trucs en trop – les trucs pour plus tard, comme les outils du tour – au garde-meubles. En gros, la semaine ou les deux semaines qui viennent, c'est finir le tuyau du déversoir, construire la route, et assez de solaire pour allumer le chauffage, que j'ai allumé là, maintenant, parce que les gars ont déjà couvert ce sol de boue, et je peux pas me balader enroulé dans ma couverture comme Andrew Cuomo. »

Chapitre 62 – dimanche 11 février

« Bienvenue à la maison. »

« Pas vrai ? Comment ça peut déjà faire cet effet-là ? »

« Parce que t'as un panier de mon linge. »

« C'est absurde. »

« Un peu. »

« C'est Kitty, tout là-haut ? »

« Elle-même, en personne. »

« Une seconde, j'ai cru voir un ourson, et ça m'a emballée. Au moins, elle a quitté le porche. »

« Ouais »

« Hors limites, par contre. »

« Je la laisse vadrouiller un peu, tant qu'elle y est. Ma plus grande peur, c'est pas qu'elle se fasse bouffer, c'est qu'elle détale en panique à cause d'un truc et qu'elle arrive plus à se repérer pour retrouver la cabane. »

« Moi, ma peur, c'est une crotte de coyote couleur Kitty dans l'allée. »

« Le printemps est en avance. T'as vu les jonquilles en bas, au bord de la route chez Mrs. Wiggins ? »

« Si je les ai vues ? J'ai failli me planter dans le seul poteau de portail qui nous reste. »

« J'avais jamais remarqué ces marches avant de voir les fleurs hier. »

« Flippant. Comme s'ils avaient rasé une vieille maison pour poser le mobile home. »

« Moi, j'ai trouvé que ça collait au paysage plus que ça flippait. Regarde autour. Y a une cheminée toute seule dans le champ d'en face - des carrés de fondations en pierre pas loin en descendant. Plus haut dans la rue, y a cette girouette au sommet d'un vieux poteau téléphonique abandonné. »

« J'ai vu la girouette. »

« Elle est rouillée, figée sur place

« Ça veut dire quelque chose ? »

« Elle s'est pas rouillée sur place en une nuit pour plus jamais bouger dès le lendemain. »

« Qui l'a mise là-haut ? »

« C'est ce que je veux dire. Y a plus que ça. Depuis que je suis passé devant le premier jour, elle s'est fabriqué tout un folklore perso. »

« Bienvenue chez toi. »

« Je vois ça. Au début, j'ai remarqué qu'elle pointe pile dans la direction qui va de Hardin Valley jusqu'ici, au Drip, mais elle est au bout du trajet. Comme si ça faisait tellement longtemps que je viens ici que la flèche avait failli y arriver avant moi. »

« Tu l'adores déjà, cet endroit, hein ? »

« Ouais. Tout est tellement vivant. »

« Je savais que ça te plairait. »

« Tout cet endroit, c'est de la merveille et du message chiffré. Aujourd'hui, c'est des jonquilles sauvages à côté de dalles de béton de travers qui mènent nulle part, et des girouettes qui pointent vers le prochain code . »

« Elle pointe dans quelle direction ? »

« Sud-est. »

« Qu'est-ce qu'il y a au sud-est ? »

« Sevierville est par là, Gatlinburg, Asheville, Charleston, Charlotte – c'est bien ça ? Je les mélange ? »

« Charleston, c'est celle au bord de l'océan. »

« Je l'apprendrai cent fois, et je me planterai toujours – comme pour écrire séparation. »

« Euh, S-É-P-A-R-A-T-I-O-N. »

« Ouais, pendant une minute. Après, ça repart. Dieu merci pour l'autocoquille. Pose ce panier dans la cabane. »

« Un gentleman me l'aurait porté. »

« On vit à l'âge des cavernes. File-moi ça et surveille le chat. »

« Je la vois pas. »

« Elle est --- moi non plus. Pose ça. »

« Appelle-la. Tu veux que je le mette où, là-dedans ? »

« Elle parle pas le savoir-vivre non plus. Ramène-moi une boîte de pâtée. »

« Elle était juste là, dans l'ombre, à côté de l'affleurement rocheux. »

« Ouais, elle est partie de là, et je l'ai vue au tronc moussu – elle a sûrement un tamia en fuite. »

« Ouvre la boîte. »

« Faut que j'attende de la voir. Ce truc-là, c'est pour les oreilles en mode off, pas hors service. »

« Tu peux claquer des joues tant que tu veux, ce chat t'ignore. »

« Bah, je peux pas ouvrir boîte sur boîte, sinon chaque arbre de la combe va nous lâcher un raton laveur. »

« Ça, c'est un dossier à traiter en sépa-RAT-ion. Et fais pas ton radin. Nourris aussi les petits pandas des poubelles. »

« Peux pas faire ça. Ils vont aller à la réunion hebdo et tout balancer aux ours. Et avant que t'aies dit ouf, on se retrouve avec un gang de rue et leurs hommes de main bagués à l'oreille. Que des emmerdes. Le chat est sûrement là-haut en ce moment même à jouer les ba-lances. »

« Toi, tu passes par là, et moi par ici. »

« Je monte. Prends peut-être une ou deux boîtes toi aussi. »

« J'arrive. »

« Elle est sûrement derrière ce tronc. »

« Elle aurait pu faire demi-tour et passer par ici ? »

« Non, je l'ai – quittée des yeux qu'une minute. »

« Rien par ici pour l'instant. »

« Elle est là-haut - quelque part. »

« Elle irait jusqu'en - haut ? »

« J'espère-pas. »

« T'es essoufflé. »

« C'est les claquements. »

« C'est la côte. »

« C'est ce chat de traître. »

« Ralentis. Repose-toi. »

« Ça va. »

« Michael. »

« Ça va. »

« Tu réponds littéralement deux mots à la fois. »

« Et toi, t'en utilises qu'un. »

« Michael. »

« Monte plus haut que moi et je me repose. »

« Maintenant, on fait la course dans une côte quasi verticale ? »

« Hé - si t'arrives pas à suivre - je comprends. »

« Arrête, s'il te plaît. »

« Pas derrière le tronc. »

« Le rocher non plus. »

« T'es à la traîne. »

« Michael – arrête. »

« Je coupe un peu en travers – ici ça monte tout droit. »

« J'étais jamais montée - ici avant. »

« Plus facile par – la pente courte – Beaucoup plus douce. »

« Waouh, c'est trop joli en bas – c'est elle ? »

« Où ça ? »

« Sur le perron. »

« Je file ces boîtes aux ratons laveurs. »

« Assieds-toi - j'arrive. »

« Bah, moi, je redescends pas à pied. »

« Il va nous falloir un hélico sanitaire. »

« Je t'avais dit que l'ambulance avait pas besoin - de monter l'allée. »

« Répare-la quand même, peut-être. »

« J'ai toujours eu peur qu'un jour - les hélicoptères noirs débarquent - avec les cordes de rappel - et embarquent mon cul de taré. »

« Grosses chances. »

« Assieds-toi là – c'est moelleux. »

« Beurk, c'est mouillé. »

« De la mousse. Pas mal. »

« T'as du linge sec. »

« Déjà mouillé. Chut. »

« Tes mains deviennent rugueuses. »

« Juste sèches. »

« Non, la limite de poids, c'est quarante livres, Michael. Pas de marteaux. Pas de scies. Bouger ce bras, ça va te tuer. »

« Chut, chérie. Regarde. »

« Littéralement - j'en ai le souffle coupé. »

« Amen. Tu le vois ? »

« Kitty ? »

« Notre chez-nous. Le boulot de la semaine ? Le bout à côté de l'étang. Tu vois comment j'ai paillé ça ? »

« Je l'ai vu en montant le linge. »

« Et là, sur la gauche, tu vois comment on a abattu ces arbres en montant – le lacet ? »

« Je le vois, maintenant, cette allée de derrière. Là, je comprends. »

« La maison va là - Tout ce que tu verras d'ici dans un an, c'est un - toit en tôle marron. »

« Les panneaux solaires quittent l'étang, c'est ça ? »

« Eux, ils vont là-bas – On fera passer le champ d'épandage dans cette direction, une fosse septique pour six chambres, ça fait un grand champ, et les panneaux solaires vont derrière ce champ dégagé. »

« Donc on pourra pas les voir ? »

« Non, chérie. Invisibles. Et merci pour ça. Du cuivre calibre six sur cinq ou six cents pieds, c'est tellement mieux que du cuivre calibre dix sur juste une centaine de pieds à peu près. »

« Enfin je t'ai fait économiser quelques billets avec mes idées de génie. »

« Euh. Tu sais quoi. Laissons passer celle-là. Ça nous a pris toute la semaine pour niveler ce lacet et mettre le drain de buse là-dedans. »

« Drain agricole. »

« Quoi ? »

« Ça s'appelle un drain agricole. »

« Doucement, Tommy. »

« Bah, c'est vrai. »

« Le ticket de caisse dit buse. »

« Par ici, on dit drain agricole. »

« Regarde-toi. Deux sur deux côté victoires. Le fil et les drains d'eau de pluie. T'es sûre que tu veux pas monter vivre ici et dormir dans la cabane de chantier ? »

« Y a plus de pâte à pancakes. »

« Magie noire. »

« Meneur d'hommes. »

« Faut qu'on finisse le lacet, qu'on étale le gravier et qu'on raccorde le tout à l'allée principale cette semaine. »

« Genre, encore de l'allée ? »

« Bah, Comment t'imagines qu'on va rouler depuis… »

« J'ai compris. Ça se passe où, ça ? »

« Je le vois passer genre là, où y a cette petite cuvette. »

« Moi je le vois pas, mais je suis sûre que toi, oui, et ça me suffit. Quoi d'autre au programme cette semaine ? »

« On voit un peu mieux le barrage d'ici – ça, c'est notre mois prochain. Il a tenu sous la pluie vendredi – un pouce et demi. »

« C'est bon signe. »

« Tu vois le creux dont je parle ? »

« Le creux de quoi ? »

« Tu m'as accusé d'avoir inventé le barrage vieux d'un million d'années. »

« Je vois le flanc de colline qui manque – un creux ou je sais pas quoi, mais… »

« C'est bon. C'est pas grave. »

« Non, si on regarde bien, t'as un peu raison, mais y a autre chose. C'est comme si le soleil braquait un projecteur à travers les nuages. Y a comme un autre truc. Regarde les arbres. Ils sont comme plus jeunes, plus maigres, des troncs d'une autre couleur tout le long de la colline jusqu'au barrage. »

« Ça, ça ferait pas des millions d'années. »

« Non. Je dis qu'il y a eu un truc plus récent. Si l'histoire des millions est vraie, c'est arrivé une deuxième fois aussi – genre récemment. »

« Je le vois. C'est intéressant. C'est des chênes, des caryers, des Noyers, des arbres très, très vieux de chaque côté, et des jeunes tulipiers gris sur toute cette bande jusqu'au barrage. T'es sur une piste. »

« Ça a l'air tellement différent. »

« Et je l'avais jamais remarqué d'en bas. »

« Moi non plus. »

« Barrage vieux d'un million d'années, un million de petites tâches en vrac, mais les grosses, c'est ; j'ai trois rendez-vous avec des entrepreneurs cette semaine, faut qu'on finisse la route, le lacet, le gravier et le barrage. »

« Tu vois qui ? »

« J'ai juste pris quelques noms dans la liste Google – ils avaient des maisons sur mesure dans leur vitrine en ligne, quelques photos. »

« J'ai regardé sur Facebook, et j'ai appelé le numéro sur ce panneau que tu m'as envoyé – pas de bol. »

« Je me doutais du pas de bol. »

« Grosse semaine. »

« On devrait pouvoir aller jusqu'au pont de pierre en voiture quand tu viendras après la messe la semaine prochaine. »

« Tradition du dimanche. »

« Tu te rends compte qu'elle est juste assise là en bas ? »

« On dirait qu'elle nous regarde. »

« Je peux pas dire d'ici. J'ai perdu la vue à cette distance à cinquante ans. Sûrement furax qu'on l'ait fait attendre si longtemps. »

« Allez, on descend. »

« Ça va aller ? »

« C'est toi le vieux, Papy. »

« Qui est arrivé ici le premier ? »

« T'as triché. »

« Vas-y, je t'écoute. J'ai triché comment ? »

« Tu m'as poussée, tu m'as fait renverser le linge et t'es parti sans moi. »

« Je te vois, toi. »

« J'espère bien. »

« T'as renversé le linge dans ta précipitation ? »

« Possible, mais c'est ta faute. »

« J'adore. Une mise en scène tellement propre, et j'ai failli passer à côté. »

« La descente, ça va tellement plus vite. »

« Surtout avec toi derrière moi qui hallucines des poussées. »

« Dateline est très clair sur ce sujet ; on le tue pas pendant une rando. Ces nanas se font toujours choper. »

« Que Dieu me vienne en aide. »

« Qu'est-ce que tu dis de ce code bien vivant ? »

« Quoi ? »

« Kitty t'a laissé un avertissement à elle. »

« Ahh, l'humble tamia. Merci, Kitty. J'en ai toujours voulu un. »

Chapitre 63 – samedi 24 février

« Joyeux anniversaire ! »

« C'était qui ? »

« Pardon ? »

« Laquelle de ces grandes gueules vous a dit que c'était notre anniversaire de couple ? »

« Voyons, Michael, la scène gênante du gâteau, c'est pour les anniversaires de naissance. »

« Je sais, Karen, mais je vois aussi la petite étincelle dans l'œil de Tommy. »

« Allergies. »

« Vous avez l'air d'une charmante dame. Ce délinquant là-bas vous aurait-il entraînée dans quelque chose d'inconvenant. »

« Non, c'est un parfait gentleman. »

« C'est quoi, inconvenant ? »

« Tommy, me fais pas ton Cody. »

« Là, c'était gratuit. »

« Comment vous vous appelez ? »

« Caroline. »

« Caroline, ravi de vous rencontrer. Ils vous ont filé toute une équipe pour ces zigotos, ou vous êtes toute seule ? »

« Je peux gérer celui-là. »

« Lui, c'est le plus facile. J'ai vu le regard que la petite, là, vous a lancé. C'est la pire de la bande. Je suppose que c'était genre un gâteau ou un truc à apporter à la fin des festivités. »

« C'est juste un gâteau, Michael. »

« Je sais, ma citrouille ; et j'adore ton gâteau, et j'adore l'intention, Stef et moi, on pourrait pas avoir de meilleurs exemples d'amour et de magouilles que toi et Tommy, même en les commandant sur Amazon. »

« Vous êtes trop chou, vous autres ! »

« C'est Meathead, ici, qui fait ressortir le meilleur de nous. »

« Et nous, on sort Tommy pour avoir l'air mieux. »

« Ça marche. »

« Laissez-moi vous présenter le reste de la bande. L'invitée d'honneur, c'est Stefanie. »

« Bonjour, Stefanie. Félicitations. »

« Salut, Caroline. Le jury du prix s'est déjà pointé ? »

« Pardon ? »

« Ah, pas encore ? J'étais sûre que c'était aujourd'hui qu'ils dévoilaient ma statue en fer-blanc. Dix ans avec ce type. »

« Dix ans ! J'aurais cru que vous étiez amoureux depuis l'école primaire. »

« J'avais vingt-quatre ans quand elle a fini l'école primaire. »

« Ça a pris un sacré virage, hein, Meathead ? »

« Ces deux-là, c'est les prochains dans l'ordre de succession au trône, les gosses de Jenny, Sidney et FD. Lequel des deux est à toi, déjà, Jen ? »

« La mienne, c'est la fille, Mikey. C'est elle qui nous a ramené FD. »

« Dur de faire la différence, des fois. »

« Sidney, Jen, FD, C'est noté. Enchantée. »

« Et ce mec-là. C'est Nathan. »

« Salut, Nathan. »

« Salut, Caroline. C'est Ethan. »

« Oh, Ethan. Salut, Ethan. Pourquoi vous l'appelez Nathan. »

« C'est les Crocs rouges. »

« Vous avez monté cette tablée quand ? Je suis venu ici plein de fois, et je l'ai jamais vue arrangée comme ça ? »

« On a mis ensemble les trois tables de quatre pour votre réservation. »

« Ça me plaît. On a droit à une remise publicitaire pour vous servir de vitrine ? »

« C'était soit ça, soit vous coller dans le coin – je commence à revoir mon choix. »

« On a le droit de voter pour l'endroit où vous l'emmenez ? »

« Ethan. D'habitude, c'est le discret. »

« Bien eu, quand même. »

« Je vous sers à boire, les clowns – pas d'alcool pour vous – vous vous êtes donné tout ce mal, et vous m'avez pas dit votre nom. »

« Je vous l'ai dit, c'est Meathead. »

« Comme dit le monsieur, Meathead. Ravi de vous revoir, Caroline. »

« À boire, Stefanie ? »

« Un thé glacé sucré, s'il vous plaît. »

« Meathead ? »

« Un Coca. »

« Jenny ? »

« Thé glacé sucré. »

« Karen ? »

« Thé glacé sucré. »

« Twinkles ? »

« Oh, vous êtes douée. Dis-lui, Twinkles. Tu prends quoi ? »

« Je vais prendre un Coca avec Meathead. Le mien avec du citron, s'il vous plaît. »

« Ethan ? »

« Thé glacé sucré, s'il vous plaît. »

« Et vous deux, les tourtereaux ? Vous voulez partager un verre ? Je pourrais apporter deux pailles. »

« Michael, pousse-toi. On a une huitième place, frangine. Viens là. »

« Je peux pas faire ça - Les gars ? »

« Thé glacé sucré – Thé glacé sucré. »

« Je vais chercher les boissons. Autre chose ? »

« Non, merci. »

« Elles sont vraies ?

« C'est Season's, alors on a des fleurs fraîches. »

« Elles sont trop jolies. »

« Merci, Karen. Je reviens tout de suite avec les fleurs – les boissons. »

« On a des Jonquilles qui sortent de partout au Drip. »

« On dit des jaunquilles, Meathead. »

« Oh, Tommy, arrête avec tout ça. »

« Bah, Karen, s'il va s'installer dans le comté, faut qu'y apprenne la langue. »

« Mais ça l'explique, Stef. Regarde le bulbe. Celui-là est jumelé, et c'est pour ça que les fleurs le long des dalles de l'escalier ont l'air si droites au milieu et éparpillées en flaques tout autour. Elles sont tellement vieilles qu'elles sont redevenues sauvages. »

« Plantées en lignes droites, mais devenues sauvages au fil des générations. »

« Oh, les boissons. C'est la plus belle décoration de table qui soit, Caroline. Merci. Vous pouvez savoir où ils les ont eues ? »

« Facile, Jenny. C'est Sherry qui les a fait pousser. Vous voyez le petit jardin là-bas – par l'arrière ? »

« Oh, elle les fait pousser là ? »

« En quelque sorte. C'est elle qui fait pousser la plupart des décorations de table vivantes, et quand il fait doux, elle les installe dehors sur la terrasse. »

« Eh bien, elles sont magnifiques. »

« Elle dit que c'est ses préférées. Elles représentent tout, qu'elle dit – Hé, Sherry, viens par ici. »

« Voici les --- »

« Les Cotter. »

« Michael et Stefanie Cotter et leur famille. Michael et Stefanie fêtent leurs dix ans. »

« En fait, c'est eux, les Cotter, et dix, c'est rien – ces homonymes sont mariés depuis cinquante ans. »

« Oh, merci, Stefanie. Moi, c'est Sherry. Vous étiez déjà venus, tous ? »

« On est tous venus plein de fois, la bouffe est délicieuse, Madame. »

« Lui, c'est Tommy. Laissez pas les bonnes manières vous tromper. »

« Voyons, Caroline. Et nous qu'on t'appelait frangine. »

« Caroline me dit que vous les faites pousser vous-même. »

« Oui. Toute l'année. C'est ma fleur préférée au monde. Et Michael a raison, ce bulbe est jumelé, comme il dit. En vieillissant, ils se divisent, et ils s'étendent, et aucun animal les mange, alors ils continuent pour toujours et à jamais en s'étalant doucement. »

« Pourquoi les animaux les mangent pas ? »

« C'est pas une plante d'ici. Et je me suis un peu mal exprimée. Les animaux en mangent très rarement, mais la Lycorine est partout dans la plante. »

« Vous avez dit Lycopine ? »

« Non, Michael. Ça, c'est les tomates. La Lycorine, c'est un poison que la Jonquille produit pour avoir mauvais goût. Ça tue pas, mais ça laisse un chien qui se doute de rien en train de vomir et bien malheureux en quelques minutes. Le plus beau, pour moi, c'est qu'elle a l'air de faire tout ce qu'elle peut pour pas être mangée du tout. Y a ces petites parties pointues qui rendent difficile rien que de la mâcher ou de la lécher. »

« Donc elles peuvent pas faire de mal à un chien ? »

« Non, Stefanie. Vous avez un chien, c'est ça ? »

« Clover, un Golden Doodle. »

« Clover ne risque rien. Ces fleurs veulent juste vivre génération après génération. Les tulipes auraient disparu en dix ans ou moins si on les laissait à l'état sauvage. Les jonquilles vivent pour toujours et à jamais, en s'étendant doucement vers l'extérieur, comme une famille qui meurt jamais. À chaque nouvelle saison, elles dépensent leur amidon, et elles fleurissent avant que quoi que ce soit d'autre puisse leur faire concurrence. Elles apportent de la joie et de l'espoir et du bonheur à mon âme lassée de l'Hiver chaque mois de février. »

« Eh bien, elles sont magnifiques. Ça se voit que vous les aimez. »

« Merci – »

« Karen. »

« Merci, Karen. Tous les deux ou trois ans, je dois diviser les bulbes. Celui-ci en est à sa première année à faire des filles, alors c'est comme une jeune demoiselle. J'en ai qui se divisent tous les ans, et je serais tellement contente de vous en donner deux ou trois pour votre anniversaire, et aussi pour vous et Tommy. Vous en voulez une ? »

« Jen. Merci. Ce serait un honneur. »

« Greg, y a une famille dans le bar. Tu veux bien m'apporter dix des jonquilles en pot ? »

« T'as déjà trouvé quelqu'un ? »

« Ben, oui, évidemment. C'est des jonquilles ; elles se donnent toutes seules. »

« Les dix ? »

« Oui, s'il te plaît. »

« Elles rentreront dans le carton de poivrons. Ça ira ? »

« Voyons-les là-dedans – et nettoie-le bien comme il faut avant. »

« Tu te souviens, ce galet de rivière – t'avais trouvé qu'il était trop petit. Tu veux que j'aille dans le jardin le remplacer ? »

« Absolument, s'il te plaît. Un gris. »

« Pourquoi ces gens-là ? »

« Ça me semblait juste – une famille matrilinéaire, les filles toutes proches de leurs mamans, la règle des bouquets – une jonquille toute seule, ça porte malheur, mais des bulbes mamans avec leurs bébés attachés, ça colle à la tablée. »

« Tu vas le faire ? »

« Je vais essayer. »

« Lequel ? »

« Le vieux rigolo. C'est pile le genre de gars à rester assis là avec du pollen sur le nez. »

« Twinkles. »

« C'est lui. »

« Ils ont déjà commandé ? »

« Je crois que Caroline prend la commande, là. »

« Des paris ? »

« C'est une bonne carte. Le printemps, c'est la meilleure. »

« Caroline est douée. Et elle a adoré le Barramundi. Je parie qu'elle en vend au moins un. »

« Moi, je parie filets et poulets. »

« T'as vu les filets ce matin ? Ils sont magnifiques. »

« Dans tous les cas, garde un œil dessus. Les jonquilles ont de la mémoire. »

« Compris, dîner parfait – rien à retenir à part une vie entière de fleurs. »

« Alors, quoi de neuf au Drip ? »

« C'est les deux semaines les plus chargées jusqu'ici. Les gars sont en phase, les machines tournent des heures, et les routes sont raccordées. »

« J'ai trop hâte de voir ça demain. »

« Déjeuner chez Mama demain. »

« Ouais, on arrivera peut-être à embobiner la troupe pour une visite. »

« Qu'est-ce qu'on mange ? »

« Brenda prend de la soupe chez Olive Garden et Janice a pris de la charcuterie. Moi, je ferai une salade de macaronis. Tu sais – une table pleine. »

« Comme toujours. Je savais que je tenais un truc quand j'ai choisi cette famille. J'avais le choix, tu sais. »

« Oui, chéri. Je sais. »

« Sue Kiczinski, elle cuisine, Stefanie. »

« J'en doute pas. Mais pas moyen qu'elle te supporte depuis tes quinze ans jusqu'à aujourd'hui. »

« Bon, celle-là compte pas. Et pourquoi pas… »

« Et pourquoi pas se passer de la liste, pour cette fois. »

« FD, j'espère que tu prends des notes. Cet homme n'est pas l'exemple qui brille sur la colline. »

« Il est drôle, quand même. »

« Deux yeux au beurre noir aussi. »

« On frappe pas, ici, Sydney. »

« Si, si tu continues comme ça. »

« Tu vois ? C'est ce que je veux dire. Te laisse pas embarquer, FD. T'es un gentil garçon. »

« Le petit a dit que j'étais drôle, Stefanie. »

« Pas drôle. »

“Mas gracioso que ella.”

“Mas chistoso, si.”

“Pero, ella tiene razon. No intentes esta mierda sin red. Requiere practica.”

“Por supuesto.”

« Hé, pendejos. En anglais. »

« Oui, Madame. »

« Y avait-y une réponse à ma question là-d'dans ? »

« Pardon, Tommy. Donc, les deux dernières semaines… »

« De la coulée de boue à maintenant, Meathead.

« Tu sais que Michael, ça fait aussi une allitération en M, hein ? »

« Mmmhm. »

« FD, pourquoi tu te prends pas ce genre de vannes, toi ? »

« Moi, j'ai pas une grande gueule. »

« Prends ça. »

« Pris. »

« Maintenant, raconte. »

« Tu veux tout le scénario de la récupération de la machine ? »

« Non, on a tout ça au haut-parleur. »

« Mer..? T'es censée me dire de pas jurer. »

« C'est plus marrant comme ça. »

« À quoi bon un code secret si de toute façon c'est une ligne partagée ? »

« Pour t'endormir dans un faux sentiment de confiance. »

« Tout est en mode Op ? »

« Pas tout, mais t'es glissant. »

« T'es pas net, toi. »

« Quoi-de-neuf-au-Drip ? »

« Machine sortie, au boulot, la route raccordée jusqu'au bout. Spongieuse parce qu'elle est taillée dans le sol de la forêt, et le gravier doit se tasser. »

« Y a un paquet de sources là-haut. »

« Le problème, en ce moment, c'est la pluie. »

« Les sources, tu les trouves quand la pluie arrive. Faut les trouver, sinon tu poses l'assise sur une grosse source. »

« J'avais pas pensé à la pluie pour les trouver. »

« L'expérience. »

« La sagesse, frérot. Prochain truc sur la liste, chasse aux sources par temps de pluie. »

« Ça te sauvera la mise. »

« On a dégagé les arbres de l'assise brute, et j'ai posé des rubans. »

« Pourquoi pas de la peinture de traçage ? »

« Au début, je faisais juste des essais, des calculs. Stef disposait la porte d'entrée. »

« Si on avait pris de la bombe de peinture, on aurait juste une grosse tache orange. »

« Big Orange, c'est pas le pire truc qu'emménage en avance. »

« Bulldogs, Tommy. »

« Me regarde pas, Tommy. C'est toi qui l'as élevée. »

« Je saurai jamais comment t'es devenue fan des Bulldogs, dans une maison pleine de fierté du Tennessee. »

« Je repars à la chasse aux entrepreneurs cette semaine aussi. »

« Prêt pour ça ? »

« Assez prêt pour serrer des mains. »

« Le gars, là, il a pas tort. Dur de trouver quelqu'un qui te laisse creuser le trou. »

« Un trou de cette taille, plus de deux cents pieds de long, cent pieds en descendant la colline. Un rapide coup de laser rotatif annonce dix-huit pieds de profondeur au plus haut, qui s'amenuise jusqu'à zéro en bas, mais la grande ligne fait jamais moins qu'un mur de quatre pieds. Mon pote. On a de la terre à déplacer, et je paie pas de transport pour ça. »

« Pourquoi un trou pour deux chambres est si grand ? »

« C'est le flanc de colline, en plus faut qu'on nivelle sur toute la longueur de la colline pour faire entrer la voiture dans le garage chargé par l'arrière. »

« Elle fait quelle taille, l'assise de la maison ? »

« Les fondations font soixante-cinq sur trente-cinq. »

« Combien de pieds carrés ? »

« Deux mille. »

« Avec le sous-sol ? »

« Quatre mille avec, mais il est pas fini. Il donne de plain-pied sur l'extérieur, mais il est pas fini. »

« On traverse juste de la voiture à l'escalier ? »

« Plus ou moins. La partie des fondations la plus en haut de la pente, c'est un bloc de quinze sur vingt-sept – sous le dressing et la salle de bain parentale – c'est là que va la salle technique du solaire. »

« Tu refais un bunker ? »

« Absolument. »

« Pas moyen que tu trouves un entrepreneur qui construit aussi des bunkers, comme par hasard. »

« C'est pas vraiment un bunker. C'est juste… »

« Dis-le, Michael. Écoute comme t'as l'air ridicule. »

« C'est pas ridicule, Stef. C'est compliqué. »

« Ridicule. »

« La raison la plus principale de l'effet bunker, c'est qu'il faut un toit en béton à cause des batteries. »

« Pourquoi, Michael ? »

« Doucement, chérie. Il faut que ce soit en béton parce qu'il y a un risque que les batteries prennent feu. »

« Prennent feu, Michael. »

« Stefanie, si tu veux quitter notre dîner d'anniversaire, filer au Drip et planifier l'emplacement des dix poteaux électriques et de la bande obligatoire de cinquante pieds de large, sur presque mille cinq cents pieds de long de la route à la maison, alors je serai ravi de te bomber la peinture de traçage. C'est que de la roche. »

« Y a forcément un autre moyen. »

« Ça, c'est sûr, mais c'est tous des moyens avec un coût ou un retard ou, pire, un tribunal à la clé. On a une servitude sur huit cent cinquante pieds du terrain du voisin. On connaît pas le bonhomme, et il répond pas au téléphone. Bon, ça veut pas dire qu'on peut pas juste exercer nos droits et abattre presque quarante-cinq mille pieds carrés de ses arbres – c'est plus d'un acre sur ses six acres au total – pour faire passer notre électricité, mais c'est pas comme ça que la servitude est rédigée. Elle dit quatorze pieds depuis le centre d'une ligne délimitée, ça fait que vingt-huit pieds de servitude. »

« Dîner d'anniversaire, Michael. »

« Pardon, Karen. T'as raison. On peut pas forer. Aucun de nous deux veut de la coupe à blanc. C'est le solaire. Et la seule solution pour le solaire, c'est un toit en béton, qui, ironiquement, est aussi le moins cher. »

« Ça me paraît raisonnable. Bonne chance avec l'entrepreneur, par contre. »

« Je crois qu'il va falloir qu'on construise aussi le toit du bunker. »

« La bouffe arrive. Arrêtez ça. »

Chapitre 64 – dimanche 25 février

-et une caisse de ces trucs est tombée partout sur la route-

-tu les as ramassés ?-

-elle a appelé et elle vient pas-

« Michael, quand t'as garé chez Brenda, t'as vu des colis ? »

« Tu attends un Amazon ? »

« Le coude d'évier. J'ai dû le commander. »

« Je vais re-regarder. »

« Salut, Mon Amour. C'était comment, la messe ? »

« T'as eu la voiturette de golf ? »

-il fait tellement doux-

« À la première heure, et c'est Tanner qui l'a récupérée. Elle est en charge à la cabane. »

-C'est Sydney et FD-

« T'as recruté des passagers ? »

« J'arrive. »

« David est partant. D'autres ? »

-j'ai dû retourner jusque chez Carl Owenby, faire couper l'interrupteur à travers le sac-

« T'as déjà changé cet interrupteur, Dwight ? »

« Ouaip. »

« Je t'avais dit de me laisser faire. »

« J'vais pas laisser ma nièce faire l'entretien de ma propre cabane. »

« D'accord, tête de mule. »

« T'as calculé l'assise de la maison, alors ? »

-ils ont accroché une télé et réparé des toilettes-

« Tu parles de J&S ? »

« J&S ? »

-c'est Camryn ? Il est où, Jared ? -

« J&S Services, à votre service. »

-quoi ?-

« Jen et les gosses ont emménagé dans la maison de Jean, et ces deux-là, ils arrêtent pas d'enlever des toilettes et d'installer des prises. Michael et les gars sont montés un jour pour poser une porte à galandage dans la salle de bain. »

-la nouvelle est grise-

« Te fais pas d'idées, Scott. T'es pas une demoiselle en détresse. »

« Angie, si. »

« Et Angie, elle t'a, toi. »

-je veux une glace à l'eau – moi aussi – mets tes chaussures –

« Janice, t'as fait le pudding à la pisstache ? »

« Tu sais bien que oui, David. »

-c'était ma voiture – dans l'abri – non, c'était l'autre -

« Ethan, t'as pris le gâteau sur mon plan de travail avant qu'on parte ? »

« Tu sais bien que oui, Mamaw. »

« Tommy. Elles sont où, les assiettes ? »

« Je les ai prises avec le gâteau, Mamaw. »

« C'est prêt, David. Dis-nous le bénédicité. »

« Père céleste. Nous t'aimons tellement et nous te remercions chaque jour pour cette famille et les nombreux dons que tu nous as accordés. Nous te remercions pour ces fleurs et ce repas et cette journée et toutes les belles journées qui l'ont précédée. Au nom de Jésus. »

« Amen. »

-Viola, j'ai dit les chaussures – elles sont où, les fourchettes – et après il a essayé de me dire – Michael –

« Michael, quoi ? »

« Je disais juste à Carly que tu réparerais l'évier de Mamaw. »

« Ah ouais, le colis. »

« Maman, moi et Viola, on peut aller dehors ? »

« Bien sûr, mon bébé. Restez devant. »

« Je traverse pour le colis chez Brenda. Je garde un œil sur elles. »

« Vous deux, vous écoutez Michael. »

« On y va, Mesdemoiselles. »

« On a le droit de monter dans le vaisseau spatial ? »

« Non, il va nulle part en voiture. »

« On peut juste faire l'aller-retour dans l'allée, jusque chez Dwight et retour, Maman. »

« Non. »

« Ça me dérange pas. »

« Vaisseau spatial ! Vaisseau spatial ! Vaisseau spatial. »

« Vous feriez mieux de mettre vos chaussures si vous allez taper des pieds comme ça. »

« On y va. »

« Oh, Brendalynn, par le poignet et tout. »

« Allez, vieil homme. Tu nous emmènes, Viola et moi, faire un tour en vaisseau spatial. »

« Michael, t'as acheté une voiturette de golf électrique ? »

« Ouais, Josh. Tatum vient avec moi et les filles ? »

« Je viens aussi. J'ai jamais vu ce truc. »

« Plus on est de fous. »

« Kendall ? »

« Non, je reste ici. »

« Bouge-toi, vieil homme. »

« Oui, Madame. »

« Papy, on va dans un vrai vaisseau spatial ? »

« Non, Tatum. Ça fait juste le bruit d'un vaisseau. »

« Ça en a l'air aussi. »

« Viola a pas tort. Ça a l'air assez spatial. »

« Et ça vole. Mille chevaux, pas un seul de gaspillé. De zéro à cent mesuré en moins d'un quart de mile et douze secondes. »

« Tu te fous de moi. »

« Non. Demande à Jason. »

« Tu vas pas rouler aussi vite avec ces enfants, Michael. »

« Non, Janice. Promis. Cette balade, c'est en forme de vaisseau spatial uniquement. »

« T'as même pas de sièges enfant, Michael. »

« Je sais, Mon Amour. On quitte même pas la combe – de chez Brenda à chez Dwight et retour chez Mernie. »

Chapitre 65 – lundi 26 février

« Salut. »

« Salut. »

« J'ai pas beaucoup de temps. »

« Quelles merveilles et quels prodiges t'attendent ? »

« Oh, la vache. T'as tiré sur la pipe tôt, aujourd'hui. »

« Je suis bien remonté. »

« Bah, moi, je suis en chambre du conseil toute la matinée - à mendier des citations à comparaître et des mandats. »

« L'écart entre nos journées pourrait pas être plus grand – mais moi aussi je suis un peu sur des pistes d'indices. »

« Ah ouais ? Qu'est-ce que le Détective Délabré nous déniche ? »

« Rends-moi cette pipe. »

« Pardon. »

« Je suis à la chasse aux entrepreneurs… »

« Fais pas ça. »

« Les frères de Townsend viennent aujourd'hui. »

« Je crois que c'est qu'un seul gars. »

« Genre, un faux nom ? »

« Non, vieille entreprise. Un truc de génération. »

« T'es dans la paperasse, toi, hein ? »

« D'accord, Sherlock, je mords à l'hameçon. »

« Tu réponds en monosyllabes – Un truc de génération. »

« Maintenant, on bosse au niveau de la syntaxe. Génial. »

« Je m'échauffe. »

« Frère, sœur, peu importe ce qu'est ce gars, il est dedans jusqu'au cou. Mais ton plan marchera pas. »

« Quel plan ? »

« Ces trucs-là, tu les planifies pas vraiment – tu t'auto-sabotes. Empoisonne pas le puits. »

« T'as ta propre petite pipe, toi, là-bas – à parler en devinettes. »

« Michael, tu te rends même pas compte que tu le fais. Fais pas fuir le gentil monsieur entrepreneur, parce que même si tu vas voir chaque entrepreneur de la région et que tu les fais tous fuir, c'est pas toi qui construis cette maison. J'embaucherai en Californie s'il le faut. »

« Super, comme ça on aura des autocollants cancérigène avéré sur chaque encadrement de porte. »

« Exactement, donc la Prop 64, c'est pas de con-boulette avec l'entrepreneur. »

« Comment tu peux savoir ça ? T'avais genre quatre ans. Et, con-boulette. Celle-là… »

« Je suis occupée – boulet. »

« Les gars viennent de débarquer par-dessus la colline, de toute façon. »

« Bisous. »

« Bisous. »

« Messieurs. »

« Bossman. »

« Fermez la porte – le chat veut sortir – ça fait beaucoup de monde. Vous m'avez bouché la vue sur la lune. »

« Ouais, c'est vrai. Regarde-la, là-haut. »

« Milieu de matinée, et elle veut pas lâcher la nuit. »

« Je connais ça. »

« Fatigué, Devin ? »

« Un peu. »

« Tanner, ça va, ta matinée ? »

« Voilà la facture. »

« C'est déjà encore ton tour ? »

« Ouaip. »

« Qui prend le chèque ? »

« Je le prends, c'est Norman, N-O-R-M-A-N. »

« Oh, tu veux plus de tours aux comptes ? »

« Ooh, non, mec. Garde le chèque. Ça vaut pas tout ça. »

« Tu reviendras bien assez tôt. »

« Pas si j'ai mon mot à dire. »

« Rusty, ça a l'air bien. Essaie de moins faire de copier-coller – route Tanner, route Rusty, route Cody – Faut plus de détails. Rusty, pelleteuse, premier jour de déblai du mur de soutènement de l'allée de derrière. »

« Ça fait beaucoup. »

« C'est le registre. »

« Ça, c’est toi ton boulot, bossman. »

« Moi mon boulot, c’est t’apprendre à bosser comme il faut, Cody. »

« Comme il faut pour qui ? »

« Il fait quatre degrés dehors et Cody est déjà au max de la météo – ou alors il est en train de refroidir ? »

« C’est vrai, ils annoncent vingt et un aujourd’hui. »

« C’est juste que tu crois qu’on est à l’école. »

« Vous y êtes, Cody. Et t’es même pas capable d’apprécier que cette fois, au lieu de sauter dans les cerceaux avec un zéro pointé comme récompense, tu touches du bon cash bien sonnant. »

« Je suis là pour bosser. »

« Non, Cody. Je te l’ai dit, et t’étais d’accord, t’es là pour apprendre à faire tourner une boîte. »

« C’est un job. »

« Alors démissionne. »

« Tu veux dire quoi ? »

« Je veux dire que la boîte, c’est le job. Le travail, il est rémunéré, mais le job aussi, il se fait payer. »

« Écoutez, moi aussi je suis là pour bosser. Je peux pas commencer chaque journée avec vous deux qui vous chamaillez. On est toujours sur le barrage ? »

« Tanner pointe avec son dernier nerf en alerte maximale. T’as raison quand même, mon pote. Oui, le barrage. Cody. Tu démissionnes ou tu te remets au boulot. »

« Va te faire foutre. »

« T’es dans la chargeuse. »

« On y va, les gars. Tenez la porte jusqu’à ce que le chat soit rentré. »

« T’as été occupé ce week-end. »

« Bonjour à toi aussi, Devin. Descends au grill. On remet les compteurs à zéro. »

« Café, Coca, jus d’orange ? »

« Tanner sur la myéline. »

« C’est quoi ce… ? »

« La gaine de myéline. C’est l’isolant de tes neurones – le dernier nerf. »

« La mienne était mieux. »

« La mienne était plus intelligente – y avait le violon et tout. »

« Au moins t’as eu le bon sens de partir en spirale vers le haut cette fois. »

« Ouais. On est tous à l’école ici. »

« Dix sur vingt, et encore. »

« Note honnête. Bon, les enfants. Voilà comment je vois les choses : vous voyez que j’ai mesuré et taillé le banc du haut pour l’assise de la maison. Si on continue comme il faut, on aura un banc de vingt-sept mètres ici en haut de la colline. N’oubliez pas, il peut pas être plus profond que ce qu’un mur de soutènement d’un mètre vingt peut retenir. Cody, t’es sur les déblais vers le barrage. Rusty, t’es sur la tranchée. Changez de siège pour tuer l’ennui. »

« Moi et Dev ? »

« Pour l’instant toi et moi on place grossièrement les tuyaux du déversoir. Le temps que Devin revienne, on les aura tracés, et on pourra déjeuner. »

« Ouais, donc je vois que t’as taillé en suivant la courbe de niveau. Tu veux que je continue comme ça ? »

« Oui, Rusty. J’ai centré ma tranchée sur le point haut. Tu vois mes repères à chaque bout ? »

« Ouais. »

« C’est tes cibles. Taille jusqu’aux repères, et le tout fera vingt-sept mètres, et ça descendra du point haut dans les deux sens. »

« Emmener l’eau là où elle veut déjà aller. »

« Exactement. Préviens-moi tout de suite si tu tombes sur des sources. Bon, Tanner, allons porter notre eau. »

« Tu savais que les ascenseurs ont pas la même odeur pour les petites gens ? Maintenant tu sais. »

« Là, la tienne est mieux et plus intelligente. »

« Donc, cinq longueurs de tuyau. »

« Cinq, et flexibles. On les met en place, et après on les cale. Une fois qu’on connaît le tracé, on connaît la chute. »

« De toute façon, ça fait douze mètres du haut en bas. »

« Là tu commences à piger. Douze mètres de chute, trente mètres de longueur. Ça veut dire quoi ? »

« Ben, c’est quarante pour cent de quelque chose. »

« Les angles ? »

« Comment tu calcules ça ? »

« Moi ? J’utilise les maths. »

« Y a pas un Google ou un truc comme ça ? »

« Oh, mon pote. Je suis sûr qu’il y a un site, tu prends une photo et pour le prix tout petit, tout petit d’un point de données dans un data center, t’as tous les mots faux, et la moitié de la solution, c’est un nouveau problème à régler. »

« Donc, pas Google ? »

« Autant tendre la main et deviner la différence entre la verticale et ce que tu vois. »

« Je dirais vingt-cinq degrés. »

« Tu sais quoi, mon pote ? T’as sûrement raison sur ce coup-là – assez près pour quarante centimètres de flotte dans un tuyau qui descend la colline sur presque quinze mètres – ça tuerait sans doute dix bonshommes s’ils sont plantés là quand ça lâche. »

« Je peux choisir les bonshommes ? »

« Oui. De toute façon c’est toi qui prendras si tu y vas au pif, alors au moins arrache une victoire. »

« J’en ai pas dix entiers. Je peux vendre les droits ? »

« Absolument. Mais il te faudra l’avertissement : les performances passées ne préjugent pas des résultats futurs. On pourrait faire tout ça pile comme il faut et rater quand même l’objectif du demandeur. »

« On est toujours en train de réparer un barrage ? »

« J’en suis pas sûr. On sait pas ce qu’on fout, bordel. Il nous faut une évacuation, et il nous faut un tuyau assez gros. L’ancien tuyau faisait trente centimètres. Celui-là en fait quarante. On lui met trois mètres de terre dessus et on croise les doigts. »

« J’ai l’impression, à en juger par les performances passées, que t’es pas sérieux. »

« Non. Le gars de Safe Dams sera là à dix heures. Faut qu’on dispose ces tuyaux et qu’on lui explique le plan. »

« Je parie que t’as utilisé Google pour trouver le numéro. »

« J’ai utilisé le Rorschach de coulée de boue dans mon froc pour trouver le bon coup de fil à passer. Je peux calculer ça et te dire combien de litres vont sortir de ce tuyau en surcapacité, tuyau plein, mais il y a un gars dont tout le boulot, c’est de protéger le monde de ce genre de barrages. Leçon numéro un : retiens tes leçons. »

« Bonne leçon. Leçon numéro deux, il va où ce tuyau ? »

« Faut le tourner pour que l’emboîture soit vers le haut et puis le placer tout près du bout du déversoir. Les raccorde pas, y a de l’eau qui sort. »

« Comme ça ? »

« Presque. Mets-le de l’autre côté de ce copalme, là. Comme ça, oui. Tu vois comme le copalme est pile au milieu du tuyau ? C’est pour qu’on puisse l’enterrer et faire levier dessus et le cintrer un peu pour qu’il suive la pente. »

« Il nous faut de la terre. »

« Cody boude encore, mais dès qu’il aura percuté un arbre ou fait une autre connerie par dépit, il va faire la navette avec des chargements. »

« Pourquoi tu supportes ça ? »

« Pas le choix. J’ai embauché MasterCraft Construction and Excavating, et j’arrive plus à faire ça sans vous à ce stade. »

« D’accord – mais pourquoi moi je dois le supporter ? »

« Ça, je peux pas te répondre. Leçon numéro trois, et c’est une grosse : dans le monde du bâtiment, les coûts sont élevés, mais aucun coût sera jamais plus élevé que d’embaucher pour rattraper un mauvais départ. »

« Je capte pas. »

« Mon pote, y a tout un aria là-dessus… »

« Un quoi ? »

« Un aria. Du blabla. La version courte – pour ainsi dire – c’est exactement ce que j’ai dit. Si t’embauches une boîte, et que cette boîte se plante, même quand c’est sa faute, c’est ta faute. Chaque remplaçant que t’embauches pour réparer le bordel va voir le bordel et le facturer comme si c’était ta faute. »

« Ça a aucun sens. »

« Ça a du sens, et des dollars aussi. Plein de dollars gaspillés en plus. Le nouveau va faire un devis – si seulement il en fait un – au prix du « chiche », parce que la seule certitude dans sa tête, c’est que le problème, c’était le proprio – qui voulait sûrement une machine à barbe à papa intégrée ou une connerie de ce genre. »

« T’as un truc avec la barbe à papa. »

« C’est collant. Ça te colle partout. C’est comme une toile d’araignée avec une note de dentiste à l’intérieur. »

« Donc celui-là, le suivant. Tu veux qu’on le place ? »

« Je voulais jusqu’à ce que je me rende compte qu’il nous faut d’abord de la terre, sinon il va rouler en bas du barrage. Va chercher… Devin est revenu. On y va. »

« Je mange pas comme ça – pousse-toi, Devin. »

« T’as le coude dans ma sauce. »

« Je vais manger sur le porche. »

« Ouais, c’est ça. »

« Tanner, pose juste ton truc sur ce panier. »

« C’est ton linge. »

« C’est un couvercle. Je mets pas mes slips sur le dessus. »

« Mange tes morts. »

« Rusty, ferme la porte. »

« Quand est-ce qu’on construit l’atelier ? »

« Tu t’imagines une table de banquet là-dedans, Devin ? »

« Une planche de contreplaqué, ce serait bien. »

« Je mets ça sur la liste déco. »

« T’as de la place ici pour ce rouleau ? »

« Tanner et son imagerie de la mer Morte. »

« Non, j’ai vu des gribouillis sur du papier toilette – aucun plan définitif, chacun qui pendouille –-- »

« Pas de sauce, Kitty. Bon, une caresse. Moi aussi, mais je veux pas de tes poils dans mon biscuit. »

« Chais pas. »

« À mon avis elle demande quat’ cents. »

« Celui-là, il est plus joli. »

« Tu crois quand même pas que tu vas t’installer dans le bon mobil-home, si ? Moi j’ai vécu dans le rouge quasi toute ma vie, je lève les yeux vers celui qui habite au-dessus de moi dans le blanc, la fenêtre de la chambre, la voilà, c’est tout ce que je vois. »

« Le tien est trop vieux. »

« Rusty, Jed déménage, et moi j’emménage. C’est ça le plan. Le rouge, c’est pour louer. »

« Quatre cents ? »

« C’est ce qu’elle me fait payer. »

« Le puits, c’est ça le truc maintenant. »

« T’as une grosse journée. »

« Trois rendez-vous – et ces deux-là. »

« J’étais chez Cody ce week-end pour récupérer ma sœur, et ils avaient sa petite Honda étalée partout dans la cour. »

« L’interrupteur de vitre coincé ? »

« Ha ! C’est à peu près ça. Réparer ce qui est pas cassé. Je l’ai emmenée au boulot, et quand je l’ai ramenée, capot toujours ouvert, pièces toujours partout, des boulons enfoncés dans la boue à force de marcher dessus, ces deux-là défoncés aux gummies sur le porche. Lonnie qui gueulait et pétait un câble parce que quelqu’un avait cassé une touche de son ordi. »

« Pas de rouleaux de papier toilette ? »

« Si, ils en avaient, sauf qu’aucun des deux sait écrire. »

« Attends. »

« Non, pas dans ce sens-là – quoique, t’as déjà lu un texto de Cody ? »

« Faudrait que tu voies la compta. »

« Ils détestent les bouquins. »

« Je sais, Tanner. J’espère qu’ils finiront par s’y faire. »

« Je suis un cas désespéré. »

« Meghan va être vénère si on fait pas rouler cette bagnole. »

« Y nous manque plus qu’à installer le cinq fils. »

« On se tire à midi, on va voir Mrs. King, on fixe le loyer, et on finit la bagnole. »

« Moi j’ai les filles à 14 h 45. »

« Le frérot il a pas de dents. On se casse à 11 h 30. Il dira que dalle. »

« Deux heures. Ça suffit. »

« Pas de gummies tant que t’as pas fini, Rusty. On peut pas te faire confiance pour juger correct avec ces trucs-là. »

« Où il les a eues ? »

« Le mec du Michigan. »

« Ces gummies, elles sont pas normales. »

« Mais elles sont mortelles. »

« Donc, euh, on a le gars du barrage, le gars du puits et un entrepreneur général qui viennent aujourd’hui ? »

« C’est ça. Toi t’es en mode vendeur avec l’entrepreneur et en mode écoute avec le gars du barrage. Faut que ce truc soit calé et bouclé cette semaine. L’entrepreneur vient pas avant seize heures, donc c’est lui qui ferme la journée. »

« J’ai rien de prévu ce soir, donc tout va bien. »

« Le grand objectif, c’est toujours la maison. Plus ça traîne, plus moi et ce chat on vit longtemps dans un carton de frigo au fond des bois. »

« C’est mieux que ça quand même. »

« Pas beaucoup, et faut que je trouve un gars vite. Majordome ou pas majordome, c’est l’enfer là-dedans. »

« Rusty, pousse-toi. »

« Combien t’as payé ce lean burn ? »

« Trois cent cinquante avec le cinq fils. »

« C’est cher. »

« C’était ton idée, Rusty. Moi je voulais le HHO. »

« Cody, t’es malade. C’est même pas réel. Tu visses un bocal de bicarbonate sur le moteur. C’est une bombe en bouteille. Meghan lancée à fond, Layla sur la banquette arrière, BOUM, du verre partout dans le compartiment moteur, les pales du ventilo explosées, les courroies déchiquetées. Le Lean Burn, c’est la seule solution. »

« Jamais entendu parler de ça pourtant. Le HHO, ça marche. »

« Non, ça marche pas, Cody. Le Lean Burn, ça te fait genre vingt kilomètres au litre, zéro risque. Le boum, ça te fait un moteur neuf. »

« Le mec se croit trop fort à rouler à la lumière du soleil. Moi aussi je roule gratos. »

« Bon, pas gratos. »

« Toujours moins cher que sa machine lunaire à la con. Sérieux. T’as déjà regardé de près ? Le truc a des gravures de lune et l’écran est monté dans un cadre en forme de lune – ça fait ce bruit ouin, ouin, ouin, c’est censé être un module lunaire. Rien de tout ça est vrai ; regarde la vidéo, ce drapeau il pend – sur la Lune y a pas de gravité. »

« Ouais. »

« Moonshot Green. Cent mille Civic. J’en prends une neuve chaque jour, je dépense pas la moitié. »

« Voilà le gars du barrage. Neuf heures et demie. Pile à l’heure. Fais remballer ces gars et rejoins-moi en bas. »

« Et moi ? »

« T’es avec moi, Devin. Attention les gars, je passe. »

« Bossman, c’est qui ? »

« Tu le saurais si tu t’étais pas mis à l’écart pendant la réunion du matin. »

« Connard. »

« C’est pas gentil, Cody. Vous deux, retour dans les machines quand vous avez fini de déjeuner. »

« J’étais en train de couper les lianes sur les arbres avec Cody vendredi dernier. Tu veux toujours que je fasse ça ? »

« C’est une bonne idée. »

« Vous êtes Michael ? »

« C’est les troupes derrière moi qui vous ont mis sur la piste ? »

« Non, vous avez juste la tête du genre de gars à gérer un barrage tout seul. »

« Bon début. Oui, je suis Michael. »

« Claude. »

« Merci d’être monté. Ce truc m’inquiète. »

« Ça a l’air bien pour l’instant. »

« Ah ouais ? »

« Première chose, la pente est bonne sur le parement aval. Moins de vingt-cinq degrés et ça commence à se raviner sous la pluie. »

« Vous diriez quoi comme pente ? »

« Je vais la mesurer, mais ça me paraît être trente degrés. »

« Donc, un coup de bol pour l’instant. »

« La revanche est bonne aussi. Soixante centimètres. »

« Hé, Tanner. Je te présente Claude. »

« Tanner. »

« Salut. »

« Tanner, c’est mon souffre-douleur. Si vous trouvez un truc qui va pas, c’est Tanner. La pente, c’était moi. »

« Je parie que l’avocat spécialisé en dommages corporels verra ça pareil. »

« Ils sont tellement compréhensifs. »

« Vous l’avez rencontré ? »

« Je suis promoteur immobilier commercial, avec des baux fonciers Foturne 500. Je l’ai rencontré, lui et ses troupes. Je voudrais juste avoir toute cette paperasse pour boucher cet étang. »

« Ce serait excessif. »

« Amen. »

« Donc la visite est informelle. C’est vous qui l’avez demandée. L’État du Tennessee m’encourage à faire ces inspections officieuses, et je suis tenu de vous dire que ce qu’il vous faut vraiment, c’est un ingénieur. Voici une liste de tous les spécialistes agréés de l’État – par comté. »

« Super. Merci. »

« L’idée – c’est votre Miranda du barrage. Je suis pas là en tant que conseiller professionnel. On reconnaît juste qu’il faut aider les propriétaires qui achètent ces vieilles bombes à retardement partout dans l’État. Le coût d’un de ces ingénieurs, c’est rien comparé au coût quand vous laissez ce truc s’effondrer. »

« Waouh, c’est pas du Miranda, ça, c’est du Upjohn. »

« Du Beheler, en fait. »

« On a fait la fac de droit ? »

« Non. J’ai fait mes études du côté témoin d’une centaine d’assignations à témoigner en déposition que j’avais prévenu le gars, et que je lui avais donné ce petit papier-là. »

« Moi aussi j’agite mon papier, la clause d’indemnisation, et je dois quand même prendre un avocat et menacer d’expulser le locataire de sa propriété sur bail s’il paie pas ma défense dans son affaire de glissade et de nuisance. »

« Donc vous voyez l’idée. »

« Ouais. C’est à titre d’information seulement. Vous me donnez des éléments de langage, et une liste de professionnels pour tamponner le papier que j’agiterai en déposition quand ça lâchera. »

« Exactement. En plus, je sauve deux ou trois vies au passage. »

« Travail honorable. »

« Certains jours. »

« Bon, désabusez-moi de mon ignorance plus profonde, histoire de colmater la brèche. »

« C’est l’idée. D’abord, je l’ai regardé sur la carte satellite. Deux choses là-dessus. Une, et en premier. Et c’est pas l’inspecteur qui parle : le montez pas plus haut. Jamais. Il s’est déjà effondré une fois. »

« Comment vous savez ça ? »

« Je le vois sur les photos. Et maintenant que je suis là, je le vois dans les arbres. Regardez. Vous voyez, là, sur le flanc de la colline ? »

« On était justement… »

« Désolé de vous couper. Faut que vous m’écoutiez. »

« --- »

« Les arbres sur le flanc. Vous voyez que c’est tous des tulipiers et des copalmes. C’est des espèces pionnières – elles colonisent les espaces ouverts en premier. Ils sont tous de la même classe d’âge. »

« Je vous écoute. »

« Donc, ceux-là sur le flanc, en montant – et puis un énorme chêne blanc, un noyer, ça c’est le stade climacique de la succession. »

« L’école du droit naturel. »

« Ce que je veux dire, c’est que si vous prenez du recul et que vous regardez, vous verrez que ces arbres sont dans une cicatrice à travers le tapis de ces colonies d’arbres. »

« Captivé. »

« Donc, y a eu un glissement ici, ou d’une manière ou d’une autre le terrain a été mis à nu. La pente dit qu’elle est assez raide, mais ces tulipiers poussent pas sur la roche, et les copalmes s’enracinent profond, donc un sol qui aurait glissé de la roche, c’est peu probable. Mais regardez de l’autre côté du vallon. Vous le voyez ? »

« Je le vois… »

« Attends, Tanner. Laisse-le raconter. Désolé, mon pote. »

« Vous voyez la cicatrice qui correspond de l’autre côté ? »

« On la voit. »

« C’est pas des coulées de boue. C’est les murs du barrage qui rejoignaient les flancs. Le barrage était presque six mètres plus haut, et là où vous taillez cette route là-haut, c’était l’ancienne route qui faisait le tour de l’eau. »

« Jésus. »

« Biblique, en tout cas. Un barrage de cette taille, même s’il était pas à pleine retenue, quand il a pété, il a dévalé cette vallée en un mur d’eau. »

« Les marches. Y a une cheminée en bas. »

« J’ai vu ça. Je peux pas dire pour elles, mais un étang de cette taille irait jusque-là. Celui-ci, non. »

« Donc celui-ci est sûr ? »

« Tant que vous m’avez entendu, le montez pas. »

« J’écoutais. »

« Tout le monde écoute pas. »

« Et celui-là, alors ? »

« Celui-là fait même pas un dixième de ce que l’autre aurait fait. En fait, c’est la flaque que le dernier a laissée derrière lui. »

« Donc celui-là, il donne au voisin un jardin mouillé ? »

« Et deux ou trois black-bass. Ils ont l’air rabougris. »

« Ouais, y a rien là-dedans qui vaille la peine d’être pêché, franchement. »

« En fait, un étang de cette taille et de cet âge, il y a sûrement un ou deux black-bass caïds, et y a à bouffer à gogo. »

« Je l’ai vu pour la première fois en novembre. J’en ai attrapé deux ou trois le deuxième jour où je suis monté. Je l’ai pas encore vu en été. »

« Y a des rumeurs. »

« Oh, vous êtes du coin, Tanner ? »

« Ouais. Y a des rumeurs sur cet étang, comme quoi y aurait des gros poissons. Je l’ai pêché qu’une fois ou deux quand j’étais gamin. J’habite du côté de Boyd’s Creek, donc c’est pas sur mon chemin. »

« Il vous manque pas grand-chose ici. Bonne végétation sur la berge. Faut enlever ces arbres sur les bords et surtout ceux du dessus. Vous mettez le tuyau du déversoir au bon endroit. Le dernier a lâché parce que celui qui l’a fait l’avait mis au milieu comme ça. »

« Vous avez vu tout ça ? »

« Ouais. J’ai vu cette coulée de boue aussi. Je parie que c’est pour ça que vous avez appelé. »

« Vous faites aussi thérapeute ? »

« Non. »

« Dommage. »

« Donc, vous êtes sur la bonne voie avec ce tuyau de déversoir. Vous prévoyez de le mener jusqu’en bas du barrage, autre bon choix. »

« La pile de tuyaux. »

« On a un gars qui commence aujourd’hui, je pourrais l’amener, mais je parie qu’il verrait la même pile. »

« Quoi d’autre ? »

« Vous déversez du remblai. Le barrage est déjà plus de deux fois plus long que haut. C’est un bon bouchon. Continuez. »

« Et appeler un ingénieur ? »

« Ouais. Maintenant parlez-moi de ce pont. Ce truc est magnifique ! »

« Venez, je vais vous montrer. Donnez-moi des réparations de barrage en chemin. »

Chapitre 66 – lundi 26 février

« Personne est jamais monté en voiture jusqu’en haut avant. Je suis Michael. »

« Salut, Mike. Bon sang, j’adorerais avoir cet endroit. Vous l’avez payé combien ? »

« Pas encore de larmes, mais le mélange sang-sueur, c’est moitié-moitié. »

« Où vous avez trouvé cette équipe de terrassement, j’ai failli péter un essieu en montant cette route, et ils feraient bien de poser un drain en travers de ce lacet, sinon ce sera plus une route d’ici juin. »

« Comment vous vous appelez ? »

« Je suis Abby. »

« Enchanté, Abby. La route est un peu cabossée ? »

« Cabossée ? Mon pote, ils gaspillent du gravier, y a des sources qui traversent carrément la route en bas dans la servitude ; c’est de la tôle ondulée en passant devant tous ces mobil-homes, la côte qui monte à gauche du barrage est impraticable sans un buggy, et ce lacet tiendra pas deux mois si vous mettez pas un drain là-dedans. »

« Ouais, c’est un travail d’amour. »

« Vaut mieux que ce soit l’amour, parce que l’argent, c’est du gâchis. »

« On gère. »

« Toutes ces bagnoles garées en bas de la route disent le contraire. »

« Ça aide à garder l’espace de travail dégagé. »

« Je vois ça, faudrait peut-être leur faire enlever quelques-uns de ces arbres, vous faire un petit parking. »

« Tanner, viens là. Ce gars, c’est Abby. »

« Abbington. Enchanté, Tanner. C’est vos gars, dans les machines ? »

« Des associés. »

« C’est la première fois que vous creusez dans le comté de Sevier ? »

« Abby, vérifiez vos poches. »

« Mes poches ? »

« Ouais. Je me dis qu’en partant de chez vous aujourd’hui, vous avez oublié vos bonnes manières sur la table de chevet. »

« Pardon ? »

« Là on cause. Vous êtes pardonné. »

« Écoutez, Mike. Je sais pas à quoi vous jouez, mais si c’est ça le chantier pour lequel vous m’avez appelé, je peux pas vous construire une maison là-dessus. »

« Ça me paraît assez clair. Mais Stefanie m’a dit d’être gentil, et vous avez soulevé des points qui méritent d’être entendus. On recommence ? »

« Je veux dire, si vous me laissez faire venir une équipe de terrassement, repousser ces arbres loin en arrière… Vous mettez pas la maison là, si ? »

« Non, ça c’est pour l’atelier. Voilà une copie du plan de la maison. Elle va là-bas, où les gars creusent les banquettes. »

« Je peux pas accepter ça. »

« Quoi ? »

« C’est mes hommes qui creusent l’assise de la maison. Et c’est pas l’endroit pour. »

« Pourquoi ça ? »

« Que du flanc de colline. Ça prendrait des semaines à creuser, et les déblais, ils iraient où ? »

« Va chercher un caillou, Tanner. Faut tenir ce plan à plat. »

« Le plateau est plus grand, là. »

« Merci, Abby. Élévations – fondations – le voilà, le plan d’étage. »

« Deux chambres ? »

« Ouais. »

« Je m’imaginais plus grand. »

« J’ai envoyé l’e-mail à Kerry, c’est bien son nom, hein, Kerry. »

« La réceptionniste, oui. »

« Elle vous les a pas transmis ? »

« Je suis sur le terrain la plupart du temps. »

« Le pick-up est bien propre pour un pick-up de terrain. »

« J’ai trois lotissements en cours en ce moment. »

« Genre des trucs à la Ball home ? »

« Un promoteur privé. »

« Il peut pas construire ses propres maisons ? »

« Il est en Floride. »

« Vous faites des constructions pour les particuliers ? »

« Je serais pas là sinon. »

« Juste. »

« Vous avez un relevé de géomètre ? »

« C’est mon jeu de plans. J’ai fait imprimer le relevé dans la reliure. »

« À la fin ? »

« Ouais. »

« Si vous mettez l’assise de la maison là, vous êtes près de ce fossé d’écoulement. »

« L’angle le plus proche est à six mètres. »

« Il faut sept mètres cinquante. »

« Je savais pas. »

« C’est pour ça que je suis là. »

« Autre chose ? »

« Ce flanc de colline, ça va être plein de sources. »

« Pas encore. »

« Elles sont que sur le – il fait la navette avec cette terre dans une chargeuse compacte ? »

« Ouais. On utilise les déblais sur le barrage. »

« Vous les balancez juste par-dessus bord ? »

« En quelque sorte. Là, on prépare l’assise du tuyau du déversoir. »

« Au moins vous l’avez vidangé. »

« Désolé. »

« C’est un chantier à petit budget ? »

« C’est serré. »

« Ça explique les deux chambres. Vous savez que ça se vendra jamais, hein ? »

« Je la construis pas pour la vendre. »

« J’ai une équipe de terrassement dispo tout de suite qui peut vous arranger ça. »

« C’est si cassé que ça ? »

« C’est pas correct. »

« Qu’est-ce qui va pas ? »

« Vous creusez l’assise de la maison, et vous avez même pas encore de permis, pour commencer. »

« Le permis, c’est le problème de l’entrepreneur. »

« Il faudrait des semaines pour établir un plan, négocier un contrat et ensuite être inscrit au planning des travaux. »

« Des semaines ? Et la construction, elle dure combien ? »

« Si on commence au printemps prochain, vous serez dedans pour Noël. »

« Genre avril, donc vous avez fini pour ce Noël-ci ? »

« Non. On est complets cette année. On commence au printemps prochain. »

« Vous voyez ça à quel prix ? »

« On tourne autour de mille deux cents le pied carré en ce moment – avec une fondation simple. Ça… »

« Attendez, vous parlez de deux virgule quatre millions ? »

« Cette année. Les prix des matériaux ont pas tendance à baisser. »

« Vous savez que c’est une maison deux chambres, hein ? »

« Ça reste de la surface. »

« Mille deux cents, c’est du tarif de sinistre d’assurance. Je mets pas souvent le nez dans la poche d’un homme, mais faut que je demande, c’est quoi la répartition ? »

« Notre contrat, c’est coût plus quinze. »

« Donc vous voyez le coût à près de deux virgule un million ? »

« À peu près. »

« Ça fait un coût de construction à mille cinquante le pied carré. Je veux dire, j’adore la peinture dorée autant que n’importe qui, mais ceintures à outils et smokings, ça va pas ensemble. »

« Smoking ? »

« Le prix est élevé. »

« C’est le prix. »

« Vous avez même pas ouvert l’e-mail. »

« Pas besoin. On facture mille deux cents le pied carré clés en main. »

« Je me suis trompé de métier. »

« Vous êtes dans quel métier, Mike ? »

« La promotion commerciale. Ravi de vous avoir rencontré, Ab. »

« C’est Abby. »

« Faut enlever une syllabe à ce prix, mon pote. J’habite dans cet abri de jardin là-bas, et j’ai beaucoup de temps libre. J’ai déjà fait le métré à l’aller et au retour, et j’arrive à trois cents le pied carré, tranquille. »

« Écoutez, si vous avez pas l’argent pour la construire, on propose un financement. »

« En interne, je parie. »

« Ouais. »

« L’apport, dans les trois cents le pied carré ? »

« Exactement. »

« Jamais j’aurais deviné. »

« Y a pas de honte à ça. »

« Je – quelle honte ? »

« Mettez encore quelques billets de côté. »

« Ouais, vous avez raison. Peut-être que ma grand-mère m’en donnera quelques-uns de plus si je lui dis combien ça coûte cher. »

« On a du financement. »

« Vous avez financé la vôtre par la boîte ? »

« On est encore en location. »

« Oh, vous bossez juste pour l’entrepreneur ? »

« Je suis chef de projet. »

« Là je comprends. »

« Donc, que je mette ça au clair pour les notes. Coût plus quinze, démarrage dans quatorze mois – deux millions et demi si je change tout mon plan, que j’abats tous ces arbres casse-pieds, et vous me conseilleriez un financement. C’est quoi le taux ? »

« Environ huit pour cent. »

« Environ huit pour cent. Ça s’amortit comment ? »

« Amor… »

« Sur trente ans ? »

« Quinze. »

« Enfin, et non des moindres, combien de temps pour la construire ? »

« Dix-huit mois, c’est le chiffre prudent, mais on pourrait finir en douze. »

« Et vous avez une équipe de terrassement dispo tout de suite ? »

« Ouais. Ils peuvent être là dans environ cinq semaines si on arrive à monter vite un contrat de terrassement. »

« Génial. »

« C’est bon ? »

« Oh, c’est tout bon. Merci d’être venu, Abbington. »

« Euh, donc. »

« Attendez, c’est Stefanie. »

« Salut, bébé. »

« Salut. Comment ça se passe là-haut ? »

« Ah là là, tu me manques, mais je suis juste en train de conclure avec l’entrepreneur, et je boucle avec les gars. Et si je passais te chercher avec Clover et qu’on allait faire un tour ? »

« Antipasto ? »

« Parfait. À dans une demi-heure. »

« Je t’aime. »

« Je t’aime. »

« Alors, qu’est-ce que vous en dites, on fixe un rendez-vous, vous passez au bureau et on discute des détails ? »

« Certainement pas, mon pote. Désolé de vous avoir fait perdre votre temps. »

Chapitre 67 – lundi 26 février

« Hé, Karen ! Qu’est-ce que vous fabriquez, les enfants ? »

« On t’attendait, c’est tout. Comment ça va là-haut au Drip ? »

« Beaucoup de patinage, pas d’adhérence. »

« Ça fait déjà un mois. Faut vraiment que t’arrêtes ça et que tu viennes rester ici. »

« T’es prête ? »

« Sauvé par le gong. Karen a le dîner, une camionnette U-haul, et Dieu seul sait quoi d’autre dans la balance. »

« Michael, tu peux pas vivre dans cet abri comme ça ! »

« Je sais, Karen. Mais Kitty peut pas vivre là-bas toute seule non plus. »

« Ramène-la-ici. »

« Tu sais que je peux pas faire ça. Un, y a une route, et Kitty vit pas en laisse. Deux, elle est vieille, elle a jamais vécu enfermée. Trois, elle arracherait les yeux de Pooty dès qu’elle le verrait. »

« Pooty l’embêtera pas. »

« Cinq, elle est trop vieille pour apprendre deux nouveaux endroits. »

« Elle s’en sortirait. »

« Elle doit être là-bas, je dois être avec elle pour qu’elle puisse explorer. »

« Elle peut explorer ici. »

« Faut qu’elle apprenne sa maison. C’est une prédatrice, et sa tête fonctionne selon les règles des prédateurs. Le problème, c’est qu’elle est pas au sommet de la chaîne dans ces bois. »

« On y va ? »

« Oui, madame. Karen, je t’aime. Merci beaucoup de t’inquiéter pour moi. Je le sens. »

« Je m’inquiète pour vous tous. »

« Je sais, et moi je dois m’inquiéter pour Kitty, et c’est pas si terrible. Si c’était pire, je trouverais une solution, mais un peu de froid, ça a jamais tué personne. »

« Pas encore ça. »

« Par ici, gente dame. »

« Allez, Clover. »

« Ramène-la à une heure décente, Tête de nœud. »

« Oui monsieur, Mr. Cotter, monsieur. »

« Clover, arrête de tirer ! »

« Elle est dingue. T’aurais dû la voir quand je suis arrivé. »

« La seule chose qu’elle aime plus que d’avoir tous ses gens au même endroit en même temps, c’est les balades en voiture. Hop, monte, ma fille. »

« T’as eu tes mandats ? »

« Ouais, on frappe aux portes demain. »

« Tu fais une entrée en force chez quelqu’un ? »

« Non. On entre pendant les heures d’ouverture, mandat brandi bien haut, éloignez-vous de la caisse, madame, ce genre de trucs. »

« Ça a l’air bien plus marrant que ma journée. »

« Le cabinet du juge – le grand frisson. »

« Je voulais dire demain. »

« Demain, c’est la partie marrante. Et ton aujourd’hui, c’était comment ? »

« Notre aujourd’hui, c’est un sur trois. Le gars du barrage a assuré. De loin la meilleure visite. Il avait toute une liste de conseils, et il juge le barrage sûr avec le plan tel qu’il est. Il… »

« Le barrage – passionnant, j’en suis sûre. L’entrepreneur, Michael. Redis-moi pour l’entrepreneur. »

« L’entrepreneur, ça a été un fiasco complet. »

« Michael ! Tu peux pas faire ça. Je te le dis, tu construis pas cette maison. »

« Doucement, inspectrice. Peut-être écouter le plaignant, passer en revue les détails des allégations, et ensuite monter la condamnation de toutes pièces. »

« Objection retenue. »

« Le gars, c’est un bide. Le bout de la corde, c’est deux virgule quatre. »

« Deux virgule quatre quoi ? »

« Ils veulent mille deux cents dollars le pied carré, pas négociable d’un pied de boue. Il veut un rendez-vous au bureau. J’ai décliné. »

« Attends, tu veux dire qu’il veut deux millions et demi de dollars pour construire notre maison deux chambres après qu’on a fait la route, installé la fosse septique, installé le solaire, et creusé le trou ? »

« Il veut pas nous laisser creuser le trou, et il dit que la route est pourrie. On en est même jamais arrivés au solaire ou à la géothermie. Il était tellement perché que j’ai juste joué le jeu. »

« C’est pas son prix qui est perché – c’est lui qui est perché. »

« Il plane. Regarde ton chien. »

« Elle est trop mignonne ! »

« Comme un dessin animé, avec la tête par une fenêtre trop petite pour sa figure. »

« Elle a son plissement d’yeux de sécurité – je me demande ce qu’elle sent. »

« La pauvre bâtarde, elle perdrait l’odorat avec toutes les conneries que ces entrepreneurs racontent. »

« Heureusement qu’elle vit chez Mammy. »

« Le petit gars m’a dit qu’il y a pas de honte à ça, à pas avoir l’argent, mais qu’ils ont un financement en interne si je suis éligible. »

« C’est qui ce gars ? »

« Une boîte que j’ai trouvée sur Google. Le gamin qui est venu, c’était genre chef de projet ou un truc comme ça. »

« Pas le patron ? »

« J’imagine qu’ils sont un peu genre grosse boîte. »

« Ça va coûter autant ? »

« Absolument pas. Mais ça fait deux fiascos pour l’instant. J’en ai un autre demain, et je peux en caler quelques autres, mais tu vas devoir appeler Maddron. »

« Il le fera pas. »

« Je vais continuer à essayer, mais j’ai un pressentiment. »

« Mais tu sabotes pas, promis ? »

« J’ai pas besoin de promettre, chérie. C’est ma peau qui y passe chaque jour. Ce gars a dit qu’il pouvait commencer en avril prochain et finir en dix-huit mois. »

« Ça fait genre deux ans et demi. »

« Trente-deux mois. Dans un abri de jardin. »

« Il dégage. »

« J’avais compris. »

« Et le gars du puits ? »

« Pas d’appel, pas venu. »

« Qu’est-ce qui tourne pas rond dans ce monde ? »

« Amen. Je veux dire, de toute façon je peux pas caser une douche dans cet abri, mais monter ici tous les deux jours… »

« Trois jours. »

« Je pue ? »

« Non, étonnamment, mais tu pues jamais. »

« C’est déjà ça. »

« Par contre tu sens comme si tu t’étais roulé dans un cendrier. »

« J’ai un goût de métal dans la bouche tellement j’ai fumé cette chaîne. »

« C’est quoi ce bordel ? C’était pour dire fumer à la chaîne ? »

« Pas mon meilleur boulot. »

« Attention ! »

« Quoi ? »

« Tu viens de faire une queue de poisson à ce mec. »

« Oh, ma petite assistante est de retour. Tu m’as tellement manqué que j’avais oublié toutes tes qualités secondaires. »

« Tu conduis comme dans un jeu vidéo. »

« J’ai branché la Playstation aujourd’hui aussi. Les batteries tiennent bien, et j’ai besoin de me vider la tête. »

« Ça fera l’affaire, mais fais pas du GTA dans le paysage de montagne. »

« T’as appelé pour la commande ? »

« J’y ai même pas pensé. »

« Oh, zut. J’espérais entrer, attraper et payer. »

« Ils ont une appli. Supplément tomates ? »

« C’est ça qu’il me faut. »

« Autre chose ? »

« Pas pour moi. »

« J’aime pas cet endroit, donc j’ai mangé ce qu’il y avait dans le frigo en t’attendant. »

« On va juste rouler un moment alors, aller chercher ça, et je te ramène chez toi. »

« J’aime pas ça. »

« Je sais, Stef. Faut que t’appelles Mikey Maddron. »

« Il le fera pas. »

« Je vais continuer à rencontrer des gars, mais même quand le prix est normal, ils disent tous la même chose. Ils veulent pas que je creuse l’assise de la maison. »

« Ils ont peut-être raison. »

« Vaudrait mieux pas, sinon on pourra pas la payer. »

« Je veux dire, on pourrait se le permettre s’il le faut. »

« Non, la payer. On a littéralement pas l’argent pour même la payer si on prend quelqu’un pour les fondations. Rien que le terrassement, c’est cent cinquante mille, et ensuite il nous faudra trois banquettes avec quatre murs de soutènement – au moins cent vingt mètres de murs. Et les déblais, on en a besoin pour d’autres chantiers, comme la route et le barrage. C’est un boulot monstre. »

« Pourquoi il nous faut autant de murs de soutènement ? »

« C’est un flanc de colline, et les semelles de la maison seront genre six mètres sous le haut de la tranchée. »

« Je capte pas. »

« Faut retenir la colline. Soit c’est un énorme mur avec une note d’ingénieur et des complications de conception bien au-delà de mes compétences, soit c’est des banquettes en terrasses avec des murets. »

« Donc, des plates-bandes et des jardins ? »

« C’est l’idée. Ce sera joli, et en plus on peut se le permettre. »

« Genre combien ? »

« Chérie, les chiffres changent pas. Il nous manque bien six cents en ce moment, et ça, c’est si la maison coûte six cents. »

« Comment ça se fait que ce chiffre change pas ? »

« Il change ; rien qu’aujourd’hui il a changé d’environ deux millions. »

« C’est pas réel. »

« C’est réel. »

« Tu trouves toujours une solution. »

« Ils ont dit combien de temps pour la bouffe ? »

« L’appli dit pas vraiment. Elle dit : en préparation. Tourne à gauche ici. »

« Je suis jamais venu par ici. »

« La vieille tour de guet est là-haut. »

« T’entends ça, Clover, on va à la tour de guet. »

« Elle a les oreilles éteintes depuis qu’on a emménagé chez Karen. »

« Je peux tenir cinq ou six mois dans l’abri. Kitty a une routine esquissée à la va-vite. »

« Clover, sa routine, c’est les pauses goûter. »

« On est en mars, et le temps change. Mais je suis pas sûr qu’il y ait un moyen de trouver l’argent. »

« Tu vas trouver. »

« J’adore ta confiance, mais je suis dans les chiffres à chaque minute de chaque jour, et c’est ça le chiffre tant que je vends pas quelque chose à New York, ou que je fais pas un coup en bourse. »

« Eh bien, Charlie, au boulot. »

« Charlie ? »

« Schwab. »

« C’est sûr que je prendrais des toilettes neuves à chaque fois si j’avais ce genre d’argent. »

« Des aspirations. »

« Faut qu’on creuse le trou. On est dessus. J’ai fait la banquette du haut aujourd’hui. Une fois que ce sera creusé, les entrepreneurs arrêteront de se lécher les babines devant le fric du terrassement et redeviendront réalistes. »

« C’est une bonne idée ? »

« Pas ma meilleure. Je creuse sans permis, et quand ça tourne mal, ça tourne mal vite et ça dure longtemps. »

« Alors pourquoi le faire ? »

« D’abord, j’ai besoin des matériaux. En plus, j’ai une équipe, et je vais avoir besoin de ces gars assez vite, donc faut que je les fasse bosser. »

« Et si tu te fais prendre à creuser ? »

« Si je trouve un entrepreneur, ça comptera pas, mais ça force les choses. Ils viennent, ils voient l’argent qu’il y a vraiment ici plutôt que l’argent dans leur imagination. »

« Combien on a emprunté jusqu’ici ? »

« Ah, ça, c’est un chiffre qui change. »

« Non. Un seul compte. LMA. Combien ? »

« C’est encore bas. J’ai payé des matériaux et la voiturette de golf. »

« Donc, pas entamé ? »

« Presque pas. »

« Et l’argent de la vente de la maison ? »

« Ça, c’est une autre histoire. Pour l’instant, je me suis remboursé les quatre-vingt-quinze sur les fonds de la vente. Quatre-vingts sont partis chez John Deere Financial. On leur doit encore quatre-vingts. Et j’ai mis quinze sur le compte courant pour commencer à payer les soixante camions de gravier et les rochers anti-érosion quand la facture arrivera ce mois-ci. »

« Ouais, c’était juste. T’avais quatre-vingt-douze dollars sur le compte courant. »

« À qui le dis-tu. Les gamins me prennent jusqu’au dernier centime de mon salaire et même plus. Les placements à dividendes ont pris les deux autres, donc y a quelques billets quand les trimestriels tombent. »

« Ça fait combien ? »

« C’est deux mille cent neuf dollars par trimestre. »

« Attends. Les deux cent mille dollars qui restent de la vente de notre maison – tout le dépôt – vont nous rapporter deux mille dollars tous les trois mois ? »

« Avant impôts. »

« Michael ! »

« Tu viens de m’aboyer dessus pour des pourcentages de dividendes ? »

« C’est pas grand-chose. »

« Mon amour, c’est notre vie. Les baux sont à cinq pour cent depuis vingt ans, jamais plus, jamais moins. La différence, c’est que sur le long terme j’ai remboursé les prêts et laissé le capital grossir. Les baux sont restés plus ou moins pareils – et tout encaisser, ça a pris un an et demi. Maintenant c’est liquide. On touchera les mêmes cinq pour cent, mais au lieu de pousser en bois, on pousse en revenu. »

« C’est tellement peu. »

« Vendredi c’est le premier. Duran et Fatah paient le premier si tout se passe bien. »

« Tu dois soixante-trois mille dollars à la carte de crédit, Michael. »

« C’est le gravier. »

« C’est les rochers aussi. »

« Pas de route, pas de maison. »

« La route est pas terrible. »

« C’est ce qu’on peut se payer. Si on faisait venir une équipe, ce serait le triple. »

« Non, Clover. Je laisserai pas ce méchant monsieur rogner sur ton budget biscuits. »

« Fais des réserves tant que tu peux. »

« On est aux abois ? »

« Encore des calculs désespérés ? »

« C’est la forme que ça a. »

« Je le sens aussi, mais qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? »

« Génial ! Ça a la forme d’un canard, et maintenant ça fait coin-coin. »

« Écoute. Tous les mecs qui ont une bagnole vont pas forcément boire et conduire. Y a des mecs qui boivent pas. Y a des mecs à qui on a dit de pas le faire, et qui le feront pas. Y a des mecs qui voient que c’est sage et qui sont juste d’accord. Et y a des mecs qui l’ont fait et qui ont retenu la leçon. »

« Les apparences, Michael. »

« Pas la réalité. La seule réalité ici, c’est qu’on va emprunter beaucoup d’argent, qu’on va utiliser jusqu’au dernier centime de nos revenus tout du long, et qu’avec un peu de chance on arrivera à combler l’écart entre vivre dans un cabanon et vivre dans une maison. »

« Des calculs désespérés. »

« C’est pas désespéré. Y a juste beaucoup de lignes. »

« Quelles autres lignes il y a ? »

« Le LMA. »

« On vient de faire celui-là. »

« Je sais, mais ce compte, il est genre fini ? »

« Il est entièrement investi, oui, celui de Duran et le mien. Mêmes mots de passe. »

« C’est une mauvaise idée. »

« Ça marche. »

« Je vais les changer. »

« Bien. J’ai pas le temps. »

« J’ai pris le courrier la dernière fois que j’étais là-haut, et je l’ai ouvert seulement aujourd’hui. La facture du géomètre est arrivée par la poste. »

« Pile à temps. J’avais presque deux ou trois dollars qui n’étaient pas déjà pris. »

« Treize mille, Michael. »

« Paie-la. »

« On les a pas. »

« J’ai mis les quinze sur le compte courant, et les rochers peuvent attendre. »

« T’as d’autres chèques en circulation ? »

« Ça devrait aller. »

« Michael. Un chèque en bois de treize mille dollars, c’est un délit. »

« J’ai pas fait de chèque en bois depuis mes années de cavalerie, et c’est pas maintenant que je vais recommencer. Paie-la. »

« D’autres factures qui arrivent que je connais pas ? »

« Les buses de canalisation. T’es prête pour l’histoire du type des barrages, ou t’es encore fâchée qu’on doive vraiment payer pour cette maison ? »

« Tourne à gauche. »

« Tu sais qu’on voit cette tour, plus ou moins, depuis le Drip. »

« Je sais. Tommy disait que ce serait à quinze minutes en voiture si on devait pas contourner la falaise. »

« Donc le type des barrages a dit que t’as l’œil – d’avoir remarqué cette bande d’arbres gris galvanisé. »

« Il a dit gris galvanisé ? »

« Non. Ça, c’est moi. Ce qu’il a dit, c’est qu’on les appelle des espèces pionnières, et qu’elles sont là parce qu’avant il y avait des raccords de mur de barrage sur ces pentes, et que le barrage a dû s’effondrer – et c’est pour ça que ces arbres sont différents. »

« Oh, cool. »

« Il a dit que le barrage était énorme, et que ce qui reste, c’est genre une flaque à côté. »

« L’appli vient de m’envoyer un texto. Ta salade est prête. »

« Oh, zut. Je voulais voir la tour de guet. »

« La prochaine fois. Allons chercher ta bouffe pour que tu puisses rentrer t’occuper du chat. »

« J’ai pas envie. On avait une soirée pour un rencard, et on l’a passée entière à faire de la compta. »

« On montera ici la prochaine fois. »

« Promis ? »

« Demain j’ai les mandats, mais peut-être jeudi. »

« C’est pas mal. D’ici là, retour au vieux cabanon plein de courants d’air dans les bois. »

Chapitre 68 – mardi 27 février

« Allô ? »

« Bossman ! --- Bossman, t’es là ? »

« Salut, Cody. Quoi de neuf ? »

« Frérot, t’entends ça ? »

« J’entends aboyer. »

« C’est un Rottweiler qui m’a coincé dans la pelle, il m’a couru après jusqu’ici, essayé de m’arracher le cul à coups de crocs. »

« Genre un chien sauvage ? »

« Non, mec. Y a un gars là-haut, il a une vieille caisse rouge, il a lâché le chien, et il m’a foncé droit dessus. »

« Mais qu’est-ce que… »

« Le mec arrive. Ce putain de clebs est taré. Il m’a pas lâché des yeux. »

« Qui – quoi – c’est – ils sont où les autres ? »

« Tanner et Dev sont dans le cabanon, et Rusty est là-haut à trimballer de la terre. Je suis descendu par la cour faire le plein, et ce gars s’est pointé. »

« Je suis au Food City. J’ai laissé mon caddie dans le rayon, et j’arrive – enfin, sors pas de la pelle ni rien. »

« Sans déconner. Tu l’entends, ce truc ? »

« J’arrive, mec. »

« Hé. »

« Au pied ! Julia, prends-le. Je m’attendais pas à trouver quelqu’un ici. »

« Mon-Cul, t’as monté ce… »

« Cody, tu parles à qui ? »

« L’allée, y a du gravier tout frais. Tu savais qu’y avait quelqu’un là-haut, et t’as lâché ce chien… »

« Cody. »

« …Qu’est-ce qui va pas chez toi, putain ? »

« Ce terrain est à moi. »

« Mon cul, ouais. »

« Cody. »

« Ce terrain-là. Je l’ai juste amené ici pour qu’il se dégourdisse un peu. »

« Cody. »

« Il dit qu’il est ton voisin, Bossman. »

« Passe-le-moi. »

« Il tient le chien par le collier, ils s’en vont. »

« Tu te fous de ma gueule ? »

« Genre, il a juste pris le chien – t’a dit que t’étais sur son terrain et il est reparti… »

« Il dit qu’il possède le terrain d’à côté. »

« Frérot, le laisse pas partir. J’y suis presque. »

« Comment tu veux que je l’arrête ? »

« J’arrive, Cody. Cinq six minutes. »

« Salut. »

« Salut. »

« Cody a rencontré les voisins, et j’y retourne pour les rencontrer aussi. »

« Les voisins ? Tu y retournes ? »

« Je suis allé au grill pour le petit-déj. La nuit a été dure. On a encore dormi dans le pick-up, et j’avais besoin d’être au chaud à l’intérieur. »

« Attends. Les voisins. »

« Fais gaffe, connard. Putain, c’est quoi ça ! »

« Michael. »

« Pardon. Conduire sans ma petite assistante, c’est pas facile. »

« Michael. »

« Donc, je suis au Food City, et un numéro en huit-six-cinq m’appelle. Je décroche, et c’est Cody, en train de chier dans son froc, un chien l’a coincé dans la pelleteuse. »

« Genre un chien sauvage ? T’es pas clair. »

« Je me dépêche de rentrer, Stef, et tu fais pas attention. Cody a rencontré les voisins, et leur chien l’a attaqué. »

« Il est blessé ? »

« J’en sais rien. »

« T’as appelé le neuf-un-un ? »

« Non. »

« Tu veux que je le fasse ? »

« Je suis au Wye. »

« Attends, un chien attaque ton employé, et tu t’arrêtes pour des clopes ? »

« Non, Stefanie. Je passe devant. Et c’est pas mon employé. J’y suis dans une minute. »

« T’es armé ? »

« Chérie. »

« C’est vrai. Je coche juste la liste. »

« J’entendais la voix du gars dans le téléphone, il dit qu’il a juste laissé sortir le chien pour courir, qu’il savait pas qu’il y avait quelqu’un. »

« Et il a attaqué Cody ? »

« Faut croire. »

« Enfin, et maintenant ? »

« Je suppose qu’on parle de la pluie et du beau temps jusqu’à ce que j’arrive. »

« Tu vas dire quoi ? »

« Enfin, j’en sais rien. Je suppose que je vais juste lire la situation et voir. »

« T’es où ? »

« Je passe à fond devant le garde-meubles. »

« Toujours à vendre ? »

« Quoi ? »

« Il est à vendre. »

« Qu’est-ce que ça a à voir… »

« T’as dit la météo, je voulais un meilleur sujet. »

« Qu’est-ce qui t’a fait remarquer ça ? »

« La facture du garde-meubles. Tout l’endroit, c’est dix garages. »

« T’as raison, c’est bizarre. Dix garages à six mètres de la route. Un panneau avec un numéro de téléphone. Dans un grand virage. Juste coincé là-dedans. »

« Sérieux ? C’est des pneus qui crissent que j’entends ? »

« Passé le virage de l’église. »

« Ralentis. »

« Cody a dit qu’il est juste reparti avec le chien, et j’ai pas… Je veux arriver avant qu’il parte. »

« Il conduit quoi comme voiture ? »

« Cody a dit une épave. »

« Des épaves qui t’ont croisé ? »

« Quasiment que ça. Pas de chiens ni de femmes ni de femmes avec des chiens. »

« T’y es ? »

« Ralentis, dépêche-toi. Ma petite assistante est partagée aujourd’hui. »

« Je t’inscris pour repasser le test. »

« Waouh, il est dans l’allée en train de sortir. »

« Bloque-le. »

« Je dois aussi faire gaffe aux tirs croisés ? »

« C’est quoi… »

« Waouh, c’est une épave, aucun doute. Le mec porte un costard. Mitsubishi rouge. Je te rappelle. »

« Salut. Moi c’est Michael. »

« Moi c’est Kegan… »

« Jésus ! »

« Attention, il est protecteur. »

« Enfin, il protège juste le bébé. »

« Il n’en fait qu’à sa tête. »

« T’as pas peur qu’il lui marche dessus ou un truc comme ça ? »

« Nan, il la protège juste. »

« Content que vous soyez passés – vous avez foutu une sacrée trouille à Cody, par contre. »

« Ouais, il est super protecteur. »

« Vous arrêtez pas de le dire. »

« On est montés chez nous pour le laisser courir, et on savait pas qu’il y avait quelqu’un ici. »

« Y a eu pas mal de changements ici, le gravier et tout. Difficile de pas le voir. »

« Ma mère et moi, on a acheté ce terrain l’an dernier avec l’idée de construire quelques chalets. »

« J’ai vu vos piquets de bornage. J’en ai un aussi, si ça peut vous aider. »

« J’ai vu. On l’a déjà jalonné. »

« Bonjour, je suis Yulia. »

« Bonjour Julia. »

« Yulia. »

« Pardon. J’ai raté le Y sous les grognements. »

« Vous construisez combien de maisons ? »

« On en construit pas – on construit notre maison. »

« Oh, vous allez vivre ici. Nous, on allait construire des locations de courte durée. »

« Alliez ? »

« Maman est morte l’an dernier, et on est un peu en suspens. »

« Les rubans délavés m’ont dit un truc du genre. »

« On avait réglé la fosse septique, et on planifiait les poteaux électriques quand maman est morte. Ils vous ont aussi prévu des poteaux électriques tout le long du coteau ? »

« On passe au solaire. »

« Genre des panneaux ? »

« Ouaip. »

« Ça coûte combien ? »

« Je fais un petit bout à la fois. »

« On est un peu pressés. »

« Je vais bouger. Mais donnez-moi votre numéro. »

« Ouais, c’est une bonne idée. »

« Kegan, ça s’écrit comment ? Kegan, c’est ça ? »

« Et Yulia. »

« Celui-là, je l’ai déjà. »

« K-E-G-A-N. »

« Tenez, mettez votre numéro – oh, pardon, mon grand. Je passe juste le téléphone à ton papa. »

« Je mets le deuxième numéro, c’est Yulia. »

« Génial. Je vous envoie un texto tout de suite, et vous aurez le mien. »

« Mais on doit vraiment y aller. »

« Je dégage le passage. »

« Waouh, c’était intense, ce truc. »

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« Le mec sortait – genre pile au virage quand moi j’entrais. »

« Tu l’as rencontré ? »

« Il était au virage de la servitude. Je l’ai pas juste rencontré, je l’ai coincé dans l’étranglement entre la haute colline à droite – son terrain, et les rochers du ravin qu’on a remplacés à gauche. »

« Sa gauche à lui ? »

« Non, les rochers étaient à sa droite. Son terrain était à sa gauche. »

« Je vois. Peins-moi une voiture. »

« Mon pote, et comment que je vais te la peindre, la voiture. C’est une Mitusbishit rouge. Elle doit avoir huit, dix ans. Pare-brise comme le mien, gras de fumée. »

« Ouais, j’adore toujours ça. »

« Je vois dedans en arrivant, et je vois qu’il porte un costard, mais quand j’arrive à la vitre, presque coincé contre son coteau tellement il est près de la portière, et le chien pète un câble. Il lui dit pas un mot. Pas un calme-toi ni un ta gueule, il remarque même pas qu’il est là. »

« La voiture, Michael. »

« Sérieux ? J’ai un mec coincé si près d’un coteau qu’il peut pas ouvrir sa portière pour sortir, et moi je suis coincé entre cette portière et cette colline avec un chien enragé qui veut m’arracher la gorge, et toi tu veux savoir pour la voiture. »

« Le meilleur pour la fin. La voiture. »

« Je connais pas le modèle. Un mot tordu, j’en suis sûr. Une illusion d’optique, des rayons de lumière qui se plient dans des couches d’air chaud. »

« Michael. »

« D’accord ! Une Mirage. Et c’est pas genre sale ou je sais pas quoi – c’est ce truc avec le rouge, genre elles ont pas l’air sales, juste délavées ou je sais pas. »

« Oh, je connais le look. »

« Donc elle est sale. J’en ai plein le ventre tellement je suis collé à l’aile pour atteindre la vitre. »

« Mauvaise tactique. »

« Même s’il m’avait tiré dessus, il aurait eu au mieux une forme floue à travers la vitre. »

« Braquage à gauche, coup d’accélérateur. T’es grillé. »

« Tu viens de commenter mon contrôle de police ? »

« Donc, épave rouge sale, homme en costard. Vas-y »

« T’as oublié le chien. Grognement sourd tout du long. La femme sur le siège passager, en train de fumer. »

« La femme est là. Là, on cause. »

« Yulia. »

« Julia ? »

« Yulia. »

« Hispanique ? »

« En fait, elle avait l’air russe. Gros accent phonétique. Vocabulaire super, toutes les voyelles joliment appuyées. »

« Oh, elle était jolie. »

« Elle était russe. »

« Je sais même pas ce que ça veut dire. »

« Des jolies voyelles. Et il y a un gamin de deux ans sur la banquette arrière. »

« Avec un Rottweiler qui grogne ? »

« C’était bizarre. »

« Il a dit quoi ? »

« Les gars descendent l’allée, là. »

« Attends… »

« Je voulais t’appeler tout de suite pour que tu t’inquiètes pas. Moi j’ai des fourmis partout sur le corps quand je sais que t’es sur une intervention. »

« Merci pour ça. »

« Cody. Qu’est-ce qui s’est passé avec ce chien ? Je viens de le rencontrer et j’aurais abattu ce bâtard aussi sûr que t’es planté là. »

« J’ai cru qu’il allait me bouffer. Je suis entre le tuyau de gasoil et la machine, n’une caisse arrive n’ce chien me fonce dessus. Mec, je sais juste que ce chien va pas s’arrêter. »

« Moi je l’aurais abattu. »

« Mon pote, sortir un flingue, monter dans la cabine, en même temps – pas de flingue. »

« Toute la scène, c’est quelque chose. Je veux dire, t’es même pas dix minutes au téléphone, et je suis dans l’allée. Le même trajet, c’est douze minutes en traînassant pour que je puisse fumer toute la clope. J’ai doublé par le milieu, aplati les virages, mis les gaz dans les lignes droites ; ça a pas pu me prendre dix minutes, et il est déjà au bout de l’allée quand j’arrive. »

« Dingue. »

« C’est quoi, le costard ? »

« C’était dingue, un gars qui marche peinard en chaussures d’église, il a un chien qu’a coincé un homme dans un arbre, et lui il se balade dans la boue. »

« Bien pensé, de grimper dedans, quand même. »

« Pas pensé. La trouille. »

« Je vais reculer, vous laisser sortir tous les deux. »

« Il a filé vite d’ici. Tu l’as rencontré ? »

« Je l’ai coincé pile là où t’es. »

« Le costard, c’est bizarre. La vieille, elle a un jean des chaussures de rando. Ils sont pas à un enterrement ou un truc du genre. Il a rendez-vous, et elle le conduit, on dirait, moi je trouve. »

« Et ils viennent ici avant d’aller se changer ? »

« Comme je disais, c’est pas normal. »

« Ils ont hâte de fêter ça. »

« C’est quoi, chérie ? »

« C’est comme si toute la famille s’entassait dans la voiture, et ils vont quelque part avec celui qui compte, et maintenant que c’est fini, ils viennent fêter ça. »

« T’as un indice là – tire dessus. »

« Je veux dire, pourquoi mettre toute la famille dans la voiture – chien compris, mais y en a qu’un d’habillé – les filles, on s’habille dès qu’on peut – mon homme en costard. Ça, c’est une occasion. »

« Je recule. Vas-y, chérie. »

« Peut-être un entretien d’embauche ? »

« Il a eu un nouveau boulot, et ils sont montés fêter ça – préparer la construction ? Surtout, ils ont dit… Mec, c’est un virage sans visibilité. J’ai encore failli me faire percuter en sortant en marche arrière. »

« T’as eu le numéro du gars ? »

« Je me demande où ces deux-là vont tous les jours. »

« T’as eu le numéro du gars ? »

« Oui. Il a mis le sien et celui de sa femme. Ça me rappelle, faut que je lui envoie un texto. »

« Pourquoi tu dois lui envoyer un texto ? »

« Pour qu’il ait mon numéro, et parce que je l’ai dit. »

« Tu vas dire quoi ? »

« Je suppose juste que c’est mon numéro. »

« Et pour acheter le terrain ? »

« T’aurais dû voir cette voiture. C’était exactement ce que t’imagines quand t’entends intérieur gris clair, fumeur, et un chien qui a couru dans la boue. »

« Je vois le lien – tu peux zoomer ? »

« Plus vite ? »

« Zoome. Voiture sale, homme en costard. »

« Quand Patrick a cherché le terrain, il a dit qu’il avait changé de mains en octobre 2022, et qu’ils l’avaient payé quatre-vingt mille. »

« Le voilà. »

« On a pas quatre-vingt mille, chérie. »

« OK, les quatre-vingt mille, c’est nouveau pour moi. Aux dernières nouvelles, il en avait hérité. »

« C’est le cas, mais avec un héritage vient une évaluation à la date du décès – une base de coût pour l’impôt exonéré et la future plus-value. »

« Donc pour lui c’est gratuit. »

« En quelque sorte. Mais il connaît la valeur. »

« Une bagnole pourrie, quand même ? »

« Complètement. »

« Il ressemble à quoi, le costard ? »

« Sears-sucker. »

« C’est bien. »

« À quoi tu penses ? »

« Peut-être qu’il peut pas construire. »

« Il peut même pas s’acheter un abri de jardin chez Lowes. »

« Il était super intéressé par notre électricité. »

« Genre le solaire ? »

« En quelque sorte. Genre il a un plan pour alimenter son terrain, et il voulait savoir si on avait le même plan. »

« C’est Phil qui appelle. Je l’ai envoyé sur la messagerie deux fois. »

« OK. Je vais lui écrire un texto et retourner bosser. Le prochain entrepreneur doit arriver dans genre une demi-heure, et maintenant faut que j’envoie le majordome chercher mes courses. »

« OK, je t’aime. »

« Moi aussi je t’aime. »

Chapitre 69 – mardi 27 février

« Salut, moi c’est Enrique. »

« Hola. Michael. »

« Ouais. Enchanté. »

« C’est ici le terrain. Ça a l’air bien. Vous avez un plan de masse ? »

« Oui. »

« Plan de la maison ? »

« Oui. »

« Vous creusez votre trou vous-même ? »

« Oui. »

« Ça a l’air bien. »

« Facebook, ça marche bien pour vous ? »

« C’est bonne plateforme. Beaucoup de business. »

« C’est le seul endroit où vous faites de la pub ? »

« Ouais, moi j’aime pas Google. Il shange mon numéro de téléphone. »

« Je parie que vos clients ont adoré. »

« Vous avez permis ya ? »

« No la tengo, ya. Celle-là, c’était de votre faute. »

“Hablas Espanol?”

“Si. Hablo como un güero que he tenido una novia latina. Tuvi que aprender por intenderla que no me catcha quando me tire una golpea.”

« Ouais, elles sont violentes. Ma femme, elle est américaine. »

« La mienne aussi. Celles-là sont pas moins violentes. »

« On regarde le plan. »

« Mec, t’as un sacré bordel là-derrière. »

« Pose-le sur la planche, c’est tout. »

« D’accord. Un entrepreneur qui bosse. »

« Si, je travaille. J’ai quinze hommes, mais on travaille tous. »

« Quelque chose qui en vaut la peine – le secret de la vie. »

« Donc vous prenez le permis ? »

« Vous avez une licence ? »

« J’ai, mais ces plans, il coûte cinq, six cents, et ma licence couvre seulement deux-cent-cinquante. »

“Y si cambio el deck de concreto a madera?”

« Hector me dit pas que vous parlez espagnol. »

« C’est parce que c’est pas de l’espagnol. C’est de l’autodéfense avec un mauvais accent. »

« C’est bon accent. »

« Donc, Hector – votre chef de projet – il m’a dit que vous en aviez construit deux comme ça. »

« Trois. »

« Et elles ont toujours coûté dans les six cents ? »

« Ouais, si la fondation pas trop dure. »

« On est en train de la creuser, donc pour vous ce sera pas dur du tout. »

« C’est bien. Vous économisez. On fait coût plus quinze, et vous creusez fondation et terrasse en bois. Six cents facile, donc peut-être sept-cent-cinquante. »

« Mais c’est moi qui prends le permis. »

« C’est vous qui prenez le permis. »

« Celle-là est dure à avaler. »

« Je peux pas descendre en dessous de quinze. »

« Je marchande pas, Enrique. J’essaie de trouver comment cacher les balles de Stefanie. »

« Ouais, vous demandez permission. »

« Vous aussi. »

« Il y a quelque chose que vous voulez voir ? »

« Non, je construis ces trois dernières maisons à la suite. Je construis ça facile. »

« Je sais. »

« Bossman, ce barrage est bien plein. Tu veux que je le mette ailleurs ? »

« Enrique, je vous appelle. »

« Je vous envoie un e-mail du devis. »

« Parfait. Merci, mec.

“No hay pedo.”

« Donc, Robby vient la semaine prochaine pour regarder de près la fosse septique de la maison. Faut raser les jeunes arbres là-haut et préparer le terrain. »

« On est dans le haut du schiste maintenant. Plein de roche qui s’effrite. »

« On pourrait s’en servir pour l’assise de la route là où on traverse la forêt. »

« Tout s’effrite maintenant. »

« OK. Voilà le plan. Empile toute cette caillasse sur l’ancienne route forestière entre la fouille et l’endroit où va le champ d’épandage. »

« L’empiler ? »

« Pas empilée, des tas qui font une rangée de tas sur toute la longueur de la route forestière – genre deux bennes en un tas, tu recules et deux de plus – et si tu remplis les trois cents pieds en entier, tu roules par-dessus et tu recommences à empiler dessus. »

« Le deuxième gradin, il a de la roche bleue dedans. »

« Continue à creuser autour. J’ai marqué le troisième gradin, donc passe à celui-là ensuite. Mets la terre végétale sur le tas de terre végétale – la mets pas dans le schiste. »

« Il nous faut du gasoil aussi. »

« Tanner. »

« Ouais. »

« Viens par ici une seconde. »

« Une seconde. »

« T’en as assez pour une heure ? »

« La chargeuse bipe. »

« La mets pas à sec. Éteins-la et sors tous les filtres à air pour les taper un peu. Graisse la machine et inspecte tout. »

« Quoi de neuf ? »

« Attelle la remorque à gasoil et va nous faire le plein avant d’aller chercher les barrières anti-érosion. »

« Ça fait dans les deux mille cinq cents pieds. »

« Et autour de l’étang ? » Ça fait dans les trois cents. »

« D’accord. Va chercher le gasoil et ensuite prends Devin avec toi pour récupérer les rouleaux de barrière. Vous allez passer des jours à les poser, tous les deux. »

« Donc, euh, gasoil, je reviens et après je vais chercher les barrières anti-érosion ? »

« Oui. Cody. Raconte-moi cette histoire de chien. »

« Je te l’ai déjà dit. Et faut qu’on aille déjeuner. »

« Il est onze heures. »

« Faut qu’on se tire tôt. »

« T’es parti tôt hier. »

« On répare la voiture de Meghan hier. Aujourd’hui on voit mon proprio et on installe Rusty. Faut qu’on le déménage. »

« Donc deux demi-journées cette semaine ? »

« Mais j’ai toute la journée demain. »

« Donc t’as trouvé un endroit pour Rusty ? »

« Il prend mon mobil-home, et moi je m’installe dans celui en haut de la colline. »

« Rusty et toi, vous êtes tous les deux mes voisins maintenant. Chouette. Vingt-cinq jours et installé. T’as fait quoi de tes deux mille ? »

« Ça te regarde pas. »

« Doucement, mon pote. Je fais la conversation. »

« C’est pas de la conversation. Mon fric, n’j’en fais ce que je veux. »

« Tu sais, Cody, c’était juste de la conversation. Innocent. Mais ta réaction pose la question : t’as eu ton permis quand c’était mon argent ? »

« Le fric est plus à toi une fois qu’il est à moi. »

« Fine observation. Mais tu sais ce qui t’échappe ? Ce qui t’échappe, c’est que je t’ai donné la possibilité d’être un homme, un vrai, et un membre à part entière de ton équipe. »

« L’équipe est pas à toi. Ça te regarde pas. »

« Donc, tu ressens pas le besoin de me dire ce que t’as fait de l’argent du permis d’il y a soixante-huit jours, et si t’as eu un permis ? »

« C’est ça, et maintenant je me casse. »

« C’est pas encore l’heure du déjeuner. »

« T’es pas mon patron, le patron c’est moi. »

« Rusty bosse encore. »

« Je l’attendrai à la maison. »

« Donc, euh, pourquoi Cody descend la route à pied ? »

« Il est parti furax. »

« Y a une histoire ? »

« Il est en rogne parce que j’ai posé une question sur son fric. »

« T’as posé une question ? »

« J’ai rien exigé ni rien, si c’est ce que tu veux dire. »

« Et il est juste parti furax ? »

« Il m’a dit qu’il faisait une demi-journée aujourd’hui parce qu’ils doivent installer Rusty dans son mobil-home. »

« Ça, c’est vrai, mais je savais pas pour la demi-journée. »

« Il a fait une demi-journée hier aussi. »

« Personne a rien dit cette fois-là non plus. »

« Ils te l’ont pas dit non plus. »

« J’ai juste levé les yeux vers l’heure d’aller chercher les filles, et ils étaient jamais revenus du déjeuner. »

« Mais Rusty est encore là-haut. »

« Je parie qu’il y restera pas longtemps. »

« Laisse-lui assez de place pour se faufiler sans rien dire – genre, viens au cabanon. »

« C’est puéril. »

« Bah. »

« D’accord. »

« Il est où, Devin ? »

« Je l’ai déposé chez Cody pour qu’il récupère sa voiture. »

« Pourquoi – »

« Sa sœur l’a prise parce que la sienne a un problème. »

« Attends, c’est Stefanie --- Salut. »

« Michael. Regarde ton texto. »

« J’ai pas de --- Le voilà. C’est lui. C’est le voisin. »

« Michael. C’est un délinquant sexuel fiché, avec une histoire qui aurait dû passer aux infos. »

« Attends. Je lis le lien, là. »

« C’est pas le seul. »

« Mec, tu me fais exploser le téléphone, »

« Ce type, c’est du sérieux. »

« Dis-le-moi, c’est tout. »

« Il a pris la voiture pour rencontrer un gamin, et c’était un piège. Mais… »

« Tu l’as passé au fichier ? »

« Je peux pas. »

« C’est pas le moment pour le règlement. »

« Lis le titre de l’autre lien. »

« --- sa mère ? »

« Ce type va être notre voisin. »

« Attends. Le Rottweiler était vieux – genre… »

« Tu veux dire que c’est ce chien-là ? »

« Enfin, ça peut pas être ça. Ils euthanasient pas les chiens qui… »

« Michael, si c’est un des chiens qui ont déchiqueté sa mère. »

« Il a gardé le chien qui a tué sa mère. »

« Je suis déjà en route. »

« Ici ? Et le mandat ? »

« On l’a exécuté. »

« Déjà fini ? »

« On entre, on fait sortir tout le monde, on change les serrures, on colle des scellés sur les portes, et on revient avec toute l’équipe. »

« Vous laissez les preuves derrière vous ? »

« Pas exactement. On prend les ordis et les caisses enregistreuses et on récupère les identifiants du système de sécurité. On débranche internet, on prend le routeur, et on s’en va. »

« Pourquoi tu viens ici ? »

« On va à l’adresse de son enregistrement. »

« Waouh. Non, on y va pas. »

« Si, on y va. »

« Attends, t’as eu l’adresse où ? »

« C’est un point rouge sur un écran, »

« Attends --- Il habite du côté de Boyd’s Creek. »

« Attends, c’est Phil --- »

« Tanner, t’étais au courant pour ce type ? »

« Un peu. »

« T’as dit, le pervers, à l’époque où on faisait les rochers. »

« Euh, en fait, Cody parle beaucoup de lui. »

« Quoi ? C’est quoi, beaucoup ? »

« Genre il l’a mentionné deux ou trois fois. »

« Comment ça ? »

« Déjà, il veut qu’il construise sa maison ici, genre il fantasme sur à quel point tu vas être furax. »

« Attends, donc tu connais pas l’histoire. Tu connais juste la version de Cody ? »

« Je suis de retour. »

« Salut. »

« Changement de programme. Je dois retourner au restaurant. Cette bonne femme est revenue après, elle a coupé la bande, et maintenant elle est à l’intérieur. »

« C’est où, cet endroit »

« Je peux pas te le dire. »

« Mais là tu y retournes toute seule ? »

« Le shérif est déjà là-bas, il l’a placée en garde à vue. Faut que j’y aille. On ira à cette maison ce soir. »

« Non. Ça, c’est mon boulot à moi. »

« Pas question, Michael. T’as pas intérêt à y aller sans moi. »

« Oh, j’y vais. J’avais déjà prévu de m’éclipser avant que t’arrives, et maintenant j’ai le temps de comploter et de manigancer. Je vais prendre une v… »

« Michael. T’as pas intérêt. »

« Je suis déjà en route vers le pick-up ; faut que je loue une voiture. »

« C’est quoi ce bordel ? »

« Je viens de le coincer au bout de l’allée avec le Hummer. Il reconnaîtra ce truc au premier coup d’œil en passant devant chez lui. »

« C’est pour ça que… »

« Quoi ? T’avais pas réfléchi jusque-là, hein ? Tu m’imaginais sur le siège avant de ta voiture de police, à faire tourner le MDT. »

« J’avais pas pensé si loin. »

« Cette bonne femme, c’est arrivé pour une raison. T’as rien à faire là-bas. »

« Toi non plus. »

« Je suis dans la voiture, Stefanie. Faut croire que j’ai quelque chose à y faire. »

« Tu y vas maintenant ? »

« À la minute, avant que t’aies l’occasion de m’en dissuader ou de m’embrouiller pour que j’attende. »

Chapitre 70 – mardi 27 février

« Cody, t’as toujours pas nettoyé la cuisine ! »

« Meghan devait bosser, et Lonnie, il est je sais pas où. »

« Le pick-up est là. »

« Lui, il y est pas. »

« Je vais chercher les filles, et on est censés emménager leurs affaires aujourd’hui. »

« Faut qu’tu t’y mettes, à la caisse de Meghan. »

« Dis pas ça comme ça. C’est toi qui m’as arrêté hier, voulais pas que Mme King vienne, et on avait le capot ouvert. »

« Faut l’faire aujourd’hui. Elle revient, et j’l’ai pas réparée, »

« Il me manque genre trois minutes si tu viens tenir le connecteur au tablier. »

« D’accord, on y va. Ouvre ce capot. »

« Faut que je glisse mon gros cul en dessous. Ce cric s’est enfoncé dans la terre. »

« D’accord. Fous-toi là-d’dans n’passe-moi l’fil. »

« Le laisse pas accrocher, Cody. Tire doucement. »

« T’as fait c’que j’t’ai demandé ? »

« Oui, mais y a rien dans tout ça. C’est réglo, Cody. »

« Comment ça, réglo, bordel ? Le mec c’est un fraudeur fiscal, et sa bonne femme c’est une flic. T’as au moins demandé ? »

« Oui. J’ai appelé la ligne d’assistance, et ils m’ont demandé qui j’étais et je leur ai dit que je voulais rester anonyme, et ils arrêtaient pas de dire qu’ils peuvent pas donner de conseil juridique et d’essayer d’avoir mon nom. C’est pas ce que tu crois. »

« C’est un voleur. Ils ont foutu Pedro en taule pour la même chose. »

« C’est pas la même chose. Fais-le passer loin du collecteur pour que je puisse l’épingler au tablier. Pedro est allé en taule pour traite d’êtres humains. »

« Commence par ce 1099 quand même. »

« C’est pas un 1099. »

« Ce mec doit dégager. »

« Cody, c’est un gars qui construit une maison, et il nous a donné une boîte pour pas avoir à gérer une paie et toute la paperasse qu’on fait pour avoir nos chèques. »

« C’est pas tant de boulot que ça. »

« Parce que tu l’as fait comme une merde. Le mec m’a fait renvoyer tes deux factures. »

« J’vais pas faire le boulot de c’mec à sa place, il donne une boîte, se vante à tous ses potes comme il est malin d’apprendre aux singes à tenir les comptes. Tout le problème, c’est ces Yankees qui débarquent ici, avec leurs ordis de luxe, qui mettent un homme sur les registres, veulent pas l’payer en liquide. »

« La paie est bonne, et il dit que c’est un chantier de deux ans. Cody ! Tu tapes dans le cric ! »

« Oh – t’aurais dû voir ta tronche. »

« J’aurais bien aimé voir ta tronche quand ce Rottweiler t’a foncé dessus comme il l’a fait. »

« Il a vieilli. La dernière fois qu’j’ai vu c’chien, ils étaient les deux, j’suis là-haut, à ramasser l’ginseng, et c’mec s’ramène avec sa môman dans sa Lexus après qu’ils ont acheté l’terrain. Ces chiens m’sentent là-haut sur la crête, et j’ai eu tout l’mal du monde à passer la colline et monter au mirador. »

« Bizarre qu’il ait gardé ces chiens – le même chien ? »

« On dirait. C’est pas mon chien à moi. Comment j’saurais ? Tu viens pêcher ce soir ? »

« Mec, faut que je bosse, Cody. Toi et Lonnie là-haut au lac tous les soirs, ça a aucun sens. »

« L’autre soir on s’est faufilés dans la combe plutôt, Lonnie a chopé un poisson-chat, et la lumière du cabanon s’allume, faut qu’on s’tire. »

« Trop froid la nuit pour pêcher, et ce mec va te virer si tu te pointes pas au boulot. »

« Peut pas m’virer. »

« Il peut tous nous virer. »

« C’mec c’est un lâche, il virera personne, n’maintenant il a besoin qu’cette maison soit construite. »

« Il embauchera juste quelqu’un d’autre. »

« T’aurais dû l’voir aujourd’hui, il avait un Mexicain là-haut, il parle espagnol pareil qu’eux. »

« Il parle espagnol ? »

« Ouais, pareil qu’eux. Ils causaient ensemble comme si de rien n’était. »

« J’espère qu’il embauchera pas de Mexicains. »

« Qu’est-ce que t’en as à foutre ? »

« Cody, j’ai besoin de ce boulot. On a jamais eu aussi bien. Des machines neuves, je bosse à mon rythme, tous les jours je récupère les filles à l’école et y a personne pour me mettre la pression – à part toi. »

« Moi j’te mets un toit sur la tête. »

« Et je t’en remercie, mais tu fais comme si t’étais propriétaire, et que tu me logeais gratis ou un truc du genre. »

« Comment ça, bordel ? »

« Tu me fais venir ici avec cette caisse, tu fais comme si je te la devais. Je suis ton pote, Cody, et je t’aide parce qu’on est potes. »

« Et moi j’t’aide. »

« Qu’est-ce que vous foutez, les gars ? J’vous entends du fin fond des bois. »

« Bon Dieu, Deddy. Tu m’as foutu une de ces trouilles. »

« Fiston, faut qu’t’ouvres l’œil, laisser un homme t’approcher en douce comme ça. »

« T'étais encore là-bas, hein ? »

« Ouais, et je t'ai vu, mon gars, t'as failli crever sur place quand le chien t'a sauté dessus. Pourquoi t'es resté planté là comme ça ? »

« Planté là ? J'bougeais tellement vite que l'horloge suivait pas. »

« Mon gars, tu sais que le chien de ce type, c'est un tueur, un vrai tueur, et toi tu restes planté là comme si t'avais pas un brin de jugeote. »

« Tu parles. »

« Heureusement que t'as pigé. D'en haut sur la crête, on aurait dit qu'il t'a raté le pied de justesse quand t'as fermé la porte. »

« Ça y est, c'est bon. Aide-moi à me relever. Cody. Aide-moi à me relever. »

« Rusty, ça va ? Ça va drôlement s'animer ici avec tes filles qui viennent vivre là. »

« Salut, Lonnie. Elles sont super exictées. »

« C'est ce soir ? »

« Ouais, dès que Cody aura nettoyé la cuisine. »

« Pourquoi c'est moi qui dois nettoyer, alors que tu vas tout salir pour le dîner ? »

« Mon gars, t'as donc aucune fierté ? »

« Nettoie-la, toi, P'pa. »

« T'es qu'un fainéant, mon gars. Je t'ai entendu hier soir, Meghan t'a dit de laver la vaisselle et de la remonter sur la colline avant qu'elle rentre du boulot aujourd'hui. Au moins t'as bossé sur cette bagnole. »

« Ouais c'est ça, j'ai plus qu'à brancher cette cosse – voilà. Démarre-la. »

« Mon gars, qu'est-ce qu'il voulait dire, le type, avec tes deux mille ? »

« Quoi, P'pa ? »

« Avant que tu te barres en claquant tout, le type, il t'a demandé ce que t'as fait de tes deux mille. »

« Et alors ? »

« C'est quoi, ces deux mille ? »

« P'pa, ça te regarde pas. »

« Bien sûr que ça me regarde. T'es mon gars, et tu sèches le boulot, t'as un sac de bonbons au cannabis tellement gros qu'on dirait du faux, et maintenant tu trafiques la bagnole de Meghan comme si t'avais du fric à jeter par les fenêtres. »

« P'pa, ça te regarde pas, c'est tout. »

Ce gamin a pas un brin de jugeote. Il se trouve un boulot qui le paie plus en une journée que moi en un demi-mois, et il claque tout en bonbons qui rendent marteau et en foutue bidouille qui vaut même pas les colliers qu'il a pris pour la coller là-dessus. Et qui c'est qui arrête pas d'arracher les touches de mon ordinateur ?

« Il empire. »

« C'est toute la journée. »

« Il nous entend ? »

Les entendre. Les petits cons croient que je suis sourd en plus. Voilà ce qui va pas, ces gosses ils font les malins toute la journée, c'était pas assez ce gamin à moi, maintenant il appelle des renforts. Et après tu verras qu'il ramène le Yankee ici avec son vin et son fromage, et qu'il s'attend à ce que je plie le genou devant ce type qui m'a arraché tout mon garde-manger, je peux plus manger sans ce vallon. Lui construire un château, et moi m'empêcher de pêcher. Je vais lui montrer. Je pêche quand je veux, et je me les fais aussi, ces cerfs, quand je veux, et y a rien que ce type peut faire pour m'arrêter. Et maintenant ce Boyd qui vient rôder par ici et qui construit une maison pile sur le seul chemin que Lonnie connaît pour entrer dans ce vallon en douce. Il l'a mise pile là, le seul chemin. Et même si je passe ça, y a un chien tueur, ce monstre il est rien de plus que le reflet de son maître.

« Mon gars, t'as appelé le type des impôts ? Mon gars, tu m'écoutes ? »

« P'pa, je les ai appelés, et ils disent qu'il leur faut plus d'informations. Je peux pas leur dire tout ce que je sais, ils veulent mon nom, et ils disent qu'ils donnent pas de conseils juridiques. »

« T'as pas demandé de conseils juridiques, t'as demandé la récompense pour dénoncer ce Yankee, qu'on récupère ce vallon. »

« P'pa, faut bien qu'ils fassent le chèque à quelqu'un pour donner la récompense. À qui ils vont le faire, à toi ? À moi ? Ça peut pas marcher. On a vécu toute notre vie avec cet argent des 1099, et on a jamais déclaré d'impôts. Ils vont juste prendre le chèque de la récompense pour payer nos propres impôts impayés. »

Bon sang ce gamin, aucune persévérance, il se cogne à un mur et le voilà qui laisse tomber, vite gagné vite perdu. C'est ça le problème avec ces gosses. « Rusty, t'es pas du genre à lâcher, toi, hein ? »

« Non, Lonnie. J'ai quatre filles qui m'empêchent de lâcher. Ces trois petites, c'est toute la motivation qu'il me faut. »

« T'entends ça, Cody ? Rusty, lui, il sait. »

« J'entends, P'pa, mais ce qui te manque, c'est du concret. Tu dis que je lâche, et j'ai jamais dit que je lâchais. J'ai dit que c'est pas aussi simple que ça, de passer un coup de fil et le type repart avec les menottes. Et si on s'y prend mal, c'est peut-être moi qui finis au trou. »

Ils viennent ici tout changer, au diable leur cirque à tripoter nos façons qui marchent depuis des centaines d'années, personne s'est jamais plaint de comment on se débrouille, on a pas besoin de leur aide, tout ce qu'ils font c'est tout gâcher. Tout changer, faire comme là d'où ils viennent, sans jamais piger que là d'où ils viennent, c'est là qu'ils sont partis, et qu'ils sont partis pour une raison.

« P'pa, Tu veux pas récupérer les affaires que t'as laissées dans ta chambre, les amener dans ta nouvelle chambre ? Les filles emménagent ce soir. »

C'est ça. Tout le monde, et ils changent. Il a vécu dans cette chambre toutes ses années, Maman l'a élevé là. Tout laisser derrière pour aller plus haut sur la colline. Et ce gamin est pas foutu de dire pourquoi. Tu lui demandes et il dit caravane plus belle. Tu lui demandes et il dit plus grande. Tu lui demandes et il dit plus belle vue. Moi je dis que tout ce que je vois, c'est le toit de ma maison et un autre type qui y élève sa famille.

« P'pa. »

« Ouais, mon gars, je t'ai entendu. »

« T'entends ce moteur, Cody ? Elle va faire du quarante-cinquante miles au gallon maintenant. »

« Ça va lui montrer, au Yankee. »

« Pourquoi tu le détestes autant ? »

« C'est comme ça. Je le déteste. Il vient ici, nous dire comment vivre, comme si on voulait pas mieux. Je m'en sors mieux sans lui. C'est pas lui qui m'a fait monter sur la colline. C'est pas lui. C'est pas lui, point. Je vis ma vie, je trouve mon boulot moi-même. Rusty, pourquoi on remet pas cette annonce sur Facebook, réparer des machines sur place ? »

« L'annonce est toujours là, Cody. Mais la plupart des appels, c'est des boulots trop gros. »

« Comment ça, trop gros ? »

« Cody, on a pas de grue, on a pas de jeu de douilles en trois-quarts, on a aucun moyen de réparer la plupart des trucs pour lesquels on nous appelle. Et maintenant on peut plus prendre aucun appel parce qu'on bosse déjà. »

« Lâche l'affaire. Ce type a rien fait. »

« Cody, je peux pas juste lâcher l'affaire. J'ai besoin de ce boulot. Merde, je l'aime bien, ce boulot, et je vais pas le foutre en l'air pour que toi tu puisses foutre le tien en l'air. »

« Comment tu peux dire que tu l'aimes bien, ce boulot ? T'étais là avec moi pour tout, taper dans les arbres, bousiller les machines. »

« Non, Cody. T'as raconté qu'il fallait trop de graisse pour tendre les chenilles, et maintenant tu me mets dans la chargeuse et c'est comme conduire un caillou sur la route. Je dois deux mille dollars à ce type, et…

« Tu lui dois que dalle, à ce type. S'il est assez con pour te filer du fric, tu le prends. Une avance sur salaire, mon cul. »

« Cody, je dois deux mille dollars de boulot à ce type, et maintenant je dois tourner en rond à trimballer cette terre, secoué dans la cabine, avec le dos en compote. »

« Mais la fuite sur la roue folle, elle a bien démarré, hein ? »

« La puanteur me file mal au crâne. »

« Ça sera vite fini. Le type a dit, le gars bosse, le gars est payé. Le gars attend les pièces, le gars est payé. Tu verras. C'est un menteur. »

« Ça va pas marcher, Cody. Il va juste te mettre sur autre chose. »

« On verra. »

Chapitre 71 – mardi 27 février

« Stefanie, je ne vais pas me disputer avec toi là-dessus. »

« Je ne me dispute pas. »

« C'était ma réplique. »

« Michael, n'y va pas sans moi. »

« Ne te fâche pas, Stefanie. »

« Je ne suis pas fâchée. »

« Je ne vais pas jouer à devine mon émotion avec toi. »

« Michael. »

« Écoute. Moi, je peux être ici, et toi, non. »

« C'est une rue publique. »

« Mais tu es flic, et ça rend ce que je fais illégal pour toi. »

« Ce n'est pas illégal. »

« C'est de l'abus de fonction. »

« Non, pas du tout. »

« Et tu sais que si. Et si j'arrive là-bas et que ce type me voit ? J'étais à trente centimètres de sa figure il y a trois heures. Et s'il se fâche ou… »

« Exactement, et tu es là-bas tout seul, avec ce poumon. On n'est pas à Amsterdam. »

« Stefanie, je suis dans un monospace. Les vitres sont teintées. J'ai un flingue et une pédale d'accélérateur – ce truc est étonnamment rapide, bizarre quand même de sentir un moteur quand j'appuie sur le champignon. »

« Non. Pas de diversion. N'y va pas. Je suis dans le sas, et ils sortent dans une minute avec mes papiers. Je peux être là dans quinze minutes. »

« Dans un Explorer de police. Ouais, très rationnel. »

« Je peux monter dans le monospace. »

« Quoi, tu gares juste ton véhicule de l'État avec les fusils à pompe et Dieu sait quoi d'autre sur le parking du Sonic abandonné, et tu montes dans le monospace et tu repars ? Ça va marcher du tonnerre. »

« Michael. »

« Écoute. Ça se fait. J'y suis presque. Tu peux continuer à me distraire, ou tu peux embarquer et prendre la meilleure place possible pour la balade. »

« Tu vas me le payer. »

« Écrou pour délit mineur..? »

« Merci, Ted. »

« Qu'est-ce qui est arrivé à la Camry ? »

« C'est vrai, ça fait un moment que je ne t'ai pas vu. Comment ça va ? »

« Ça va bien, je les vérfie à l'entrée, je les nourris, je les relâche quand on me le dit. »

« Et on recommence. On a mis la Camry à la retraite. C'était trop comme kidnapper quelqu'un sur son perron. »

« La première fois que la grille s'est ouverte sur ce truc, j'ai tout de suite pensé à la liste, qui est-ce qu'on a là-dedans qui est sur le point de se faire évader. »

« Celui-là prête moins à confusion. »

« Désolée, je ne peux pas discuter. Au suivant. »

« Je m'occupe de la grille. »

« À la prochaine, Ted --- Tu es toujours là ? »

« J'écoute, c'est tout. »

« Tu es où ? »

« Je quitte Boyd's Creek, là. »

« Laisse-moi sortir, et j'affiche la carte. »

« C'est la petite rue genre transversale, celle qui est genre parallèle à Chapman, genre derrière tous les commerces. »

« Je sais où c'est. J'avais tout prévu, et tu me l'as pris. Écrou pour crimes. »

« Un crime. C'est du sérieux. Il va me falloir un avocat. »

« Deno a que dalle sur ces chefs d'accusation, mon pote. »

« Plus que trois virages. Je peux sûrement le voir, et je ne le sais même pas encore. »

« Tu es sur Humphrey ou Howard ? »

« Humphrey's. Le voilà. Je le vois à travers les jardins. Je tourne, là. »

« C'est comment ? »

« Je passe devant sa rue. Il est littéralement à un carrefour en T, genre quand tu entres dans le quartier, sa maison, c'est celle que tes phares éclairent quand tu t'arrêtes au stop. »

« Quoi d'autre ? »

« J'essaie de faire demi-tour. Deux allées d'affilée, panneau interdiction de faire demi-tour. »

« Tout le truc fait une boucle. Fais juste le tour. »

« C'est un lotissement – genre années quatre-vingt-dix. Classe ouvrière. Camionnettes de chantier et GMC dans les allées, des épaves aussi. Cette boucle extérieure, c'est comme un quartier qui était un quartier avant qu'on construise le reste à l'intérieur de la boucle. Tout est plus vieux, des ranchs de plain-pied, des terrains plus grands. Certains entretenus, d'autres non. »

« Seymour. »

« Ouais, l'Amérique. »

« Tu fais le tour complet ? »

« Oui. La première chose que je remarque, c'est que le lotissement à l'intérieur est sous le prix du marché. »

« Ça veut dire quoi ? »

« Je veux dire, genre, ce sont toutes des vitrines de la réussite des classes moyennes, ça devrait être plus soigné, la fierté de la pelouse tondue, la compétition. Genre, c'est surtout du bardage vinyle, façade en brique devant, garage double, allée en béton, mais il n'y a aucune – amélioration ni rien. Ils ont tous les mêmes portes de garage en acier livrées avec la maison, les portes d'entrée premier prix du promoteur. Il n'y a pas d'érables du Japon – attends, il y en a un. L'aménagement paysager, ça ne va pas. »

« Tu es où ? »

« Je suis presque revenu à l'entrée. Mon Dieu, sa maison détonne. »

« Évidemment. Tu la cherches. »

« Non. Elle est différente. J'entre, là. Aucune des maisons n'a de clôture, sauf la sienne. Il y a un grillage autour de tout le jardin latéral et de l'arrière. C'est un double terrain, le deuxième à droite, et le grillage entoure tout. Tout le truc, c'est un enclos à chien. On voit que le chemin de ronde le long de la clôture, c'est que de la terre nue et des mauvaises herbes dures sous le grillage. »

« Il est là ? »

« Je ne sais pas. Je suis allé à droite, et ce que j'ai vu de l'extérieur, je le sens à l'intérieur. Les maisons sont toutes assez entretenues – sauf la sienne – les pelouses sont tondues, mais pas désherbées. Aucune allée ni aucun chemin d'entrée n'a de bordure nette. »

« C'est l'Hiver. »

« Dans deux jours on est en mars. Il a fait doux toute la semaine, et il n'y a aucune trace de vie dehors. »

« Il y a des voitures dans les allées ? »

« Il y en a quelques-unes. Comme je disais, c'est surtout du récent. C'est un peu une concession Terrain, dans un sens. Un Acadia. En fait, il y a beaucoup de voitures dans les allées. »

« Les garages sont pleins. »

« Bien vu. Pas de sous-sols ici. C'est trop cher. »

« Des drapeaux dans les jardins, des guirlandes de Noël, quelque chose ? »

« Non. Il n'y a pas une seule petite banderole, pas un nom de famille, pas un panier de basket. Assez flippant pour Halloween, par contre. »

« Ouais, le fantasme de tout parent, les gosses qui font des bonbons ou un sort dans le quartier du pédophile. »

« Celle-là est abandonnée. Pas de rideaux, pas de stores. Elle a un de ces panneaux WELCOME en bois sur le perron. »

« Hobby Lobby sera si fier. »

Il y en a une autre vide. On voit à travers la baie vitrée jusqu'au jardin de derrière de ce type. Il y en a une autre. Toutes les autres sont dans une espèce de stase ou – c'est comme un film de fin du monde. »

« Personne du tout dehors ? »

« Pas un chat. Je veux dire, on s'attend à voir plein de stores baissés dans un lotissement, mais là c'est irréel. Je m'attends à voir genre un grand panneau de quarantaine de la FEMA d'une seconde à l'autre. »

« Tu imagines l'arrêt de bus le matin ? »

« Oh mon Dieu. Je parie que c'est genre juste là. Sa maison est en plein centre de la boucle et pile à l'entrée. »

« Pas moyen qu'ils prennent un bus scolaire. »

« Il n'y a pas un seul panneau à vendre dans tout le quartier, même pas sur celles qui sont abandonnées. En voilà une autre. Vide. Ça fait trois sur quoi, genre cinquante maisons. »

« La carte en montre une cinquantaine, ouais. Tu as fait le tour ? »

« Presque. La sienne est à gauche. Les plus hauts arbustes de tout le quartier sont à lui. Il y en a un à côté de l'allée – pas un arbuste en fait, c'est un frêne qui a poussé dans la ligne de clôture et qui n'a jamais arrêté de grandir – il cache une vieille IROC-Z sans capot avec les pneus à plat, garée en marche arrière, oubliée. Il n'y a pas une goutte de genre lumière ou quoi que ce soit dans la maison. Chaque store est fermé tellement serré qu'on ne peut même pas dire si quelqu'un vit là-dedans. Le bardage est genre délavé et vieux, mais c'est genre – là où la pluie coule un peu le long des murs, c'est sale – mais pas juste sale. Là où normalement on passerait un coup de nettoyeur haute pression tous les ans ou tous les deux ans, on a laissé ça s'accumuler, et on dirait une montre de Dalí qui fond sur les côtés. »

« C'est tellement flippant. »

« Je repars. Tu es où ? »

« Je suis en route de la prison à chez Karen pour déposer ma voiture de service. »

« La déposer ? »

« Tu ne crois quand même pas que tu es le seul à avoir le droit de voir ce quartier ? »

« Mec, il y a un vrai méchant avec une histoire digne d'un de tes Dateline qui possède notre servitude de passage et qui contrôle tout notre sentiment de paix et de sécurité. »

« Je ne sais pas pour tout ça. »

« S'il emménage. Genre, le seul terrain constructible sur toute sa propriété, c'est ce petit coin plat en face de notre parc à engins. Et il faudrait qu'on passe devant sa maison dans notre propre allée juste pour aller chez nous, et si tu voyais ce quartier, tu verrais exactement l'effet que ça doit faire. »

« Oh, je vais le voir. »

« Attends, Stef. Ne va pas là-bas toute seule juste parce que tu es fâchée contre moi… »

« Je ne suis pas fâchée. »

« Prends au moins ce monospace. »

« Je ne vais pas aller là-bas avec la même voiture qui vient de faire le tour du quartier au ralenti. Il y a quelqu'un derrière tous ces stores, et ils vont appeler les flics s'ils voient la même voiture faire le tour du pâté deux fois. »

« Tu ne vas pas y aller avec ta propre voiture. »

« Pourquoi pas ? »

« Et si… »

« Et si quoi ? »

« Et s'il te voit ? »

« Il ne me connaît pas, et tu l'as dit toi-même, ce n'est que des Terrain et des Acadia. La mienne passera inaperçue. »

« Tes vitres sont bien teintées. Tu es où, là ? »

« Je suis Wear's Valley Road. »

« Mon Dieu. Tu es venue de la prison jusque… Tu n'utilises jamais les freins ? »

« Seulement en dernier recours. »

« Viens me chercher. Je viens avec toi. »

Chapitre 72 – mercredi 28 février

« Salut, Rusty. Elles sont bien pâlichonnes, ces jambes, frangin. Il est où, ton petit pote ? »

« Il fait vingt degrés dehors. J'sais pas où il est. Je l'ai appelé genre six fois, et il a pas répondu au téléphone. »

« Il aime pas bosser sous la pluie, ça c'est sûr. »

« C'est vrai, mais il est pas censé pleuvoir avant midi. »

« C'est un prévoyant. Et la nouvelle maison ? »

« C'est bien. On a installé les filles hier soir, et on installera notre chambre ce soir. »

« Le canapé va pas te manquer, ça c'est sûr. »

« Le sol. »

« Tu dormais par terre ? »

« Ouais, chez mon frère c'était plein, et le motel avait que deux lits. »

« Mon pote, t'es un meilleur homme que moi. »

« J'en suis pas si sûr, t'es plus à Hardin Valley, ça c'est sûr. »

« Je prends ce vallon n'importe quel jour plutôt qu'un motel sur un parking en gravier à écouter la circulation de Chapman Highway toute la nuit. »

« Mec, tu rigoles pas. Ça fait presque un mois qu'on est dans cet hôtel – avec les voisins et le bruit sans arrêt, les filles debout dix fois par nuit, qui s'endorment dans leurs céréales tous les matins. »

« Ces règles débiles n'ont aucun sens. En quoi c'est mieux de quitter une maison pleine chez ton frère pour vivre dans un motel bruyant infesté de drogue ? »

« Mon pote, y avait les flics tous les trois jours, deux prostituées qui vivent là et un tas de familles désespérées qui essaient de joindre les deux bouts, qui passent jamais le milieu du mois. »

« La bureaucratie. Ça a pas besoin d'avoir du sens tant qu'ils peuvent cocher les cases pour se couvrir. »

« Les filles ont une chambre maintenant, et je peux pas assez vous remercier, toi et Stefanie. Personne s'est jamais mouillé pour moi comme ça dans ma vie. Tu nous as sauvé les fesses, Michael. »

« Insérer diversion émotionnelle ici. »

« Ouais. Sache-le, c'est tout. »

« Je sais. »

« Alors, on fait quoi ? »

« On reprend l'assise de la maison, on taille ces banquettes hautes. On creuse, on transporte, et on recommence. »

« La chargeuse a besoin d'une minute. Je conduisais hier, et la chenille est trop tendue. Je vais faire péter le joint de cette roue folle si je relâche pas de graisse. »

« Pourquoi elle est si tendue ? Qui l'a graissée en dernier ? »

« Je sais pas qui l'a graissée en dernier, mais qui que ce soit, il a mis un tube entier là-dedans, »

« Content que tu l'aies remarqué. »

« Impossible de le rater, je roule sur ce gravier comme sur une table vibrante qui me secoue les cailloux direct dans le tas de résidus. »

« Gold Rush. Super image. C'est quoi la solution, enlever la plaque et purger le graisseur ? »

« Plus ou moins. Ça prendra pas vingt minutes, »

« Les plus beaux projets des souris et des hommes. »

« Ouais, c'est ça. »

« On parie que Cody vient bosser sur ses Legborghini ? »

« Il viendra pas. »

« C'est dommage. Attaque avant la pluie. Je serai dans la cabane. »

« Salut. »

« Salut. »

« Quoi de neuf chez vous les mecs ? »

« Je viens d'installer Rusty. Tanner et Devin viennent d'arriver en bas, et j'ai un mail du puisatier qui dit qu'il vient à 9:00 ce matin. »

« Oh, ça, c'est inattendu. »

« Ce serait bien qu'il vienne, cette fois. »

« Ça prend combien de temps de forer un puits ? »

« Pas longtemps. Si j'arrive à faire venir quelqu'un pour forer. »

« Ça ne peut pas être si compliqué d'avoir un puits. »

« ça ne devrait pas, mais ça l'est. Et cette boîte Sampson ? »

« C'est quoi ce bordel ? »

« L'entreprise de forage, Samson. »

« --- Atlas, Michael. Le nom, c'est Atlas. »

« Doucement, Dalila. Atlas a rappelé ? »

« Non, et la dame de chez Corum ne répond plus à mes appels. »

« Laquelle a racheté les clients de Sterling Hair ? »

« C'est le type qui revient aujourd'hui. »

« Attends. Je n'ai rencontré qu'un seul puisatier ici, et c'était ce type qui faisait comme s'il pouvait commencer la semaine même et qui ne m'a jamais rappelé. »

« Je ne me souviens pas de lui. »

« Il y a beaucoup de personnages par ici. »

« Peu importe. Si on trouve un puisatier, combien de temps avant d'avoir un puits ? »

« c'est un puits avant la fin de la journée si quelqu'un se pointe avec un camion de forage. La seule exception, c'est le gars de la pompe – certaines boîtes de forage installent la pompe et tout, mais d'autres, c'est des services séparés. »

« Donc, c'est compliqué. »

« Ouaip. J'ai un autre entrepreneur général à midi. Et toi, ta journée ? »

« Moi, je supervise la collecte des preuves sur le lieu du mandat et je fais l'inventaire. »

« J'adore un bon avocat de la défense. »

« Jusqu'à ce qu'ils me fassent inventorier les post-it. »

« Pleurnicheuse. »

« Inventorie les post-it, toi, alors. »

« Non. J'ai mes propres soucis. Cody a séché ce matin, et il faut que je fasse creuser ce trou – c'est toi qui as invoqué l'univers hier soir pour que mon chantier se fasse virer. »

« Qu'est-ce que tu racontes ? »

« Tu m'as fait parler à voix haute hier soir de creuser des fondations sans permis. L'univers n'aime pas les vantards. »

« Cody a séché… c'est là que tu t'es arrêté. »

« Ouais. Rusty a appelé et le gamin n'a jamais répondu. »

« Tu es fatigué ou quoi ? »

« J'ai l'air fatigué ? »

« Ne pas avoir de sens, c'est l'indice. »

« J'ai été debout pas mal cette nuit. Bad Kitty et moi, on était debout à regarder la télé, mais elle n'arrivait pas à se poser. La tête qui se dresse, elle regarde partout, elle fixe la porte, la queue qui frétille. »

« Agitée ? »

« Je veux dire, d'habitude, cinq minutes après le début d'America, The Story of Us, j'ai le coude trempé de bave. »

« Je n'ai pas eu de notifications Ring. »

« Moi non plus, mais la minette a sonné l'alarme toute la nuit. »

« Les chiens assurent, les chats bavent. »

« La minette marche très bien. Elle ne te traite simplement pas comme si tu n'avais pas assez de jugeote pour écouter. »

« D'accord. La minette est subtile. »

« Pas besoin d'aboyer et de rebondir partout. Il y a quelque chose dehors. »

« Quelque chose ou quelqu'un ? »

« Je ne parle pas chat. »

« Clover, elle, me le dirait. »

« Doucement, Berkowitz. »

« C'est juste un sentiment de malaise. Pas seulement cette nuit, d'ailleurs. Je suis sorti avec elle deux ou trois fois, et elle fixe la crête, fait demi-tour et veut rentrer dans la cabane. »

« C'est flippant. »

« Ça a ses moments. »

« Mais rien de concret ? »

« Non. Je vais faire finir l'installation du verrou par Tanner aujourd'hui, pour ce que ça servira. »

« C'est une bonne idée. »

« Ouais, mais C'est des portes-fenêtres, Stef. Un petit loquet d'un côté et un verrou de l'autre. »

« Tu viens de me rembarrer pour tes propres failles de sécurité ? »

« Peut-être. J'appellerai Bill aujourd'hui --- Salut Tanner, entre. »

« Quoi de neuf ? »

« Salut. Pas de Cody aujourd'hui. Tu es… »

« Tu veux que je l'appelle ? »

« Non. Enfin, ça, c'est ton truc. J'étais juste en train d'expliquer ce que j'allais t'expliquer sur ta journée. »

« Bon, d'accord. »

« Tu échanges avec Rusty. Tu es sur la chargeuse aujourd'hui. Mets Devin sur la clôture anti-érosion. »

« Il va pas --- Michael. Lâche le téléphone et rappelle-moi. »

« J'allais te faire raconter Boyd à Tanner. »

« Ça, c'est ton boulot. »

« Tu as posé une douzaine de questions. »

« Plus pertinent. »

« D'accord. Je t'aime. »

« Moi aussi je t'aime. »

« Donc, moi sur la chargeuse. Devin va pas avancer beaucoup sans un deuxième gars. »

« Il peut planter un piquet, mesurer et planter le suivant. »

« Ça fait un bail que je suis plus dans l'équipe de terrassement – les déblais, ils vont où ? »

« La dernière consigne à Cody, c'était : tant que c'est du schiste du dessus qui s'effrite, on l'empile le long du chemin là-haut. Tu l'as vu ? »

« Oui. Donc je le prends, et je le stocke juste sur le chemin forestier – en tas comme Cody les a faits ? »

« Plus ou moins. À terme, Robby viendra et il installera l'épandage de la fosse septique là-bas juste au-dessus du parc à engins, et on placera les poteaux solaires dans le champ dégagé qu'il va créer en le faisant. Ce stock de schiste servira pour la route du haut, d'ici jusqu'au virage en épingle pour entrer dans le garage à l'arrière de la maison. »

« Donc, le schiste en tas comme Cody les a faits. »

« Ouais. Comme je disais. On s'en servira pour faire la route à travers la forêt là-haut, et ce qui restera servira de fondation pour la route jusqu'à l'endroit où on installera le solaire définitif. »

« Je vais lancer Devin sur la clôture anti-érosion. »

« Ne traîne pas. Du temps chaud aussi tôt et de la pluie qui arrive, ça veut dire un front orageux à cette période de l'année. »

« ---C'est qui, ça ? »

« J'sais pas. Le puisatier doit venir à neuf heures, mais il est seulement 8:30. »

« C'est une camionnette de chantier. »

« Premier indice ? »

« Calandre défoncée. »

« Il arrive à fond. »

« Il a peur de pas arriver à monter la côte. »

« Sérieux – hé, ralentis, ralentis ! »

« Jésus ! »

« Hé – HÉ ! Ralentis, mon pote. »

« Mon Dieu, vous êtes cinglé ? »

« Putain de merde, comment j'étais censé savoir qu'y a un étang là-haut ? »

« Conduire comme si t'avais un peu de jugeote, peut-être. »

« Il a raison. »

« Même ton propre gars le voit. »

« Moi c'est Don. Ce mannequin de crash-test, c'est mon fils, et il vient presque d'apprendre sa leçon une bonne fois pour toutes. »

« Salut, Don. Moi c'est Michael. »

« Lui, c'est Tanner. Vous allez descendre du camion, ou il vous a fichu la trouille ? »

« Je peux pas descendre assez vite. »

« Et le fils ? »

« Johnny. »

« Salut, Johnny. Tu sais, on a eu quelques personnes qui sont montées jusqu'en haut, mais là, c'était de l'engagement. Tous les autres ont apporté une canne à pêche plutôt que d'attraper les poissons dans le compartiment moteur, par contre. »

« Cracher du gravier, bébé. Avec une route comme ça, faut bien la rouler. »

« Ça explique la calandre. »

« Bon, euh, je vais aller appeler Cody. »

« Ne le fais pas pour moi, par contre. Si ça ne tenait qu'à moi, je le laisserais disparaître tout doucement. »

« Ça marche comment, ça ? »

« On en parlera plus tard. J'appelle ça le principe de Porfiri. »

« Ça a un nom. »

« Il y a tout un monde universitaire là-dessus, mais Cody ne va pas remonter vaincu, engourdi et sonné. »

« Donc, c'est la terre évacuée en tas. »

« Ouaip, et on pourra parler de Cody au déjeuner. »

« Ça marche, chef. »

« Connard. »

« Regarde-moi ça, Johnny. C'est comme à la maison. »

« Ouais, sauf que toi, t'es autoritaire. »

« Lui aussi, il est autoritaire. Juste différemment. »

« Oh super, on recommence avec ça. Écoutez. Laissez-moi commencer avec Don. Pour l'instant, Il va pleuvoir, et il faut sortir les déblais de là et faire un nivellement, sinon on va se tourner les pouces en attendant que ça sèche. »

« Il va où, ce puits ? »

« Par là-haut, je vais vous montrer. »

« C'est un grand chantier. Vous faites tout le boulot vous-même ? »

« Les gars et moi, on fait le terrassement, mais on prendra un entrepreneur général pour la construction de la maison proprement dite, et je ne suis vraiment pas un gars de fosse septique. »

« Qui a foré pour passer tous ces tuyaux rouges ? »

« Mon pote, cette histoire est plus longue que la balade. Version courte. On n'arrivait pas à faire monter l'électricité par l'allée, alors on a fait un petit forage dirigé de là-bas jusqu'ici pour l'énergie solaire. »

« Et ce ruban sur le piquet ? »

« C'est là que le géomètre a commencé – sa station de référence. »

« Ces panneaux solaires vont alimenter toute la maison ? »

« Déjà-vu, j'ai l'impression d'avoir déjà eu cette conversation. »

« Je parie que tout le monde demande. »

« C'est cool, en fait. On a fait cet embranchement sur la route en bas il y a juste deux ou trois semaines, et l'idée, c'est de supprimer la route que vous avez prise par l'arrière de la digue et de commencer à diriger les gens vers la maison à la place. »

« Qu'est-ce qu'il y a de cool là-dedans ? »

« Eh bien, on a fait l'embranchement, et tout le monde choisit quand même la branche de droite et monte la côte jusqu'ici. »

« Cette route a l'air plus établie. »

« Ouais. Je bosse là-dessus. Cette fourche mène ici et logiquement le long du bord de l'étang – venez par là – elle longe le bord de l'étang, et vous voyez qu'on broie tout ça avec le broyeur forestier – on garde ça naturel. »

« Ça sent super bon, par contre. C'est du Sourwood ? »

« Des jeunes peupliers aussi. Il y a du copalme là-dedans. »

« Vous avez broyé ça quand ? »

« Ces deux dernières semaines. »

« J'aimerais bien que mon paillis sente comme ça. »

« Ouais, mais le vôtre n'a pas d'énormes morceaux et des troncs à moitié écorcés dans le mélange. »

« C'est bien pour la route, par contre. »

« C'est un peu le but. On broie tout ça pour que l'espace entre l'assise de la maison et l'étang reste naturel. »

« C'est ça que vous creusez là-haut à gauche ? »

« Exactement. On fait juste les banquettes maintenant, et ensuite on descendra franchement pour faire un trou de sous-sol une fois qu'elles seront faites. »

« Je vois ça. Ça va être un sous-sol avec sortie de plain-pied, par contre, non ? »

« Oui, ici côté étang. Du côté qui monte la colline, il sera enterré. »

« C'est un bel endroit. Un peu en pente quand même, non ? »

« Ça n'en finit pas de donner. »

« C'est --- c'est une parabole Directv, genre qui marche ? »

« Johnnie, j'avais oublié que t'étais derrière. »

« Mon pote, faut adorer faire du tout-terrain ici. »

« On est un peu plus paisibles que tout ça. »

« Tant pis pour vous, j'imagine. C'est quoi ce câble de parabole tout enroulé, genre vous sortez la télé ici et vous la regardez dans la boue ? »

« Waouh. Je n'y avais pas pensé. Tu vois comment ils creusent et transportent les déblais là-haut ? »

« Ben, ouais. »

« Cette cabane au bout de ce petit bout de paillis, c'est là que je vis. On enroule les quelques dizaines de mètres de câble le matin pour ne pas rouler dessus quand on transporte les déblais, et ensuite en fin de journée ils le déroulent et le tirent jusqu'à la cabane. »

« Je veux dire, je comprends, mais comment vous les avez convaincus d'installer votre télé comme ça ? J'arrive pas à faire faire quoi que ce soit à ces installateurs si la maison est pas exactement prête. »

« Vous construisez des maisons, Don ? »

« Mon frère et moi, on est plutôt occupés. On a commencé à forer des puits, et on lui a construit une maison, et puis on en a construit une pour Maman, et de fil en aiguille, maintenant on construit plus de maisons en un an que de puits qu'on fore. »

« Ça vous repousse très loin pour les dates de forage ? »

« Je veux dire, on a du retard, mais on essaie de prendre ceux qui sont pressés pour le certificat d'occupation et les faciles. »

« Celui-là est facile ? »

« Sûrement assez facile. C'est que de l'eau ici. »

« Plein de sources. »

« Vous savez déjà où vous le voulez ? »

« On y arrive. Juste après la cabane, ici. »

« Vous vivez vraiment là-dedans ? »

« À cent pour cent. »

« Le chat à la fenêtre du bas, c'est une jolie touche. »

« Attendez. Elle ne se tient comme ça que quand elle veut sortir. »

« Vous la lâchez comme ça ? »

« Ouaip – allez, Kitty. Sors. Ne reste pas plantée là toute la journée. Kitty, on a de la visite, et je suis occupé – allez, ma grande. Dehors --- Vous voyez ça ? »

« Je vois. Et je vais le répéter. »

« Répéter quoi ? »

« T'es à la botte de ta chatte. »

« Houuuuu. Et tu vas le répéter à qui, de toute façon ? »

« J'ai parlé avec Natalie chez Rose Drilling. Elle m'a dit que vous les aviez appelés aussi, et Corum. Vous voulez un puits drôlement fort, hein ? »

« C'est un peu flippant. »

« C'est un petit milieu. Plus de boulot qu'on peut en gérer, et on fait une conférence téléphonique tous les lundis pour se répartir la charge. »

« C'est carrément flippant. Donc tous les clients sont à bout, et vous, vous restez assis à vous moquer d'eux le lundi ? »

« Non, le lundi on s'organise pour répondre à l'énorme demande et traiter les priorités d'abord – ensuite si on est dans un coin en particulier, et qu'il y a un client à côté qui attend, on le prend aussi, et puis on descend la liste. »

« Donc pas premier arrivé, premier servi ? »

« Y a deux trois gars dans le coin qui sont pas dans le comité, mais en gros, nous tous qui avons des numéros dans l'annuaire, on est complets jusqu'au bout. On a un gars ici sur Dripping Springs cette semaine, par contre. »

« Le puits doit aller ici. L'assise de la maison s'étale un peu à cause de la colline, mais cette zone est en dehors de la fouille. »

« Faudra niveler ça. »

« Votre camion n'a pas de vérins ? »

« Des pieds de calage, oui, mais on aime bien que ce soit assez propre et prêt quand on arrive. »

« Pas de problème, on peut le mettre de niveau avant la fin de la journée. »

« J'en doute. »

« Mon pote, on est des pros. »

« J'ai monté l'allée. »

« Pas encore ça. »

« Je doute qu'on puisse monter une foreuse par cette route. »

« Je veux dire, on fait monter des camions de cailloux chargés à bloc ici. »

« Vous avez déjà eu une toupie à béton ? »

« Pas encore. »

« Bon, on verra bien. Appelez-moi la semaine prochaine quand vous aurez une plateforme de niveau ici. »

« Je peux avoir une plateforme de niveau ici dans une heure. »

« On verra. Appelez-moi quand vous aurez une plateforme de niveau. Il y a du poisson dans cet étang ? »

« Oh que oui. »

« Des gros ? »

« Il est trop petit pour tout ça --- donc quand j'aurai fait la plateforme, vous pourrez forer le puits ? »

« On regardera une fois que vous aurez la plateforme. Ce ruisseau coule comme ça toute l'année ? »

« Je ne sais pas. Je l'ai acheté seulement en novembre, mais il est comme ça depuis que je suis là. »

« Un si joli bruit. »

« C'est comme une fontaine qui gargouille toute la journée. »

« Vous avez de la chance. »

« Quand vous le direz une deuxième fois, touchez du bois. J'ai attendu ça toute ma vie. »

« Ça valait le coup d'attendre. »

« J'adore cet endroit. »

« Ça a dû être le bazar de poser ce pont. »

« Ce n'était pas facile, mais on a eu un peu de chance le premier jour quand il a fallu creuser dans le ruisseau, il faisait tellement froid, et le petit ruisseau était gelé --- du moins jusqu'à ce qu'on creuse dedans, et là il a coulé bien régulier pile au milieu entre les pierres de fondation, et il a coulé propre et régulier sous le cadre qu'on avait construit pour poser les pierres pour la construction de l'arche. »

« Cette eau sous la fouille, c'est bon signe, on va trouver de l'eau vite. »

« J'aimerais un puits profond. »

« Pourquoi ça ? »

« J'aime bien qu'ils gardent de l'eau dans le tuyau. »

« Pourquoi ? Votre pompe est dimensionnée sur le débit de recharge ? »

« Ouais, mais l'eau de surface s'infiltre, et un peu d'eau dans le tuyau dilue le limon en descendant jusqu'à la pompe. »

« Je vois ce que vous pensez, mais s'il est tubé et cimenté correctement, l'eau de surface devrait pas s'en approcher. »

« Quand je le chuchoterai à Dieu, je lui dirai que c'est vous qui l'avez dit. »

« Alors, elle sera prête quand, la maison ? »

« On n'a même pas encore d'entrepreneur général –-- à moins que votre division construction ait une place. »

« Vous avez un plan ? »

« Oui. »

« Vous l'avez ici ? »

« Oui. »

« Vous voulez que j'y jette un œil ? »

« Oui. »

« Il est où ? »

« Faisons rentrer le chat, et je vais le chercher. »

« Elle reste assise sur le perron comme ça toute la journée à regarder ? »

« Non, normalement elle reste à l'intérieur et elle regarde par le carreau du bas de la porte – elle juge. »

« Alors c'est vous qui avez construit la cabane aussi ? »

« Les gars, oui. Ce sont des gamins plutôt brillants. Allez, Kitty, à l'intérieur. »

« Ils se sont un peu lâchés sur les bardeaux de cèdre, mais ils ont fait du sacré bon boulot --- oh waouh, vous vivez vraiment là-dedans. »

« Toute la journée. »

« Depuis combien de temps ? »

« Ça fait à peu près dix gelées que je suis là. »

« Le plafond est isolé, vous avez fait les murs ? »

« Ouais, mais moins sept, c'est moins sept. »

« La vache, vous avez un petit chauffage et un frigo. Je pourrais faire ça. »

« Johnny --- tu sais quoi, ça te plairait. Vous avez besoin d'un métré de bois ? »

« Quoi ? »

« Un métré, fiston. Comme un devis. »

« Je la construirais avec nos chutes. »

« Attention, Don. Il a un rêve --- le voilà. »

« Johnny, pose-toi quelque part. »

« Prends cette chaise pliante, mon pote. »

« Déroulez-le ici. C'est quoi, cette caisse ? »

« Ce sont les batteries. »

« Tout le truc ? »

« Ça a l'air gros ? »

« Vous avez quoi, genre une cabane de seize pieds ici, et vous vivez dedans. Une caisse en contreplaqué de huit pieds – c'est gros. »

« Ouais. Mais c'est aussi un bon bureau. Fermez juste cet ordinateur et glissez le rouleau dessous. »

« C'est une grande maison. »

« C'est un deux-chambres. »

« Quand même, soixante-cinq pieds sur soixante-et-un pieds, ça fait presque quatre mille pieds carrés. »

« Attendez, c'est avec les seize cents pieds de terrasses. »

« Donc, deux mille quatre cents. »

« C'est honnête. »

« Je crois que le plan dit deux mille cent. »

« Ossature en deux-par-six. C'est bien. Je peux prendre celui-là ? »

« Celui-là, c'est le mien. Il y a le relevé du géomètre relié à la fin. »

« C'est un bon plan. Houseplans point net. Ceux d'internet sont pas aussi bons d'habitude. »

« Vous avez le temps de faire un devis ? »

« Ben, ouais. Il est venu avec un métré ? »

« Je vous l'envoie par mail. »

« Vous avez des modifications en tête ? »

« Les fondations vont devoir avoir un garage au sous-sol. »

« Vous partez sur du parpaing ou du coulé ? »

« De l'ICF. »

« C'est un système malin. »

« Vous en avez déjà fait ? »

« Pas encore. »

« C'est quoi l'IFC ? »

« ICF. C'est comme des coffrages creux en polystyrène, comme des Lego avec des cadres en plastique rigide dedans. Tu passes les fers à béton dans les cadres en plastique, et tout s'emboîte bien serré, et tu coules le béton direct dedans. »

« J'ai jamais vu ça. »

« Parce que t'es toujours sur ton téléphone avec le TicTok et je sais pas quoi. »

« Et le puits ? Vous avez une idée de quand vous pourrez vous en occuper ? »

« Passez-moi un coup de fil la semaine prochaine quand vous aurez nivelé ce terrain. »

« Je peux l'avoir nivelé en deux ou trois heures. »

« Quand ce sera fait la semaine prochaine, passez-moi un coup de fil. »

« Vous n'arrêtez pas de dire la semaine prochaine, et je me dis que vous avez un camion de forage dans votre poche arrière. J'ai aussi l'impression que vous pensez que je ne suis pas capable de faire tailler une simple plateforme de niveau. »

« C'est pas ça. La plupart des gens disent qu'ils sont prêts, et on perd plein de temps à se pointer et rien n'est prêt. »

« C'est de bonne guerre. Mais si j'envoie des photos, je peux être mis au planning ? »

« Vous avez même pas encore de maison. »

« Mais je vis ici. »

« Vous avez cette fontaine à eau, là. »

« Ouais, mais vous voyez ces toilettes ? C'est des seaux d'eau de l'étang, mec. Il me faut un endroit pour me doucher. Il me faut de l'eau. »

« Je veux dire, appelez-moi juste la semaine prochaine quand la plateforme sera prête. »

« D'accord. J'écoute. »

Chapitre 73 – mercredi 28 février

« Mon gars, pourquoi t'es à la maison, pas au boulot ? »

« P'pa, mêle-toi de tes affaires. »

« C'est mes affaires. T'es à la maison. Ma maison. »

« C'est ma maison, P'pa. C'est moi qui loue cette maison. »

Le gamin croit que Kerry King lui loue une maison sans que mon nom soit dans le coup. Il croit que c'est chez lui et que moi je suis juste là en plus parce qu'il est gentil. Ça doit être sympa de réécrire l'histoire dans sa tête tous les jours, pas besoin que les faits du passé viennent gâcher le mensonge d'aujourd'hui et rendre plus dur de raconter un nouveau mensonge demain. Toute la vie du gamin commence le matin, et peut-être qu'elle change avant midi, et demain aujourd'hui complètement oublié, un nouveau mensonge invente l'histoire.

« P'pa, t'as encore oublié il était une fois. »

« Bon sang mon gars, toujours à faire le malin. Y a pas de raison de rester à la maison, on a pas d'argent qui rentre. Tu vas pas vivre aux crochets de mon chèque à partir de demain, j'ai bossé toute ma vie pour toucher quatre cent cinquante, et enfin ça revient après toutes ces années. »

« P'pa, tu touches pas de chèque demain. J'ai regardé comment ils programment ces chèques, et ils se basent sur le jour où t'es né, pas sur le premier du mois. Ton anniversaire c'est le vingt-trois, et tu touches pas cet argent avant le 27 mars. »

« Comment ça ? Comment ça se fait que t'arrives à ce petit détail ? » C'est pas juste, de toute façon, mais j'aimerais bien savoir comment il est arrivé à ça dans sa tête de je-sais-tout.

« P'pa, c'est écrit là dans ces papiers que t'as sortis sur le comptoir. D'abord ils sont sur le comptoir dans la vieille maison, et au lieu de ça tu les amènes ici et tu les mets dans ta chambre, tu les remets direct sur le comptoir de la cuisine, fier comme un paon parce que tu vas toucher un chèque. C'est écrit là dans ces documents que tu touches pas ton chèque avant le vingt-sept de chaque mois. »

« Ça montre bien ce que tu sais. Demain c'est le vingt-neuf. C'est une année bissextile, monsieur je-sais-tout. »

« P'pa, c'est toi le je-sais-tout. Tu t'assois ici sur ce perron, et tu me vois, et tu commences direct avec pourquoi je suis pas au boulot. Ben, P'pa, t'es tellement malin, dis-moi pourquoi. »

« T'es fainéant, voilà pourquoi. » Et maintenant ce gamin qui a réponse à tout, il m'a coincé ici sur ce perron, y a même pas la place de tourner une chaise dans l'autre sens, j'ai cette rambarde en plein dans la figure, je peux pas voir au-delà de ces barreaux. Il est tellement malin, il emballe toute la famille pour nous monter sur la colline, et maintenant on a plus de perron, plus d'endroit pour s'asseoir et réfléchir, on sent plus ce que ça fait de se sentir ne faire qu'un avec la nature comme on avait à la maison – maintenant c'est la maison de Rusty. Il élève sa famille dans ma maison, et ce gamin me coince dans un coin, une rambarde au bois pourri c'est tout ce que je vois, même pas à deux pieds devant ma figure, pendant que j'essaie de trouver la suite pour ce Yankee, et lui il arrête juste la meilleure place qu'on a jamais eue pour récupérer ce vallon. Il arrête juste d'y aller. Et on a besoin de cet argent, en plus.

« P'pa, tu sais très bien pourquoi je vais pas dans ce vallon bosser toute la journée gratis, ils saisissent mon chèque. »

« C'est comme ça qu'ils font, ils saisient le salaire, mais t'es pas complètement logique non plus vu que tu sèches pas juste le boulot pour du liquide, t'es pas dehors à chercher du boulot payé en liquide. »

« Je viens juste de me lever. »

Un autre problème juste là, le gamin dort toute la journée si tu le laisses. « Pourquoi t'appelles pas Emma et Mme Mernie Newell ? Comme je dis, elles demandaient après toi, elles veulent que t'aides à gratter et peindre le centre communautaire, et tu verras qu'elle te trouvera une piste pour du boulot à la journée payé en liquide, et on s'achètera des courses, y a rien à manger dans cette maison. »

« Ta solution, c'est que je quitte un endroit où je bosse gratis et que j'aille bosser gratis ailleurs ? Ça remplit pas le frigo. En plus, Meghan bosse ce soir, et elle ramène tous les restes. »

« Ça, j'aime bien. »

« Peut-être qu'elle aura un sac de ces petits pains comme la semaine dernière. Ils étaient bons. »

« Pour sûr qu'ils l'étaient. Si elle ramène encore de la viande hachée, je vais faire un pain de viande cette fois. Faut que t'appelles chez Emma, c'est tout ce que je dis. »

« Et c'est reparti, abattre l'arbre de Mme King, gratter le centre communautaire, ramasser les ordures au bord de la route, on dirait cette Betty Wiggins, qui dit que je bosse gratis pour me faire un réseau de relations. Y a pas une nouvelle tête que je vais rencontrer à ce centre communautaire qui va me filer du liquide pour du boulot à la journée. »

Du boulot à la journée, la moitié de la journée est passée. Ça a pas de sens. « Pourquoi tu retournes pas juste dans ce vallon conduire ces machines et te faire payer vendredi. »

« Je suis payé vendredi, P'pa. Je touche le boulot de la semaine dernière ce vendredi. Et si je reste dehors toute la semaine cette semaine, ça fout le bazar dans les comptes, et je touche du liquide vendredi prochain à cause de ce Yankee tellement grand seigneur, un gars est payé le vendredi, même si faut aller au clou pour la paie, un gars est payé. »

« J'avais oublié ce truc de retenue-deux, ils ont une semaine de décalage. »

« Le tien aussi, Pop. Ces papiers disent que ton chèque arrive ce 27 mars, c'est à terme échu. Enfin le moment de payer l'argent retenu, et ils le retiennent un mois de plus histoire de dire. »

« Jed s'attend à ce que je paie sur le carnet qu'il m'a fait pour ce camion. Peut-être que je descends à ce bureau faire ajuster la date. »

« Ça marche pas comme ça, P'pa. »

« Qu'est-ce que je vais faire ? Jed va attendre cet argent le premier. »

« Ben, P'pa, c'est peut-être toi qui ferais mieux de trouver du boulot à la journée avec le nettoyage du centre communautaire d'Emma. »

Toujours à faire le malin. Je lui montre que j'ai un vrai problème, et ce gamin il s'en fout que j'aie donné ma parole, craché dans la paluche et tout, et comment je dois trouver ces deux cents d'ici le premier, et il me dit d'aller au centre communautaire faire du bénévolat, et que je vais me faire une relation qui me trouvera une journée de boulot, il pense pas que ce nettoyage aura même pas lieu avant le deux mars, et moi je dois payer le premier.

« People Ready, comme tu me dis tout le temps. Descends à People Ready. »

« C'est Labor Ready, Mon gars. »

« People Ready, P'pa. Ils ont changé le nom y a des années. »

« Changer un nom ça change pas ce que ça veut dire. Ça veut dire que je conduis jusqu'à Knoxville, que j'arrive avant le lever du jour, et peut-être qu'on me choisit pas pour bosser, et je reconduis tout le chemin du retour, y a un immigré qui a pris mon boulot. »

« P'pa, je te l'ai dit plus d'une fois, mets l'appli JobStack sur ton téléphone, et tu te connectes et tu réclames ton créneau, regarde. »

Le gamin a un téléphone qui fait son boulot pour lui, il a pas d'argent, mais il a un téléphone qui bosse pour lui. Moi j'ai un ordinateur qui bosse pour moi. « Cody, t'as passé des nuits sur mon ordinateur à arracher ces touches ? Pas plus tard qu'hier soir y en a encore une qui a disparu – le W. D'abord c'est le un et le deux, et puis le Q qui disparaît, et hier soir c'est le W qui est parti, et je peux plus aller sur aucun site internet sans que je retrouve ce W. »

Chapitre 74 – mercredi 28 février

« Salut. »

« Salut. »

« Dernière minute. »

« Tu as la version gros titre ? »

« Les puisatiers sont tous de mèche. Ils ont littéralement tellement de boulot que tu peux appeler Atlas, et c'est Samson qui se pointe. »

« Tu parles comme une écoute téléphonique – je comprends ce que tu dis, mais on aurait exactement l'air d'une transcription codée d'écoute si quelqu'un décidait d'écouter. »

« Samson et le grand chantier du puits. »

« Tu as d'autres bandeaux ? »

« C'est quoi un bandaeu ? »

« Bandeau. La petite zone de texte en bas de l'écran qui te dit si ce membre de l'équipe de production a bu trop de café ce matin. »

« Je veux dire, on n'a même pas encore couvert l'histoire du puits. Il faut encore caser ici l'interview de la victime et l'autorité de dernière minute sur le sujet connectée depuis son salon avec l'opinion qu'on essaie de manipuler, et ensuite il nous faut un vrai journaliste pour faire un plateau debout avec des formules fuyantes qui ont l'air de confirmer l'opinion. »

« Eh bien, Michael. On parle du puits. Je suis debout dans un restaurant à lire le mémoire d'un avocat à l'appui d'une demande d'ordonnance d'urgence de justification, de sanction excessive et tout le langage pompeux qu'il faut pour transformer ma simple exécution de mandat de collecte de preuves en un essaim d'abeilles en forme de serpent. »

« Attends. J’ai pas fait assez gaffe. Comment t’as fait fermer l’endroit pour une simple recherche de mandat ? On peut pas fermer un commerce deux jours juste pour une recherche de mandat. »

« Je peux pas te parler de ça. »

« Mais. Tu peux pas punir… »

« Michael. »

« Okay, t’as raison. Pardon. Donc, il y a une sorte de clan de mecs des puits qui ont tellement de boulot qu’ils se sentent obligés de faire le tri dans les appels.. En plus, celui-là, c’est un entrepreneur général à part entière. »

« Genre il construit des maisons ? »

« Ouais. »

« Tu lui as montré un plan de maison ? »

« Mieux. Je lui ai donné un des exemplaires. »

« Donc il va faire une offre sur le chantier ? »

« J’imagine. Je déteste être aussi négatif, mais il y a pas eu une seule réponse claire. Je demandais direct, si je nivelle le terrain, est-ce que vous pouvez mettre le puits, et la réponse c’est genre, quand ce sera nivelé la semaine prochaine, passez-moi un coup de fil. Et je lui dis que je peux l’avoir prêt en deux heures, et il change de sujet pour parler des poissons de l’étang. »

« C’est pas bon. Il a dit quoi sur le fait que tu creuses le trou ? »

« J’y ai même pas pensé. En fait, on est passés juste à côté, et on en a parlé – mais c’était avant que je sache qu’il a une licence d’entrepreneur. Il a jamais parlé de pas nous laisser creuser le trou, mais si tu réfléchis, il sait qu’on creuse le trou, et il a pris un exemplaire des plans. »

« Ça a l’air réglo. »

« Faut que t’appelles HousePlans et que tu fasses envoyer quelques exemplaires de plus. Il m’en reste que deux à distribuer. »

« Je le fais quand je sors d’ici. »

« On a pas de chance avec ces constructeurs, quand même. Donc ce que t’as vraiment besoin de faire, c’est appeler Maddron. »

« On a une formation ce soir au poste. Je lui demanderai. »

« Sérieux ? »

« Ouais, si je te laisse faire, on sera à la rue pour toujours. »

« J’ai les mains liées. »

« En parlant de menottes. J’ai reçu la facture de peter hier soir, et t’as intérêt à trouver vingt mille dollars. »

« LMA. »

« Tu m’avais dit qu’il était à treize. »

« Les dépassements, et en plus on était pas au courant pour l’hôtel. »

« Tu l’as logé où ? »

« Chérie, il est venu de Clarksville, et j’allais pas le loger dans un motel pourri. »

« Il a dormi où ? »

« Au Pigeon Forge Marriott. »

« Putain, Michael. Toi t’habitais dans une cabane, et lui il avait le room service. »

« Il a pas pris le room service, Stefanie. »

« Six mille de dépassements. »

« Sept. »

« Sa ligne hôtel, c’est six mille cent. »

« Il est resté plus de trente jours. »

« Michael, faut que t’arrêtes. Pourquoi les gars ont coûté sept mille cette semaine ? »

« Ils ont embauché deux journaliers. »

« Pourquoi ? »

« C’était une semaine de dingue. Le paillage et la réparation de la route près de l’étang, Couper des arbres et les déplacer pour ouvrir le nouveau tracé de l’allée, Finir l’étanchéité du toit de la cabane ; ça fuyait. On a étanchéifié les joints, et on a mis des dalles dessous pour la mettre de niveau. On est allés chez Karen abattre un Pin, et on a ramené ses branchages au Drip, et charger et décharger des meubles, Déplacer de la roche de l’allée jusqu’à la plateforme, Ranger la remorque et préparer le déménagement de la cabane. »

« Quel déménagement de cabane ? »

« Faut qu’on déplace la cabane pour finir l’emprise de l’assise de la maison. »

« Et les 1472 $ chez Green Acres Rock ? »

« Des pavés plats. Après avoir déplacé la cabane, je veux la surélever un peu pour que les rongeurs s’installent pas dessous. »

« J’ai du mal à être la meilleure version de moi-même avec toi, là. Il – faut – que – tu – ralentisses. »

« J’aimerais bien. »

« Comment tu vas déplacer la cabane --- dans laquelle tu vis --- et tu vas la mettre où ? »

« J’ai une boîte qui s’appelle Mountain Barn Builders qui va venir, et ils vont la mettre sur une mule et la monter d’une quinzaine de mètres sur la colline pour que j’aie pas à la redéplacer avant de déménager. »

« Le mec ramène des ânes pour déplacer une cabane ? »

« Non, c’est une machine qui s’appelle une Mule. Elle a genre des fourches à palette un peu à l’avant. Il met des roues sous un bout, il soulève l’autre bout avec la machine, et il la roule là où elle doit aller. »

« Ça peut genre abîmer la cabane ? »

« Possible. Faut le faire quand même. On sort tout dans la cour avant qu’il vienne pour réduire le poids. »

« Écoute, je suis assise là, et il y a deux personnes qui font la queue pour poser des questions. Faut que j’y aille. Arrête de dépenser de l’argent. »

« J’arrête, mais est-ce que Karen est prête à ce que tu vives là-bas pour toujours ? »

« Faut que j’y aille. »

« Je t’aime. »

« Je t’aime. »

Chapitre 75 – mercredi 28 février

« Alors, Euh, Il y a un gars qui s’est garé en bas au parc à matériel. »

« C’est ce Boyd ? »

« Non, une Hyundai grise. »

« Je connais personne qui a une Hyundai. »

« Il est en bas. »

« Pourquoi la Ring a pas sonné ? »

« Il est là, mais il l’a pas encore dépassée. »

« Elle est où, la voiturette de golf ? »

« Aux remorques. »

« Super utile. »

« Bon, descends accueillir qui que ce soit et ramène-le en haut. »

« Ça marche. »

« Et puis merde, je viens avec toi et je le monte en voiturette. »

« Kitty veut rentrer. »

« Fais-la rentrer. J’arrive pas à croire que je suis dehors en T-shirt en février. »

« Il fait bon. Ça va pas durer, cela dit. »

« Ça va pas tarder, et la pluie nous a bloqués pour aujourd’hui. »

« Fais gaffe où tu marches. »

« J’aurais dû mettre des bottes. C’est déjà un bourbier trempé. »

« Rusty creuse comme un malade aujourd’hui. J’arrivais pas à suivre. »

« On dirait que c’est que de la terre à ce stade. »

« Du bon schiste bien solide à la base, quand même. »

« Ça va être marrant. Appelle et trouve-nous une pelleteuse avec un brise-roche aujourd’hui. La pluie va les rendre fainéants, donc ils vont livrer. »

« Sunbelt ? »

« Fais le tour. Stef m’a mis l’argent en tête. Essaie A&A – tout le monde. Mais règle ça aujourd’hui. Tu vois qu’il a une bosse de roche bleue qui dépasse, et faut qu’on attaque par là, sinon on y est encore dans un mois. »

« Herc Rentals, c’est d’habitude le moins cher. »

« Appelle juste les quatre et prends le meilleur prix. Prends-la pour une semaine. Ça fera dans les deux mille. Pendant ce temps, j’appelle Ag Pro pour voir si je peux en acheter une pas chère. Si ça prend trois semaines, ça fait six mille »

« Au moins – Mais oublie pas qu’il faudra aussi passer le brise-roche sur le mur de l’allée. »

« Ouais, je vais en acheter une, c’est sûr. »

« Tu veux toujours que je prenne une location ? »

« Oui. Personne aura de brise-roche en stock, et maintenant qu’on a commencé, faut qu’on finisse avant qu’un inspecteur débarque ici et voie qu’on creuse sans permis. »

« Bien vu. C’est peut-être le service de l’urbanisme, là. »

« Sûrement pas. Ils roulent en véhicules blancs. Ce Unistrut a bien tenu. »

« C’est carrément plus solide que le bois pour les cadres solaires, ça c’est sûr. »

« En plus, avec les pieds enterrés, on a un champ de panneaux relié à la terre. »

« J’aurais quand même bien aimé voir cette idée de clôture à bétail. »

« T’es un sadique – on dirait qu’il descend de sa voiture. »

« Tu crois qu’il nous a vus ? »

« Sûrement. Ce mec rentre pas dans une Hyundai. »

« Ça doit être la voiture de sa femme ou un truc comme ça. »

« La dépanneuse est au garage ou un truc comme ça. »

« La dépanneuse ? »

« Premier truc qui m’est venu – il a une tête de dépanneur. »

« Ça fait un moment que je voulais t’en parler – à chaque fois que je passe et que je le vois, et après j’oublie. »

« Quoi ? »

« Tu vois comment l’eau coupe la route juste là au milieu de la côte. Je pense qu’on peut arranger ça avec une simple buse en travers. »

« Je vais sûrement pas garder ce bout de route, cela dit. C’est en gros l’arrière du barrage, et je veux pas que des voitures montent par là. »

« Quand même, ce ruissellement va presque couper le flanc de la colline en deux. »

« Il nous voit, là. Pourquoi il reste planté à sa voiture ? »

« Il parle – c’est un Bluetooth. »

« C’est peut-être cet entrepreneur – j’ai même pas noté le nom. »

« Grands espoirs. »

« Aussi grands que Fozzie Bear. On dirait qu’il aboie sur la personne à qui il parle. »

« Il se fait engueuler. »

« Ça doit être sympa d’avoir des jeunes oreilles. »

« Il dit, je voulais pas dire ça, non madame. Oui, madame. Là il fait coucou de la main et il dit salut. »

« Ouais, ça j’ai compris, petit malin. Salut. »

« Moi c’est Jeff. »

« Moi c’est Michael. »

« Je viens d’avoir votre bonne femme au téléphone. »

« Ma bonne femme, hein ? Ça s’est passé comment ? »

« Elle est pas facile. »

« Comment vous avez même fait pour l’avoir au téléphone ? »

« Votre mail – j’ai essayé d’appeler votre numéro en arrivant, et vous avez pas répondu, alors j’ai appelé l’autre numéro que vous aviez mis dans votre mail. »

« J’ai laissé mon téléphone dans la cabane quand je suis descendu vous voir – vous êtes qui ? »

« Jeff, de Smokey Mountain Builders. »

« Le camion est au garage ? »

« Non. C’est ma caisse. »

« Vous allez en chier avec ce truc ici. »

« C’est bien le bon chantier ? »

« C’est celui-là. »

« Aucun de mes gars supportera toute cette boue. »

« On est pas fans non plus, mais on est là pour la forêt, et la forêt aime pas le gravier partout. »

« La maison va ici ? »

« Oh, non. Elle va en haut de la colline, là d’où on est descendus. »

« Vous avez un parking là-haut ? »

« Non. C’est un flanc de colline, et on est en train de creuser l’assise de la maison – On peut pas faire d’allée devant tant que les fondations sont pas faites. »

« L’allée de devant servira à rien si vous arrivez pas à faire entrer les camions ici. »

« Nous, on rentre très bien. »

« Mes gars feront pas ça. »

« C’est sûrement mieux comme ça. Je suis content de vous avoir évité la montée à pied, quand même. »

« J’allais pas me taper ça à pied. Si vous étiez pas descendu, je me serais tiré après avoir raccroché avec votre bonne femme. »

« Stefanie. Ravi de vous avoir rencontré, Jeff. »

« Pareil. Bon courage avec tout ça, mec. Vous trouverez jamais de constructeur, cela dit. »

« C’est encourageant. Bon courage à vous. Merci pour votre temps. »

« Hé, laissez-moi vous demander, pourquoi vous prenez pas une équipe de terrassement pour amener de la roche ici et faire l’allée correctement ? »

« Eh bien, Jeff. D’habitude je réponds pas à une question par une question, mais celle-là me fait sortir de mes habitudes. Vous voulez dire quoi par correctement ? »

« Ça ressemble à un chantier à petit budget. »

« Ils le sont pas tous ? Développez, si vous voulez bien. »

« Je vois pas tout le terrain, mais je viens de rouler plus de quatre cents mètres en tournant dans tous les sens à travers une forêt épaisse avec la voiture qui vibrait tout du long. »

« Et vous proposez quoi ? »

« Je propose que vous abattiez cinquante ou soixante de ces arbres, et que vous redressiez la route. »

« C’est deux grandes courbes. Vous vous êtes embourbé ? »

« Non. »

« Vous avez patiné ? Glissé dans le fossé ? »

« Non. Ça secoue, quand même. »

« Ça secoue. Et il y a ces virages. »

« Ben, ouais. Je suis entré, et je vois pas la route plus haut genre, et faut que j’avance avant même de savoir si la route continue jusqu’au prochain virage, et je passe les deux avant même d’arriver ici, et d’ici je vois rien non plus. »

« Donc l’intimité. »

« Non, c’est les secousses et l’intimité et les arbres qui resserrent la route. »

« Je veux dire, votre voiture s’est fait rayer par des branches ou un truc comme ça ? »

« C’est une belle voiture. C’est une vingt-quatre ? »

« Je l’ai eue la semaine dernière. »

« Elle est belle. Donc les branches sont pas genre sur la route ou quoi, hein ? Je veux dire, on les a taillées assez sévère, il doit y avoir dix mètres entre les plus proches au niveau du sol. »

« C’est comme un tunnel. »

« Ouais, la canopée est là-haut et bien épaisse, c’est sûr, mais ça raye pas votre voiture ni rien. »

« Si vous en coupiez un paquet, vous auriez une vue dégagée sur le ciel. »

« Et le gravier ? Il est assez épais ? »

« Vous ferez jamais entrer de camions ici, c’est tout ce que je dis. »

« On a eu des toupies à béton ici comme si de rien n’était il y a deux semaines. »

« Vous avez déjà commencé ? »

« Non, on a fait projeter un mur en béton projeté pour retenir une butte qu’on a entaillée. »

« Ah, vous avez déjà une équipe de terrassement. »

« C’est nous, l’équipe de terrassement. »

« Vous faites quoi dans la vie ? »

« Je braque des banques. »

« --- »

« C’est mieux que de les laisser me braquer. Vous voyez quoi d’autre, Jeff ? »

« Vous avez déjà mis beaucoup de roche ici. »

« Sûrement pas loin d’une centaine de camions à ce stade. »

« Vous êtes sérieux ? »

« C’était un sol forestier intact plein de sources et de ruisseaux quand on est arrivés, et j’arrivais à peine à monter à pied jusqu’ici. Cette petite allée continue sur presque encore quatre cents mètres jusqu’à un lacet qui va revenir vers le garage de la maison. »

« Huit cents mètres d’allée. Ça fait beaucoup de marche – en montée. »

« C’est assez progressif, mais – Tanner, va chercher la voiturette, et on monte Jeff voir le plus beau point de vue. »

« J’avais pas vu ça. »

« Ouais. Alors, vous avez déjà fait une offre sur un chantier où il y a une centaine de camions de roche perdus dans le sol juste pour pouvoir entrer et faire le plan ? »

« Ça fait beaucoup de roche. »

« Un camion à la fois. »

« Alors, montez. »

« Je vous ai même pas entendu arriver. »

« Elle est électrique. »

« Vous la chargez comment ? »

« Panneaux solaires. Montez. Vous allez voir. »

« C’est vraiment un bel endroit. »

« Vous changez un peu de refrain. »

« La route secoue encore plus dans cette voiturette. »

« Pas encore prêt à lâcher l’affaire. C’est pas grave. Vous allez voir. C’est un plutôt bon plan. On a quatre gars à plein temps et un cinquième de prévu, et ils seront à la disposition de vos propres gars le moment venu. »

« Mes sous-traitants parlent pas anglais. »

« La montagne de Babbel, alors. Moi je parle espagnol, cela dit. Vous communiquez comment avec eux ? »

« Je viens pas beaucoup sur les chantiers. Je travaille avec les patrons, et eux sont natifs, donc ils gèrent le chantier. »

« Attendez, vous gérez pas vos chantiers ? »

« Si. J’ai juste pas besoin de me déplacer pour le faire. »

« J’imagine que ça vous servirait à rien de vous déplacer si vous pouvez pas parler aux ouvriers. Mais comment vous faites un changement ou une correction de cap si vous faites tout à distance ? Genre, une rampe d’escalier qui se monte du mauvais côté ou un truc courant comme ça ? »

« Ils m’envoient des photos, en général. »

« Donc comme un jeu vidéo. »

« Sûrement un peu plus compliqué que ça. »

« Moi je passe toute la journée ici avec ces gars. J’arrive pas à m’imaginer les laisser tout seuls prendre chaque décision eux-mêmes. »

« Moi je l’imagine tous les jours. »

« Bien joué, Tanner. Mais tu le penses pas. »

« Tu parles que je le pense pas. Mais t’as raison. Ça me rend dingue – et tout le monde aussi – quand j’arrive pas à te trouver pour te demander comment tu veux tel ou tel truc. »

« Ça vous arrive souvent, Jeff ? »

« Ils arrêtent jamais d’appeler, mon gars. »

« C’est ce que je me disais – j’avais imaginé le meilleur scénario pour la poche qui vibre. »

« Ils s’arrêtent jamais. »

« Pourquoi vous répondez pas, tout simplement ? »

« Ils peuvent attendre. C’est quoi ces remorques ? »

« C’est juste des outils et des fournitures. »

« Et l’embranchement, ça va genre vers les voisins ? »

« Non, celle de droite monte par l’arrière du barrage jusqu’à l’étang. »

« Alors, j’ai remarqué l’autre jour que ce truc galère dans cette côte, mais à nous trois, c’est n’importe quoi. »

« C’est dur, hein ? Quand même, vingt-cinq à l’heure, c’est pas mal. »

« C’est mieux que de marcher. »

« Oh --- waouh, c’est un vrai chantier ici en haut. »

« Ben, ouais. Vous vous attendiez à quoi ? »

« Plus de ce qu’il y a en bas. »

« Vous voyez ce qu’on a fait avec la route de droite, comment on l’a raccordée à celle-ci en haut ? Le plan c’était de fermer celle qui monte par l’arrière du barrage et de faire passer tout le monde par ici, mais --- Tanner, je pense qu’on va raccorder les deux routes juste ici, faire une boucle pour faire demi-tour au moins pendant le chantier parce que Jeff m’a fait penser qu’il va y avoir plein de camions avec les équipes, et il leur faudra un endroit pour se garer et faire demi-tour et tout ça. »

« Ils aimeront toujours pas. »

« Je veux dire, ils ont pas de camions ? »

« Des fourgons, surtout, mais beaucoup de gars ont juste des voitures. »

« Des voitures arriveront jamais ici avant que je finisse la route. »

« Ils bosseront pas là-dedans. »

« Je veux dire, ces gars se garent en bas dans la cour tous les jours et montent à pied. »

« Ouais, c’est vrai. Et on apprécie vraiment, Bossman. »

« Bossman, hein ? On en reparlera plus tard. »

« Donc vous avez deux zones de fouille. Vous avez commencé là-haut et vous avez vu que c’était pas bon et après vous êtes venus ici --- c’est toujours pas bon, ça. »

« Vous êtes un type intéressant, Jeff. »

« Vous creusez pas l’assise de la maison là, quand même ? »

« Ben, si. C’est au centre du terrain, juste à côté de l’étang. Il y a une terrasse qui fait tout le tour de la maison, et sur les fondations elle sera genre à cinq mètres au-dessus de l’eau. Ça va être magnifique. »

« Vous êtes vachement près de ce ruissellement. »

« On me l’a déjà dit. J’avais l’angle le plus proche à six mètres. Je l’ai reculé à neuf maintenant dans le plan. »

« Vous êtes déjà venu ici quand il pleut ? »

« Je suis jamais venu ici quand il pleut pas. »

« J’aimerais bien voir ça quand l’eau passe. »

« C’est invisible. Regardez la litière de feuilles au sol. L’eau déplace pas les feuilles. »

« J’aimerais quand même le voir. »

« Vous aurez l’occasion dans une heure à peu près si vous restez pour le déjeuner – Vous voulez quelque chose ? Tanner, prends la commande de Rusty et de Devin et lance ça. »

Chapitre 76 – 29 février

« Salut Tommy. »

« Qu’est-ce tu fous là, Tête de nœud ? »

« Eh bien, monsieur, je suis venu emmener votre petite fille dîner si vous le permettez. »

« Bon, je le permets, mais va pas croire que parce que vous deux êtes mariés tu peux la ramener ici à pas d’heure. »

« Non monsieur. J’y penserais même pas. Comment ça va, mon pote ? »

« Occupé comme pas possible. On était sur un arrachage de terrasse aujourd’hui, et j’suis plus jeune comme avant. »

« Sérieux ? Vous pouvez pas… Vous devriez pas faire ce genre de trucs. »

« J’ai pas le choix. Mike a pris le boulot, pour aider une dame qu’habite plus bas, et moi et Stephen on est tout ce qu’il a pour faire le travail. »

« On dirait que Clover va défoncer cette porte si je rentre pas lui dire bonjour. »

« Stefanie doit être pressée aussi. Tout ce qu’elle fait tous les soirs, c’est rester assise à la maison regarder Jeopardy et la Roue de la Fortune avec moi et Karen. »

« Ça a été un long mois. »

« On dirait deux. »

« Faut un temps pour s’y faire, c’est sûr. Ça fait un mois, et à part deux dîners et une soirée en amoureux, on a que le téléphone. »

« Je vais faire sortir Clover. »

« Non, laissez. Comme ça j’ai pas à rester planté là-dedans à remuer ma propre queue pour la faire bouger. »

« Au moins Maddron est partant maintenant. »

« Quoi ? Elle me l’a pas dit. Elle devait lui demander hier soir, mais elle m’a jamais dit qu’il était partant. »

« J’ai p’t-être bien gâché une surprise. »

« Oh, la vache. Laissez tomber. La voilà. »

« Hé, Stef, ce gars s’pointe dans mon allée, il dit qu’il a un rencard avec toi ce soir. C’est vrai ? »

« Salut, Clover. Ça, c’est ma figure. Doucement, ma puce. Okay, okay, monte dans le pick-up, voilà. Waouh, elle est surexcitée. Salut, bébé. T’es vraiment jolie. »

« Et toi t’as l’air d’un SDF. »

« C’est juste une coïncidence. »

« Tu vas coïncider avec une douche cette semaine ? »

« Ça a été une semaine chargée. »

« Ouais, mais t’as pas pris de douche depuis quatre jours. »

« Bon, d’accord. »

« C’est dégueu. »

« Me regarde pas. J’essaie de te dire que t’as une grande gueule. »

« Mon pote, tout ce que j’ai dit c’est qu’elle était jolie. »

« Ben, tu t’pointes pour la soirée en amoureux, on dirait que t’es tombé de la machine en tas, et tu vas t’en prendre plein la figure comme ça. »

« Merci pour le coup de main, mon pote. »

« Tout le plaisir est pour moi. »

« Mon amour, monte. Faut qu’on mange, et maintenant faut que je manigance un rencard de rattrapage. »

« Ça, tu l’as dit. »

« Je la ramène tôt, Monsieur Cotter, monsieur. »

« On dirait. »

« Monte, Sweathog. J’ai faim. »

« Attention à tes pieds. Tommy, tenez-vous bien pendant qu’on est partis. Cette langue de vipère est pas aussi sélective que vous l’espérez. »

« C’est un ange, et tant que je t’ai, j’ai un port d’attache. »

« À dans quelques heures, mon pote --- Mon amour, on mange quoi ? »

« Ben, je pensais qu’on s’assiérait pour manger quelque part, mais peut-être un drive. »

« On l’emporte au Drip ? »

« Pas question. Cette cabane pue le cendrier. »

« Ça pue pire que ça. »

« Non, le cendrier. »

« Le pick-up vaut pas beaucoup mieux. J’ai encore dû dormir dedans cette nuit. »

« Je sais que ça aide pas pour les nuits froides, là, mais tu seras tiré d’affaire d’ici l’automne. J’ai parlé à Maddron hier soir, et il a dit qu’il le ferait. »

« Tu déconnes ? C’est génial ! Il a dit quoi ? »

« Il a dit qu’il le ferait. »

« Enthousiaste ? »

« Ben, il a dit qu’il est vraiment débordé. »

« Donc un retard. »

« Non. Il veut caler un déjeuner vendredi. »

« Oh la vache, c’est énorme ! Donc c’est un dîner de fête ? »

« Ça l’était. »

« Je suis désolé, bébé. J’avais pas capté. »

« Il m’est jamais venu à l’idée que tu viendrais à notre seule soirée en amoureux sans prévoir de prendre une douche avant. »

« Ouais, je le vois maintenant. »

« Tu vas choper la gale ou un truc si tu te reprends pas. »

« Je crois qu’il faut être en contact avec la gale pour attraper la gale. »

« Une éruption, alors. »

« Tu veux qu’on retourne à la maison, que je me lave un coup, et que je prenne des fringues dans mon linge propre ? »

« J’ai pas de linge pour toi. »

« Okay, on voit Maddron demain et on lui montre le terrain et les plans et on se met d’accord, et On sort dîner comme des êtres humains samedi. »

« J’ai une formation de l’État tout le week-end. »

« Ce truc à deux services, c’est chiant. »

« L’État nous a mis sur des viseurs point rouge maintenant, et on a formation tout le week-end. »

« Super moyen de prendre une tireuse à quatre-vingt-dix-huit et d’en faire une idiote qui trébuche. »

« Le FBI a mis Phil dessus l’an dernier, et il dit qu’il s’y est habitué. »

« Ce mec a trop de boulots. Sevierville, Revenue, et le FBI. »

« Deux gosses, une femme, et il trouve quand même le temps de prendre une douche. »

« Voilà la faille dans ce plan surprise. »

« Ça prendra combien de temps si Maddron commence tout de suite ? »

« Faut compter un mois pour être dans le sol. »

« T’es déjà dans le sol. »

« Ça, c’est évident, mais je veux dire avec les semelles. Il doit faire faire les plans, avoir les permis, aligner les corps de métier. Ce premier mois, c’est beaucoup de temps au téléphone. Et c’est pour ça que je paie les quinze pour cent. »

« Vingt-cinq pour cent. »

« Quoi ? »

« Il a dit que c’est coût plus vingt-cinq. »

« Pas étonnant. »

« Pas étonnant, quoi ? »

« C’est une sacrée somme. »

« Tu veux que je lui dise non ? »

« Non, non. Pas ça. J’ai fait ce métré de toutes les façons possibles, et j’ai acheté la liste de bois avec le plan de la maison, donc je l’ai envoyée chez Tindell’s quand j’ai commandé les fermes pour l’atelier. »

« Attends, quoi ? Quand est-ce que t’as commandé les fermes de l’atelier ? »

« Surprise ? »

« Non. Non. On était d’accord que l’atelier attend que la maison soit construite. »

« J’essayais de prendre quelques trucs en avance. Les trucs qui prennent du temps. »

« Combien elles ont coûté, les fermes ? »

« Tu regardes pas le LMA, hein ? J’ai acheté les fermes pour l’atelier imaginaire parce que ça prend genre six semaines à fabriquer, et je veux pas arriver au moment où je suis prêt pour ce bâtiment et me dépêcher pour attendre. »

« Combien, Michael ? »

« Cinq mille. Mais c’est pas la question. J’avais besoin d’un prix pour le lot de bois, et je voulais les convaincre de faire un bon prix, et j’ai proposé le lot pour l’atelier aussi. »

« Attends, t’as pas acheté le bois pour l’atelier, quand même ? Non attends. C’est pas toi qui construis cette maison. Pourquoi tu demandes des prix de lots de bois ? »

« Faut que je fasse une estimation, Stefanie. »

« Pourquoi ? C’est le boulot de l’entrepreneur. »

« Ouais, mais c’est moi qui achète le service, et comment je négocie si je sais pas ce que ça coûte. »

« C’est Maddron. »

« C’était pas Maddron lundi quand j’ai envoyé la demande. »

« Non, Michael. »

« Si, Stefanie. J’ai déjà commandé les fermes pour l’atelier, et même si c’est Maddron qui construit la maison, c’est pas lui qui construit l’atelier. »

« Michael, tout mon boulot, c’est les reçus mélangés. Chacun de ces petits génies croit que s’il arrive à mélanger les comptes de liquide, ils peuvent embrouiller le dossier. Je me fais pas avoir au boulot, et je me ferai pas avoir à la maison non plus. »

« C’est pas ce que je fais. »

« Si. Tu crois que si tu mets les Fermes sur une ligne de dépenses avec l’offre de bois tu peux prouver la différence de prix et m’entourlouper pour que je te laisse construire la maison. »

« Chérie, j’ai rencontré un tas d’entrepreneurs là-haut, et le seul qui a utilisé des vrais prix, c’est celui qui va bientôt se retrouver sans boulot en construisant exactement la maison qu’on construit. Cette maison est presque finie. »

« C’est pas un entrepreneur agréé. »

« Et alors ? Chaque entrepreneur agréé que t’appelles embauche les mêmes gars, un mec qui parle à peine anglais, qu’a pas de permis de conduire, trois numéros de sécurité sociale, et qui est moins payé par l’entrepreneur que s’il bossait pour moi directement. J’ai rencontré un gars pas plus tard qu’hier qui prouve exactement ça. »

« Maddron, Michael. »

« Ouais, il s’appelle Michael. Et alors ? »

« Bien essayé. Écoute. C’est pas toi qui construis cette maison, et ton petit plan d’avoir les permis toi-même et de laisser Enrique la construire, ça n’arrivera pas ! »

« Je tourne de quel côté ? »

« Je m’en fous. »

« Stef. Faut qu’on mange. »

« J’ai pas faim. »

« Allez, sois pas fâchée. »

« Je suis pas fâchée. »

« Je vais pas jouer à devine-mon-émotion avec toi. T’es touchée, et c’est parce que t’as un idéal en tête, et je tends chaque nerf de mon corps pour m’y plier, mais tu deviens de plus en plus dure. J’habite dans une cabane, Stefanie. Toi t’habites dans ton lit d’enfance. On a à peu près la moitié de l’argent qu’il nous faut pour construire cet endroit, et je regarde un calendrier avec de la vraie météo dedans – de la météo qui compte pour moi. »

« Me parle pas comme ça. »

« Stefanie, ça fait un mois, et c’est planifié sur liste de souhaits. J’ai accepté ton idée d’entrepreneur général, Maddron – vingt-cinq pour cent, c’est un tarif conciergerie. »

« C’est quoi, un tarif conciergerie ? »

« Il y a des gars qui prennent vingt-cinq, mais le tarif courant c’est quinze. Vingt-cinq, c’est ce que tu factures au type qui est à cinq États d’ici et qui a rien d’autre que du temps et du budget à revendre. »

« C’est aussi ce que t’es obligé de facturer quand t’as vraiment pas le temps de faire un truc, mais que tu peux pas dire non à ton ami. »

« Juste, mais faut que tu comprennes. On a six cents pour construire cette maison, et ça veut dire qu’on doit finir la maison pour 480 000,00 $. »

« De quoi tu parles ? »

« Quatre cent quatre-vingts plus vingt-cinq pour cent, ça fait six cents. Et maintenant l’estimation de Tindell’s le prouve vraiment. Un entrepreneur trouve en général un charpentier pour sept ou huit dollars le pied pour la main-d’œuvre, et le lot de bois tourne en général entre cinq et quinze le pied selon la complexité des fermes, mais on a acheté le plan en ossature deux-par-six, et notre toit fait presque quatre mille cinq cents pieds carrés avec des fermes compliquées pour le salon cathédrale. »

« Michael, tu me fais des maths. »

« C’est des chiffres, et ça change pas. Le lot de fermes, c’était trente-huit mille, et le lot d’ossature vingt-sept, ça fait soixante-cinq mille rien que pour les bouts de bois. »

« Il reste quand même quatre cent quinze. »

« Donc tu fais des maths. Les fondations, c’est deux cent quatre-vingt-dix pieds linéaires d’ICF de dix pouces d’épaisseur, au moins cher ça fait vingt-cinq en béton et dix pour les coffrages, trente-cinq avant que le premier chèque de main-d’œuvre soit signé. »

« Trois cent quatre-vingts. »

« Bon. Maintenant on paie les charpentiers. Huit le pied pour la maison, quatre mille pieds de murs, ça fait trente-deux et le toit, ça fait quarante-cinq cents à deux dollars, neuf mille. »

« Quarante et un ? Ça fait trois cent trente-neuf. »

« Maintenant il faut la main-d’œuvre béton. Ça varie beaucoup. Admettons que le gars du béton a sa propre pompe ; il va pas couler cette maison pour un centime de moins que le prix des matériaux – trente-cinq pour le mois. »

« Le mois ? »

« Ouais. Ça va prendre un mois pour couler les semelles, poser les coffrages, les étayer et couler. Coup de bol, c’est que neuf camions à peu près, donc on peut couler en continu sur une journée, et on se retrouvera pas avec des reprises de bétonnage partout comme à Hardin Valley. »

« Donc trente-cinq ? »

« Disons trente. »

« Trois cent neuf. »

« Donc cent soixante et onze nous donnent des fondations, une ossature, et un plancher de toit. Le toit c’est quinze pour les matériaux, et tu peux parier ton joli petit cul que c’est encore dix pour le poser. »

« Deux cent quatre-vingt-quatre. »

« Les fenêtres, cinquante. »

« Deux cent trente-quatre. »

« Les portes extérieures, trois simples, deux doubles, et les deux entrées principales. Si on prend du pas cher pour ces deux-là, on peut peut-être s’en sortir avec vingt posées. »

« Deux cent quatorze. »

« Là on vit dans une boîte en contreplaqué avec un toit et des portes. Pas de plomberie, d’électricité, de chauffage-clim, d’électroménager, de carrelage de salle de bain, de plans de travail, de placards, d’escaliers, de portes de chambres, de portes de garage, de terrasse, et voilà tes deux cent quatorze qui s’envolent. »

« Je vois. Mais c’est pas aussi loin que je pensais. »

« Ça, c’est le coût, plus vingt-cinq. Ça tombe pile sur nos six cents si tout se passe parfaitement. Et chaque centime de dépassement sort du coussin du LMA et de nos salaires, et ceux-là sont déjà réservés pour les travaux d’infrastructure. »

« C’est pas toi qui construis la maison, Michael. Je vais pas passer de vivre sur un chantier à vivre sur le suivant. »

« C’est serré, Stefanie. Vraiment serré. Même avec tout ça, j’ai pas compté la peinture, les chambranles de portes et fenêtres, les plinthes, l’atelier, le solaire ; j’imagine deux réseaux de gaines parce qu’il nous faut du chauffage au gaz en secours, et ils font pas de système géothermique bi-énergie vraiment efficace. »

« Michael. »

« Okay, on met ça en veilleuse. On en a fait le tour, et faut au moins que je prenne une part de pizza et une salade, sinon mon estomac va me bouffer la colonne. »

« J’aime pas cet endroit. »

« Tu peux juste prendre une part et on ira dîner samedi ? »

« J’ai formation samedi soir, et j’ai déjà dit à Emma que j’aiderais au centre communautaire. »

« Qu’est-ce qu’elle t’a prévu ? »

« Elle réunit un tas de gens pour un nettoyage et un coup de peinture. Tu devrais venir. »

« Euh. Bon sang, heureusement que c’est toi qui demandes et pas elle. »

« Ouais, elle l’aurait vu, c’est sûr. »

« Subtil, hein ? J’ai pas envie de bosser sur le centre communautaire en ce moment, et j’ai un million de nos propres trucs à faire – surtout maintenant. »

« Mmh-mmh. »

« Maddron, c’est à quelle heure demain ? »

« J’ai pas encore calé, mais il a dit le déjeuner. »

« Seymour Grill ? »

« Ça me va. »

« Cale-le. Je passerai à la maison modèle voir si je peux contacter le propriétaire pour avoir la permission de visiter le chantier avec notre entrepreneur --- J’arrive pas à croire que je viens de dire ça. »

« Il va te laisser faire ça ? »

« Sûrement. C’est un chantier. »

« C’est encore un chantier ? »

« Je suis pas passé depuis un moment, mais sûrement. On a besoin d’un chèque pour Maddron demain ? »

« Ben, prends-en un, mais on en a pas parlé. Il a dit qu’il essaierait de préparer un contrat approximatif – au moins un truc à regarder. »

« Ça va devenir concret. J’ai déjà dépensé genre trente mille cette semaine, et une fois… »

« Comment t’as foutu pour dépenser trente mille dollars en une semaine ? »

« D’abord, il y a la roche, chérie. Il y a une énorme bosse de roche bleue, du schiste pas érodé, en plein milieu de l’assise de la maison. On a loué une machine avec un brise-roche, et j’ai commandé notre propre brise-roche chez Ag-Pro. »

« Un brise-roche, ça coûte trente mille dollars ? »

« Non. La location c’était deux mille, et le brise-roche huit. »

« T’arrête pas là. Ça fait que dix mille. »

« Je t’entends, Stefanie. Vraiment. Mais faut que tu comprennes. »

« Je comprends pas, et je comprendrai pas… »

« Il faut. Maintenant écoute. Tu t’attaques aux lignes et aux coûts, mais tu transformes pas l’information en connaissance. »

« T’as raison. Je suis bête. »

« Allez. Arrête ça. Arrête tout de suite. »

« Me parle pas comme ça. »

« Je suis obligé. Tu me parles comme si je dépensais de l’argent en cartes Pokemon ou un truc comme ça. C’est notre maison, chérie, et d’une façon ou d’une autre il faut qu’elle soit construite. »

« Trente mille en trois jours, Michael. »

« Trois jours ? C’est pas trois jours. »

« On a fait exactement ça sur le parking du même resto il y a trois jours. »

« Ouais, mais les vraies dépenses sont pas toutes dans ces trois jours. La buse, c’est une facture. On en a parlé avant, et maintenant faut la payer. »

« Les fermes, Michael. »

« Ouais, bon, ça c’est dans les trois jours. Techniquement. »

« Je sais pas ce que techniquement veut dire, mais t’as intérêt à en venir quelque part. »

« Okay. Écoute. J’ai dépensé à peu près quatorze mille sur le LMA, La paie est passée mardi, sept mille, mais ça, c’est encore sorti de mon salaire. Et j’ai dépensé neuf mille sur la carte. »

« Tu te fous de moi ! T’avais déjà plus de soixante dessus. »

« Arrête. On va dépenser beaucoup d’argent. Beaucoup. Genre vraiment beaucoup. Il va y avoir des milliers d’articles sur des milliers de reçus pendant des centaines de jours. Tu peux pas me micro-mesurer à mort. J’ai dépensé neuf mille sur la carte. J’ai acheté la clôture anti-érosion et le boudin pour autour de l’étang, et une location de machine, mais ça a pas encore été débité. »

« Ça fait passer la carte de crédit au-dessus de soixante-dix mille. »

« Je sais, bébé, mais c’est plus simple de passer la carte que de faire un chèque – on va vraiment passer toute notre soirée là-dessus ? »

« Rembourse la carte avec le LMA. Je suis pas cette personne-là. »

« C’est pas toi qui le dépenses. »

« Rembourse-la… Tu devrais vraiment répondre à ton téléphone. »

« C’est encore un appel de spam. »

« Il arrête jamais de sonner. »

« Prends-le. Il est tombé à côté de ton siège. »

« C’est Cody. »

« Cody ? »

« Ça va être intéressant. Salut, Cody. »

« Salut, Bossman. Désolé j’ai pas appelé. J’étais malade. »

« C’est ce qui arrive quand tu te barres en plein milieu de la journée en me disant d’aller me faire foutre. Tu tombes tellement malade que t’arrives plus à te servir du téléphone. »

« Ouais. J’ai chopé la crève. »

« Le Covid ? »

« Non, Michael. La Crève c’est pas le Covid. La Crève c’est la crève. »

« Salut, Stefanie. Comment ça va ? »

« Salut, Cody. J’ai entendu dire que t’as raté deux jours. Tu veux qu’on échange nos places ? »

« Madame ? »

« Rien, mon pote. Elle dit juste qu’elle est un peu jalouse. »

« Je serai là demain. Désolé j’ai pas appelé. »

« Parfait. T’as appelé Tanner ? T’as pas encore d’assurance, mais on peut sûrement trouver un moyen de facturer une visite aux urgences si t’en as besoin. »

« Nan, j’ai pas besoin de ça. Je serai là demain. »

« Bien. »

« Okay, bon, salut, alors. »

« Salut, mon pote. »

« C’était intéressant. Pourquoi tu l’as laissé revenir ? »

« C’est pas ma décision. »

« Comment ça ? »

« C’est un associé de la boîte que j’ai engagée pour faire le travail. »

« Tu sais que c’est pas réel, hein ? »

« Si, Stef. C’est réel. Faut que ça le soit, sinon je commets une fraude fiscale. »

« Michael. C’est toi qui as embauché ces hommes. »

« Je les ai choisis pour un cadeau. Ma méthode, c’était de choisir quelqu’un et de le laisser choisir le reste. Ils ont su à chaque minute que s’ils sont pas une entreprise, alors je les ferai pas travailler. Je peux en savoir plus qu’eux. Je peux même les micro-manager, mais je peux absolument pas les embaucher, les virer ou les punir sans punir chacun d’entre eux. Et le seul moyen que j’ai de faire ça, c’est d’utiliser leurs services ou de pas utiliser leurs services. »

« Tu contrôles leur travail. »

« Je contrôle DirecTV aussi et le géomètre aussi. Robby Giles m’a emprunté mon laser rotatif. Ça fait de lui mon employé ? »

« Tu te crois malin, hein ? »

« Écoute, j’ai déjà Cody qui surveille chacun de mes gestes en espérant que je commette un genre de crime et que je reçoive ce que je mérite, je préférerais pas avoir ça à la maison aussi. Faut que je mange. »

« Je meurs de faim. »

« Toi ? J’ai tellement faim que tu commences à ressembler à une de ces dindes de dessin animé, là. »

Chapitre 77 – vendredi 1er mars 2024

« La porte est ouverte. »

« Kitty est sur l’arbre coupé. »

« Il est où, lui ? »

« J’sais pas. »

« Le chat, il est où c’Yankee ? »

« Elle sèche. »

« Bon, euh, j’imagine qu’on se met au boulot. »

« L’assise est sèche. Moi et Russ on peut s’y mettre. »

« Devin, je sais que t’en as marre de la clôture anti-limon, mais faut qu’on la pose. Creuser un trou sans permis c’est déjà assez grave, mais le faire sans clôture anti-limon c’est carrément chercher la honte. »

« Posons le boudin. »

« C’est si terrible que ça, hein ? »

« Mon pote, j’ai planté cent piquets, et mes ampoules m’ont dit de rester à la maison. »

« Compris. Ce boudin, c’est pas une croisière non plus, cela dit. Ces copeaux de bois, ça pèse vite quand tu commences à tirer la chaussette autour de l’étang. »

« On peut pas juste accrocher le bout à la chargeuse et le traîner ? »

« Quand même, c’est un tube de vingt-cinq centimètres plein de copeaux de bois, de quatre-vingt-dix mètres de long, et la chargeuse le posera pas le long du bord de l’eau. »

« Je peux vraiment pas balancer cette masse encore une fois. La moitié de ces ampoules ont éclaté. Regarde. »

« Tu devrais aller aux urgences ce soir et prendre une pommade antibiotique ou un truc. »

« J’ai de la Neosporin. »

« Tu peux pas balancer une masse, ça c’est sûr, mais je crois pas que tu puisses tirer ce boudin non plus. »

« Cody lâchera pas cette chargeuse. »

« Il le ferait, mais ce flanc de colline, c’est pas un endroit pour un gars pas formé dans un angle mort qui roule. On te formera dessus, cela dit. Promis. Aujourd’hui c’est pas le jour. »

« Je vais juste mettre des gants. »

« T’es sûr ? T’es pas obligé de bosser avec tes mains dans cet état. »

« C’est juste des ampoules, mon pote. »

« Fais voir encore. Ouais, tu vois ? Avec ça, tu peux pas traîner un rouleau anti-érosion. Ces boudins sont genre tressés et ça gratte avec les copeaux de bois qui dépassent, et cette ampoule est énorme. »

« C’est plus une ampoule. »

« Encore pire, alors. Regarde-la. Elle va presque jusque dans ta paume, et t’as déjà de la terre sous le lambeau de peau. »

« Ça va. »

« Tu tires pas le boudin avec ça. Cherche sur Google, soigner une grosse ampoule éclatée sur la paume. »

« Je l’ai fait hier soir quand je l’ai percée. »

« Tu l’as percée exprès ? »

« Un peu. J’ai attrapé une poignée de porte, et elle a éclaté, mais elle s’est pas genre vidée d’un coup, alors je l’ai percée un peu plus grand. »

« Ça disait quoi ? »

« Tes ampoules te parlent, Tanner ? »

« Google disait quoi ? »

« Garder propre, pas arracher, pommade, médecin si ma main tombe. »

« C’est réglé. J’ai jamais vu une ampoule aussi grosse de ma vie. Ce truc va jusque dans ta paume, et tu tires pas de boudin. Alors voilà ce que tu vas faire. Mets des gants, prends ces petits clips qu’on a laissés sur l’étagère dans la remorque, et commence à ranger les câbles qui pendent à l’arrière des supports solaires, et quand t’as fini préviens-moi. Je finirai de poser la clôture anti-limon. »

« Ça va pas prendre longtemps. »

« Je sais, mais on les a laissés en plan, et tu peux passer la journée sur tous ces trucs presque finis, nettoyer et ranger les outils si on arrive au bout de ça. C’est soit ça, soit tu vas aux urgences. »

« Les clips sur l’étagère du haut ? »

« C’est ce que je pensais. Regarde-le là-haut. Il est brutal avec cette machine, mais il travaille cette terre comme si la machine faisait partie de lui. »

« Il déteste cette machine. »

« Pourquoi tu dis ça ? »

« C’est juste la tête qu’il fait quand Rusty prend la pelleteuse. »

« C’est comme un ballet, quand même, regarde. Le mec a genre un cercle pas plus grand que la machine elle-même pour bosser, et je pige pas comment il ramasse cette terre, la soulève au-dessus de la machine pour avoir la place de pivoter, tout en faisant descendre le godet autour du mur de roche – sur un flanc de colline en partant la vider. Moi je renverserais la moitié de mon chargement ou je retournerais la machine. »

« C’est un artiste. Il déteste être ici, cela dit. »

« Je sais, mais ça a pas de sens. C’est littéralement parfait pour lui. Il est son propre patron, mais il a pas à aller faire des offres tous les jours pour que le boulot continue d’arriver. »

« Imagine ça. »

« Je l’ai imaginé. »

« C’est pas joli. »

« C’est pas si terrible, mais ce chantier m’a fait réfléchir. Donc, t’as une boîte, et les gens appellent, et tu vas voir le boulot, et t’en discutes, c’est comme un entretien d’embauche tous les jours de ta vie. Cody est pas fait pour ça, et je crois qu’il le sait, mais en équipe, Moi et Rusty on peut faire les offres et lui il peut diriger les équipes et les machines, et il aurait tout le temps seul dans une machine qu’il peut supporter, et il aura tout ça juste en gardant le premier boulot jusqu’à ce que le boulot soit fini. »

« C’est ça le plus dur. Il a déjà commencé. »

« À démissionner ? »

« Ouais. »

« Je crois pas. Je crois qu’il veut juste bosser à temps partiel pour une paie à plein temps. »

« Il touche pas une paie à plein temps, cela dit. Lundi et mardi il est parti tôt, et mercredi, jeudi il est pas venu du tout. »

« En plus, ils font une saisie sur son chèque. »

« Il essaie de se faire payer en liquide. »

« Ça marchera pas. »

« Hé ! »

« Il nous a entendus ? »

« Vous feriez mieux d’pousser c’te porte là-bas, ‘pis d’laisser rentrer c’chat. »

« Non, il peut pas nous entendre debout sur ce godet. »

« R’garde-moi c’chat. Elle veut rentrer. »

« Je la vois, mon pote. »

« Pas moyen qu’il nous ait entendus dans cette machine. »

« Il en est sorti combien de temps ? »

« Je l’ai pas remarqué. »

« Kitty, ça fait combien de temps que t’es assise sur cette marche – J’arrive. Je me demande s’il sait qu’il a laissé la porte ouverte. »

« Non, quand je l’ai posée, on a été interrompus, et il m’a dit de mettre un verrou dessus, mais on y est jamais arrivés non plus. Je parie qu’elle a juste glissé quand il l’a fermée. »

« Je comprends pourquoi on pose une clôture anti-limon, mais c’est bizarre genre parce qu’il a pas eu de permis pour commencer à creuser, alors qu’est-ce que ça change si t’as une clôture anti-limon posée correctement ? »